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Des combattants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) marchent en ligne vers un autre champ à Mekele, la capitale de la région du Tigré, en Éthiopie, le 30 juin 2021. © Yasuyoshi Chiba / AFP

Des combattants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) marchent en ligne vers un autre champ à Mekele, la capitale de la région du Tigré, en Éthiopie, le 30 juin 2021. © Yasuyoshi Chiba / AFP

Des combattants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) marchent en ligne vers un autre champ à Mekele, la capitale de la région du Tigré, en Éthiopie, le 30 juin 2021. © Yasuyoshi Chiba / AFP

Conflits armés et protection des civils

Éthiopie : depuis deux ans, l'un des conflits les plus meurtriers du monde se déroule loin des regards

En deux ans, le conflit au Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, est devenu l'un des plus violents et meurtriers de la planète. Pourtant, personne ou presque n'en parle. Retour sur une guerre meurtrière qui se déroule à l'abri des regards.

Des centaines de victimes de viols et d’esclavages sexuels, un nettoyage ethnique, des dizaines de milliers de civils tués., des crimes de guerre…Quand on pense à la guerre aujourd’hui, on pense à l’Ukraine ou au Yémen. Mais non… Nous sommes en Éthiopie. Depuis deux ans, le conflit au Tigré se déroule à huis clos. Des massacres se passent à l’abri des regards. Pourquoi ? Parce que le gouvernement empêche tout accès à la zone de conflit, le Tigré, une région montagneuse située au nord de l’Éthiopie. Journalistes, humanitaires, chercheurs : aucun observateur n’est autorisé à y entrer. Nous avons malgré tout réussi à contourner ce black-out imposé et à enquêter pour dénoncer ce qu’il s’y passe.

Aujourd’hui, un espoir apparaît. Le 2 novembre, le gouvernement éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) ont signé un accord de paix. Un premier pas dans la bonne direction. Mais il doit rendre justice aux nombreuses victimes et survivants du conflit.

En résumé

👉 Que se passe-t-il au Tigré ? Les Tigréens ont dominé la vie politique en Éthiopie pendant près de trente ans, jusqu’à l’arrivée au pouvoir, en 2018, d’Abiy Ahmed en tant que Premier ministre. Les autorités tigréennes se retirent alors dans leur région, au nord du pays, en reprochant une marginalisation de la minorité tigréenne par le pouvoir. Quelques mois plus tard, le 4 novembre 2020, le gouvernement décide d'envahir le Tigré pour prendre le contrôle de la région. Les forces armées gouvernementales sont notamment soutenues par les forces de la région Amhara, voisine du Tigré, et de l'Érythrée, pays frontalier situé au nord du Tigré. Face à cette attaque, le FLPT tente dans un premier temps de résister, avant de contre-attaquer... 

👉 Pourquoi n’en entend-on pas parler ? Le gouvernement éthiopien, dirigé par Abiy Ahmed, a interdit l’accès aux territoires touchés par les combats. Cela rend le conflit très difficile à documenter. 

👉 Ce que nos recherches ont révélé. Depuis le début des combats, en 2020, des dizaines de milliers de civils ont été tués, des millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et 61 000 personnes ont fui au Soudan. Nos recherches le prouvent : le viol a été utilisé comme arme de guerre, de nombreux crimes de guerre ont été perpétrés par les deux parties au conflit, plusieurs homicides de masse ont eu lieu et les forces amharas se sont rendues coupables de crime contre l'humanité en menant une campagne de nettoyage ethnique envers les Tigréens. 

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Une guerre à huis clos

Rares sont donc les observateurs qui ont pu se rendre au Tigré depuis l’éclatement du conflit, le 4 novembre 2020. Le journaliste Charles Emptaz en fait partie. Mais il a fallu ruser. “Pour y aller, ça a été deux ans de travail, pour trouver le trou de souris par lequel se glisser” dit-il.  

