Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Éthiopie en 2025.
Les autorités ont procédé à des expulsions forcées de grande ampleur sans préavis satisfaisant. Des milliers de personnes ont ainsi été déplacées au nom de l’aménagement urbain. Des journalistes ont été détenus arbitrairement et harcelés. L’espace civique a continué de se réduire à mesure que les autorités intensifiaient la surveillance et la répression des militant·e·s et des défenseur·e·s des droits humains. Celles-ci ont par ailleurs introduit un projet de législation qui menaçait la liberté d’association. Le processus de justice de transition était au point mort, et aucune mesure n’a été prise en faveur de la justice et de l’obligation de rendre des comptes pour les crimes de droit international commis dans le cadre du conflit au Tigré. Les femmes et les filles étaient toujours en butte à des violences fondées sur le genre, dont des violences sexuelles liées aux conflits. Des défenseur·e·s des droits des femmes ont été attaqués en raison de leur travail de plaidoyer. L’Éthiopie a détenu arbitrairement et expulsé vers leurs pays d’origine au moins 600 réfugié·e·s érythréens.
Expulsions forcées
Des milliers d’Éthiopien·ne·s ont subi des expulsions forcées soudaines dans le cadre du Projet de développement des corridors, décrit par les autorités comme un projet d’aménagement urbain destiné à améliorer « les infrastructures, les logements et les espaces publics ». L’initiative de ce projet revenait au Premier ministre, Abiy Ahmed, qui en supervisait étroitement la mise en œuvre, confiée au ministère de la Ville et des Infrastructures.
Ces expulsions massives ont eu lieu dans 60 villes, dont la capitale, Addis-Abeba (théâtre de la plupart des cas recensés), ainsi qu’Arba Minch, Hawassa, Dessie, Jimma, Adama et Jijiga. Selon les victimes, les personnes expulsées n’ont reçu un préavis que 72 heures à l’avance et n’ont pas été consultées. Les autorités ont harcelé les habitant·e·s qui contestaient leur expulsion et tenté d’intimider les personnes qui couvraient l’événement pour divers médias, notamment par des arrestations arbitraires et des menaces. Des millions d’autres personnes vivaient dans la crainte d’être expulsées à leur tour.
Ces expulsions constituaient de graves violations de plusieurs droits humains, dont les droits à un logement convenable, à l’éducation et à la justice, ainsi que les droits de participer à de véritables consultations et de bénéficier de recours juridiques et d’une indemnisation. Début octobre, des représentantes de la municipalité d’Addis-Abeba ont annoncé la suspension temporaire du projet dans la capitale et se sont engagées à mener une consultation plus efficace avec les populations concernées.
Liberté d’expression
Les autorités ont soumis des journalistes et d’autres professionnel·le·s des médias à des arrestations arbitraires et des détentions illégales. On a assisté à une multiplication des cas de journalistes ayant été emmenés par des hommes masqués et détenus au secret pendant des périodes allant jusqu’à 12 jours. Les motifs d’arrestation ont évolué : les journalistes n’étaient plus seulement arrêtés pour avoir publié des articles critiques à l’égard des autorités, mais aussi pour des conversations privées.
Ainsi, les journalistes Andualem Sisay et Wudineh Zenebe ont été arrêtés le 21 juin pour avoir parlé de politique dans un bar d’Addis-Abeba. La police a fouillé leurs appareils électroniques, puis les a relâchés quelques heures plus tard.
Plus tôt dans le mois, l’éminent journaliste Tesfalem Waldyes avait été arrêté et détenu pendant cinq jours en dépit de plusieurs décisions de justice ordonnant sa libération, avant d’être libéré sous caution.
Le 13 août, Yonas Amare, journaliste à l’hebdomadaire The Reporter, l’un des principaux journaux du pays, a été emmené en détention par plusieurs hommes vêtus d’uniformes militaires, alors qu’il se trouvait à son domicile, à Addis-Abeba. Il a été libéré au bout de 10 jours de détention au secret.
