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Tunisie

le coming out fait débat

Badr vivant depuis 4 mois dans un foyer pour homosexuels © Émeric Fohlen

Les droits des minorités sexuelles divisent une société déboussolée.

Depuis le lancement, le 15 décembre dernier, de Shams Rad, une web radio consacrée aux droits des minorités sexuelles créée par l’association Shams, son directeur, Bouhdid Belhadi, compte les menaces de mort par centaines.

Sur les plateaux de télévision, la violence verbale se déverse contre cette initiative. Le Conseil syndical national des imams a demandé à la justice d’ordonner la fermeture de la radio, contraire, selon lui à la Constitution stipulant que « l’islam est la religion de la Tunisie ».

Dans le même temps, le documentaire de la réalisatrice tunisienne Nada Mezni Hafaiedh Au-delà de l’ombre, sur un foyer d’hébergement pour homosexuels et transsexuel, a été primé en novembre 2017 lors des Journées cinématographiques de Carthage et projeté sans incident devant des salles combles.

Un foyer d'hébergement pour homosexuels et transsexuels

Auparavant, en octobre, la file d’attente n’avait pas désempli pour assister au spectacle produit par le danseur Roshdi Belgasmi, dans un hammam désaffecté au cœur d’un quartier populaire de Tunis, dont la chorégraphie évoque ouvertement la prostitution masculine.

Dans une société tunisienne un peu déboussolée par la rapidité avec laquelle les normes changent, le conservatisme le plus strict côtoie les audaces libérales, notamment sous l’effet de la libéralisation politique et de l’ouverture aux influences étrangères.

Un marqueur de l’avancée des libertés

Une chose est incontestable, le débat sur l’homosexualité, criminalisée par l’article 230 du Code pénal, est sur la place publique, situation inédite dans le monde arabe et musulman.

Certes, il concerne moins de monde comparé à la manière dont les policiers traitent les Tunisiens ordinaires, dont l’administration donne suite aux demandes des citoyens, dont les ouvriers du secteur privé peuvent faire valoir leurs droits…

Mais sur le front des libertés individuelles, la reconnaissance des droits des personnes LGBT fixe les controverses publiques et constitue une épreuve révélatrice à un moment où l’État de droit se renforce.

Le débat s’est ouvert depuis la création, en mai 2015, de l’association Shams, qui milite ouvertement pour la dépénalisation de l’homosexualité.

En septembre 2015, un jeune homme, pour se disculper d’une accusation de meurtre, admet avoir eu une relation homosexuelle avec la victime et se retrouve condamné après un test anal.

Cette affaire suscite des réactions violentes : des boutiques et des taxis se déclarent « interdits aux homosexuels », des policiers publient des images de leur insigne et de leur arme avec l’engagement d’en user contre des homosexuels.

On parle désormais ouvertement du sujet en Tunisie et c’est normal que cela rende certains furieux. Mais d’autres policiers nous ont aussi témoigné discrètement leur soutien.

Bader Baboo, militant pour les droits des minorités sexuelles en Tunisie

Aujourd’hui président de l’association Damj (inclusion) pour la justice et l’égalité, Bader Baboo a connu les débuts de l’activisme LGBT dans les années 2000. À l’époque, des jeunes discutant sur des forums Internet étaient victimes de chantage, probablement de policiers, et se retrouvaient chassés de chez eux.

Il avait fallu organiser des solutions d’hébergement d’urgence.

« Notre premier combat, se souvient Bader Baboo, c’est d’avoir gagné le droit de s’installer sur des terrasses de cafés du centre-ville. Dès que nous étions repérés, on refusait de nous servir. Alors nous avons sollicité des amis avec lesquels nous remplissions les terrasses, ils partaient tous si nous étions chassés et l’établissement se retrouvait sans clients. Ils ont fini pour nous accepter ».

Comparée à cette époque pas si lointaine, la situation est beaucoup plus favorable. « Dès février 2011, nous avons pu faire reconnaître notre association légalement, même si nous avons dû évoquer notre objectif indirectement dans nos statuts ».

La dépénalisation reste un horizon lointain

Damj privilégie la solidarité active (hébergement d’urgence, écoute solidaire, formations…) et une approche plus discrète que Shams.

Toutes les stratégies sont complémentaires, mais nous refusons d’aller dans les talkshows des médias où les débats sont trop médiocres et déclenchent des traques d’homosexuels.

Bader Baboo

Et ce n’est pas une image : « On nous signale chaque année plusieurs centaines d’agressions homophobes, 340 en 2016. Et encore, la plupart des victimes ne se déclarent pas pour ne pas attirer l’attention. Nous avons dénombré également 20 meurtres depuis 2011, dont le caractère homophobe n’est pas reconnu la plupart du temps. Quant aux incitations à la haine contre lesquelles nous déposons des recours, les poursuites sont abandonnées par le Parquet tandis que nous assistons régulièrement à des vagues d’arrestations d’homosexuels ».