Dès le début du conflit, le gouvernement renvoie toutes les voix indépendantes (journalistes, experts., etc.), et barre l’accès à la région. Il coupe le téléphone, Internet et restreint l’accès aux médias. “La stratégie de l’État Ethiopien était claire : il ne voulait pas d’observateurs sur place. Tout était fait pour que ce qui se passe au Tigré reste en dehors des regards” explique le journaliste. “Le pire, c’est que ça a plutôt bien marché. Le conflit en Éthiopie est un angle mort de l’actualité. C’est un pays hors des radars.

Les restrictions de communication et d’accès imposées par le gouvernement sont un énorme problème” renchérit Donatella Rovera, chercheuse chez Amnesty International depuis plus de vingt ans, spécialisée dans les situations de crise et de conflits. "Depuis le début du conflit, nous n’avons pas pu y aller. Ni nous, ni les autres organisations de défense des droits humains, ni les mécanismes internationaux. Et nous sommes confrontés non seulement à l’impossibilité d’y aller, mais aussi au black-out : pas de téléphone, pas d’Internet. Très peu de matériel (images, vidéos) sort du pays, et il est extrêmement compliqué de joindre les gens." 

Enquêter malgré tout 

Comment faire alors, pour enquêter dans ces conditions ? Difficile de se rendre en Érythrée, pays voisin mais qui fait partie des belligérants du conflit. Reste le Soudan où se trouvent des camps, à la frontière avec la région du Tigré, et où l'ont peut recueillir les témoignages de réfugiés qui ont fui le conflit. Mais là aussi, les conditions d'accès au pays se sont durcies ces derniers temps.

Restent des connexions satellitaires grâce auxquelles il est possible d’interviewer à distance des victimes et des témoins dans la zone de conflit. Un véritable exercice logistique : “Il faut trouver un relais sur place qui informe la personne qu’on souhaite lui parler et qui puisse la conduire ensuite dans un endroit où il y a une connexion satellitaire” explique DonatellaEt puis, enfin, il y a les images satellitaires qui permettent d’établir ou de vérifier certaines informations.

"Aujourd'hui, avec la signature de l'accord de paix du 2 novembre dernier, on espère que cela va faciliter les choses. Mais je garde en tête que le précédent accord de paix signé en 2021 n'avait donné lieu à aucune ouverture pour les enquêteurs sur les droits humains."

© Eduardo Soteras / AFP via Getty Images

Un conflit dévastateur pour les droits humains

Depuis le début du conflit armé, nous avons ainsi réussi à publier plusieurs rapports. Ils mettent à jour des massacres de civils, de nombreuses violences sexuelles, la destruction d’installations civiles, le pillage et la destruction de biens à grande échelle.

Trois faits essentiels à retenir 👇

1. Le viol des femmes est une arme de guerre
Les violences sexuelles, telles que des viols, viols en réunions, situations d’esclavage sexuel, mutilations sexuelles et grossesses forcées, sont monnaie courante dans le cadre du conflit en Ethiopie. Elles sont même une arme de guerre, une stratégie militaire. L’objectif  ? Infliger un préjudice physique et psychologique durable aux victimes.

2. Des crimes de guerre ont été commis par toutes les parties
Les forces du gouvernement éthiopien (soutenues par l'Erythrée) ont perpétré des crimes de guerre contre la population tigréenne. Mais les forces tigréennes se sont elles aussi rendues coupables de crimes de guerre, notamment lors de leur contre-offensive de juillet 2021. Un déchainement de violences qu’il est urgent de stopper.

Des réfugiés éthiopiens ayant fui le conflit du Tigré en Éthiopie arrivent en bus près de la frontière éthiopienne
3. Les Tigréens ont été victimes d'une campagne de nettoyage ethnique
Les forces armées amhara, de la région voisine du Tigré, ont mené une campagne de nettoyage ethnique contre les habitants tigréens du Tigré occidental. Homicides, viols, détentions massives et transferts forcés. Des exactions perpétrées avec le soutien et la complicité des forces du gouvernement fédéral et des forces érythréennes. Découvrez notre enquête menée en collaboration avec Human Rights Watch.

Où en est-on aujourd'hui ?