Abdulsemed Mohammed, présentateur de Kidame Gebeya, une émission très suivie sur Ahadu Radio, a été arrêté le 11 août à Addis-Abeba. Il a été libéré par la police après 12 jours de détention au secret.
Personne n’a eu à rendre de comptes pour ces arrestations et détentions de professionnel·le·s des médias.
Liberté d’association
Les autorités fédérales n’ont cessé de restreindre l’espace civique en déployant une surveillance illégale des défenseur·e·s des droits humains et des militant·e·s, qui s’accompagnait d’autres formes de harcèlement en rapport avec les activités de ces personnes.
Le ministère de la Justice a proposé un projet draconien de modification de la Loi de 2019 relative aux organisations de la société civile (loi sur les OSC). Cette loi avait été adoptée dans le cadre des réformes juridiques amorcées par le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed après son arrivée au pouvoir en 2018. Les modifications proposées visaient à affaiblir l’indépendance judiciaire et le pouvoir de supervision de l’organe exécutif chargé de faire appliquer la loi sur les OSC. Entre autres mesures strictes, le nouveau texte entendait interdire aux organisations éthiopiennes de la société civile de recevoir des fonds de personnes ou d’organisations étrangères. Si ce texte était adopté, il réduirait de fait l’espace civique en concentrant le pouvoir aux mains de l’exécutif, sans contrôle extérieur.
Liberté de réunion pacifique
Les autorités ont arrêté plus de 140 professionnel·le·s de la santé accusés d’avoir participé aux grèves nationales ayant débuté le 12 mai, dont l’objectif était de réclamer de meilleures conditions de travail et une juste rémunération. Ces personnes ont été détenues jusqu’à 27 jours pour certaines. Les autorités ont ignoré leurs revendications et n’ont pas engagé de véritables négociations au sujet de leurs préoccupations. Au moment de ces manifestations, les médecins spécialistes percevaient un salaire mensuel de seulement 8 978 birrs éthiopiens (environ 60 dollars des États-Unis).
Impunité
Le processus de justice de transition demeurait au point mort, près de trois ans après l’ouverture par les autorités de discussions sur l’élaboration et la mise en œuvre de politiques juridiques et institutionnelles qui, selon le gouvernement, devaient permettre de garantir justice et obligation de rendre des comptes pour les atrocités commises en Éthiopie.
À la fin de l’année, aucune justice ni aucun compte n’avait été rendus pour les crimes de droit international, notamment les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, perpétrés pendant le conflit armé dans la région du Tigré en 2020. Par ailleurs, les atrocités se sont poursuivies dans le contexte des conflits armés en cours dans les régions Amhara et Oromia.
Droits des femmes et des filles
Les femmes et les filles étaient toujours en butte à des violences sexuelles liées aux conflits armés en cours. Aucune mesure n’a été prise pour garantir justice et réparation aux victimes de ces violences dans la région du Tigré. En dehors de ces zones de conflits, les violences fondées sur le genre se sont multipliées en raison de l’effondrement de l’état de droit imputable aux conflits prolongés.
Droits des personnes réfugiées ou migrantes
L’Éthiopie a détenu arbitrairement au moins 600 réfugié·e·s érythréens avant de les expulser illégalement vers leurs pays d’origine, où ils ont été arrêtés et placés en détention à leur arrivée. Dans son rapport de mai, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme en Érythrée a indiqué avoir reçu des informations crédibles selon lesquelles des personnes expulsées d’Éthiopie avaient été interrogées, détenues arbitrairement, soumises à une disparition forcée ou enrôlées dans l’armée pour une durée indéterminée. Nombre de réfugié·e·s érythréens avaient fui leur pays pour échapper au service militaire, qui s’apparentait parfois à de l’esclavage (voir Érythrée).
Selon des articles de presse dignes de foi publiés à partir de février, les autorités érythréennes ont intensifié leur mobilisation militaire à la frontière avec l’Éthiopie à mesure que les tensions entre les deux pays s’accentuaient. Les Érythréen·ne·s réfugiés en Éthiopie étaient par conséquent d’autant plus exposés au risque de violations des droits humains.
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