Dans cet environnement hostile, sortir le militantisme LGBT de son isolement est déjà un acquis précieux : « Aujourd’hui nous avons le soutien des associations historiques de la société civile, poursuit-il. Nous discutons avec les institutions, le vocabulaire pour parler publiquement d’homosexualité devient progressivement moins insultant, nous avons de plus en plus de militants formés. C’est en accumulant ce types d’acquis que l’on progresse ».

Mais la dépénalisation de l’homosexualité est encore un horizon lointain.

Interrogé en Égypte en octobre 2015, alors que la polémique montait en Tunisie et que le ministre de la Justice de l’époque s’était déclaré favorable à l’abrogation de l’article 230 du Code pénal, le chef de l’État, Béji Caïd Essebsi avait affirmé qu’il était hors de question de dépénaliser l’homosexualité.

Lire aussi : Égypte, 49 personnes homosexuelles condamnées à de la prison

Remettre en question la pratique du test anal

Pour l’instant, le premier combat porte sur le test anal.

Prescrit par la justice comme moyen de preuve, sa valeur scientifique s’avère pourtant plus qu’incertaine et, pratiqué sous la contrainte policière, il est considéré comme un acte de torture dans les conventions auxquelles la Tunisie adhère.

Le ministre des Relations avec la société civile, Mehdi Ben Gharbia, a annoncé en septembre dernier que les mesures seraient prises pour « arrêter le recours aux tests anarchiques, sans consentement et sans assise légale » et que des dispositions seraient prises dans les quatre ans pour en encadrer la pratique.

Lire aussi : Des tests anaux pour "repérer" les homosexuels en Égypte

Une annonce pour le moins timide, car pour l’heure, les politiques ne disposent pas de la légitimité pour dialoguer avec la société et combattre les préjugés.

L’ouverture de la web radio a suscité un tollé dans les milieux religieux conservateurs estimant qu’une nouvelle fois dans l’histoire tunisienne, la place des normes religieuses est réduite au détriment d’un modèle occidental.

Mais le conservatisme ne se réduit pas à sa dimension religieuse.

« La société est profondément patriarcale, résume Bader Baboo. Pour beaucoup de non pratiquants, voire des athées, la femme reste inférieure et les homosexuels une réalité inacceptable. Quant aux politiques, les plus progressistes sont parfois les plus rétrogrades. Ils préfèrent éviter le sujet. Au moins Ennahda a ouvert le débat dans ses rangs ».

« Les courants islamiques même les plus libéraux s’accordent pour réprouver l’homosexualité, reconnaît Mehrziya Laabidi, députée du parti islamiste. Mais en tant que politiques, nous abordons la question sous l’angle du respect des libertés. Nous avons voté une Constitution qui reconnaît le droit au respect de la vie privée, on ne va pas ouvrir la porte des maisons pour contrôler la vie sexuelle des gens. Mais déverser de manière ostentatoire des réalités qui choquent les gens, ne fait rien avancer. La liberté progresse par le débat et la sensibilisation ».

Borhen Bsaies, ancien propagandiste de Ben Ali, aujourd’hui chargé des affaires politiques dans le parti au pouvoir Nidaa Tounes, réputé séculariste, n’entre pas dans cette distinction entre les différents registres de normes et préfère flatter un chauvinisme moral.

Amina, ancienne Femen, a créé ce refuge qui accueille les personnes LGBT persécutées

Amina, ancienne Femen, a créé un refuge et accueille les personnes LGBT persécutées © Émeric Fohlen

En octobre 2015, rappelle Bouhdid Belhadi, de l’association Shams, « il avait assimilé l’Organisation mondiale de la santé, qui a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales depuis 1990, à l’Amérique, l’Amérique au sionisme et le sionisme à un complot pour détourner l’attention du terrorisme ».

À l’occasion du débat sur Shams Rad, il a déclaré dans un débat télévisé : « Nous sommes plus conservateurs qu’Ennahda [Renaissance]. La Tunisie, ce n’est pas l’Orient, [ce n'est pas] non plus l'effacement culturel total ».

Dans ce débat où se mêlent religion, norme patriarcale, souverainisme, identité, rester dans le strict champ de la légalité est un exercice difficile.

Députée et figure du féminisme tunisien Bochra Belhadj Hmida sait qu’il faudra composer sur la question : « Comment trouver une solution qui garantisse au maximum le droit de chacun de disposer de soi sans aller à la confrontation avec le conservatisme, au risque de bloquer tout le processus de réformes ? Il faudrait déjà faire en sorte que les délits qui ne nuisent pas à autrui ne puissent plus déboucher sur une peine privative de liberté ».

- Thierry Brésillon, correspondant à Tunis, pour La Chronique d'Amnesty International

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