Au Tigré, environ 500 000 personnes dépendaient déjà de l'aide alimentaire avant le début du conflit, et le blocus a aggravé une situation humanitaire déjà précaire. Aujourd’hui, des milliers de personnes sont confrontées à la famine. 574 000 personnes ont été déplacées à l'intérieur des régions Afar, Amhara et Tigré depuis la reprise des hostilités le 24 août 2022. On estime que 29,7 millions de personnes ont besoin d'une aide humanitaire, dont 12,5 millions d’enfants.  

En octobre dernier, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a décidé de prolonger le mandat de la Commission internationale d’experts des droits de l’homme sur l’Éthiopie qui est chargée de suivre la situation et de recueillir des informations sur les crimes de droit international et les violations des droits humains perpétrés dans le pays.

Les espoirs qu’avaient fait naître, en mars dernier, l’annonce d’une trêve humanitaire permettant d’acheminer de l’aide vers le Tigré ont été anéantis par la reprise du conflit qui fait à nouveau rage depuis le 25 août 2022. En savoir plus. Mais après un regain de violences,  le 24 octobre, de nouveaux pourparlers ont été entamés en Afrique du Sud pour tenter d’en finir avec cette tragédie.

Après un premier cessez-le-feu, en 2021, qui n’avait pas abouti, le gouvernement fédéral éthiopien et les forces tigréennes se sont entendus pour mettre en place un nouvel accord de paix le 2 novembre 2022.

Nos demandes

La France en tant que membre de l’Union européenne et du Conseil de sécurité des Nations unies doit pleinement jouer son rôle afin de veiller à ce que la justice et la responsabilité des violations des droits humains restent au cœur de l’agenda international et des préoccupations éthiopiennes face à leurs obligations. 

La France doit se mobiliser :  

afin de garantir l'allocation d'un financement adéquat et un soutien politique total à la Commission internationale d’experts des droits de l’homme sur l’Éthiopie du Conseil des droits de l’Homme ;  

pour que l'Assemblée générale des Nations unies apporte son plein soutien au mandat confié à cette dernière, notamment en lui fournissant les ressources et le personnel nécessaires ; 

pour que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme et la Commission éthiopienne des droits de l'homme soutiennent et coopèrent pleinement avec la Commission internationale d’experts des droits de l’homme sur l’Éthiopie et la Commission d'enquête de la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples de l’Union africaine en facilitant l'accès aux informations et aux preuves en leur possession. 

Enfin, nous demandons à la France d'agir dans le cadre de son troisième plan national d’action 2021-2025 de mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies « Femmes, paix et sécurité » afin d’apporter assistance aux femmes victimes de violences sexuelles. 

Quant à l’Éthiopie, elle doit autoriser un accès sans entrave aux enquêteurs des droits de l'homme, notamment à la Commission internationale d'experts des droits de l'homme sur l'Éthiopie mandatée par les Nations unies. Elle doit également mettre en place des couloirs humanitaires afin que les milliers de personnes confrontées à la famine et aux urgences médicales puissent obtenir l'aide dont elles ont besoin. 

 

Débat : faut-il se résoudre à une guerre oubliée ?

Les médias en parlent peu et le grand public ignore la gravité et les enjeux de cette « autre guerre ». Cette guerre, c’est le conflit au Tigré, au Nord de l'Ethiopie. Faut-il donc se résoudre à une guerre oubliée ?

Un débat a été organisé le 8 novembre 2022 au siège d'Amnesty International France sur cette question, avec :

Donatella ROVERA, chercheuse à Amnesty International

Bénédicte JEANNEROD, Directrice d’Human Rights Watch en France

Rony BRAUMAN, ex-président de Médecins sans Frontières

Charles EMPTAZ, rare journaliste à avoir pu rentrer au Tigré

Léonard VINCENT, journaliste à RFI, spécialiste de la corne de l’Afrique

Et la participation à distance de Noé Hochet-Bodin, ex correspondant du Monde à Addis Abeba.

Éthiopie : l'un des conflits les plus meurtriers du monde se déroule à l'abri des regards - Amnesty International France