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Autriche

Bal triste à Vienne

Rasha, Damascène, et le chef cuisinier afghan, à la réception de l'hôtel Magdas © Joël Le Pavous

La coalition de droite et d’extrême-droite menace la société civile.

Moussa joue du djembé tout sourires comme s’il avait gagné au Loto. Après treize ans de galère, ce Sénégalais vient enfin d’obtenir son permis de travail et cherche activement un emploi légal. Il voudrait devenir serveur ou cuisinier et quitter sa chambre de la Ute Bock Haus qui l’héberge.

Créé en 2002 par une célèbre éducatrice autrichienne récemment décédée, ce foyer d’intégration épaule Moussa et 69 de ses camarades d’infortune arrivés pour la plupart avec la crise des migrants.

Nourriture, vêtements, leçons d’allemand et soutien administratif facilitent leur quotidien.

Ariane Baron nous fait visiter les quatre étages du foyer, de la buanderie aux appartements familiaux du haut, tandis que des conseillers eux-mêmes ex-réfugiés épaulent les requérants déboussolés au rez-de-chaussée.

Selon la jeune responsable presse, le radicalisme de la coalition ÖVP-FPÖ aux affaires depuis la fin de l’année dernière fragilise le vivre-ensemble : « Les paroles racistes ressurgissent comme sous Schüssel et Haider. Les reconduites massives d’Afghans ayant entamé une formation qualifiante sont un mauvais signal ».

L’image négative des migrants est puissamment propagée par le ministre de l’Intérieur Herbert Kickl, issu de la formation d’extrême-droite FPÖ, comme ses homologues de la Défense et des Affaires étrangères.

Début janvier, il avait appelé à « concentrer » les migrants dans des centres dédiés, terme rappelant les camps nazis, qui lui attira les foudres de l’opposition et des associations locales.

Son parti dominé par le vice-chancelier Heinz-Christian Strache réclame également la fin des allocations financières pour les demandeurs d’asile et calque son hostilité aux étrangers sur celle du dirigeant hongrois Viktor Orbán.

La diabolisation des réfugiés

En trois ans, le contraste est saisissant entre l’élan de solidarité, à la gare centrale de Vienne, envers les milliers de migrants venant de Hongrie et la quasi-indifférence actuelle. L’ÖVP de Sebastian Kurz et le FPÖ ont accumulé les suffrages et fracturé la société civile en diabolisant les réfugiés.

Les grosses ONG qui les aident comme Caritas modèrent leurs ardeurs afin de maintenir le dialogue avec le pouvoir et les plus fébriles redoutent qu’on leur coupe les vivres parce qu’elles œuvrent pour une cause désormais impopulaire,

Heinz Patzelt, Secrétaire général d’Amnesty International Autriche

Non loin de la grande roue du Prater, l’hôtel Magdas, propriété de Caritas, incarne un îlot de résistance. Cette ancienne maison de retraite, fermée en 2012, abrite une centaine de chambres décorées de meubles vintage collectés aux puces ou donnés.

L’hôtel emploie une vingtaine de réfugiés, supervisés par des professionnels : ils préparent le copieux petit-déjeuner, s’occupent des réservations, accueillent les clients, assurent le nettoyage et gèrent le café-restaurant près de l’entrée.

Afghans, Irakiens, Iraniens et Syriens composent le personnel reflétant la mixité de la ville.

Chacun suit l’un des programmes d’apprentissage (service, hôtel, réception/administration/nettoyage) et engrange des qualifications.

Un travailleur social aide une fois par semaine ceux qui veulent obtenir une carte d’assurance maladie, dénicher un appartement ou amener le reste de la famille.

Initiative politique ?

Oui, car nous investissons dans l’humain. Les excellents taux de remplissage et la satisfaction des clients prouvent aux décideurs que nous suivons le bon chemin

Gabriela Sonnleitner, gérante de l'hôtel Magdas

Lire aussi : La crise des réfugiés aggravées par les pays riches

Gabriela Sonnleitner devant l'hôtel Magdas © Joël Le Pavous

Le risque d’un rabotage des subventions

L’Université aussi s’engage : certification pour les réfugiés jadis enseignants, semestres gratuits pour les demandeurs d’asile, club d’échanges entre adolescents, conseil juridique prodigué par la chaire de droit, entraînements de football, cours de yoga adressés aux femmes, projet SOLIdee d’assistance aux migrants en difficulté, lectures et sorties culturelles sous la houlette du département de géographie, thérapies par le sport à destination des traumatisé(e)s et blessé(e)s de guerre en partenariat avec l’association Hemayat qui les prend en charge…

À quelques mètres de l’Opéra Populaire, les consultations psychologiques s’enchaînent au siège de Hemayat (« soin », « protection » en arabe), née en 1995 au lendemain du conflit yougoslave.

Sur la porte, un écriteau en allemand nous prie de ne pas déranger les discussions pendant que plusieurs patients attendent leur tour.

Imaginée par un radiologiste iranien spécialiste des marques invisibles de la torture, elle compte 45 psychothérapeutes et 38 interprètes parlant farsi, pachtou, tchétchène...

La structure bénéficie de fonds de l’Union européenne, de la municipalité mais aussi du ministère de l’Intérieur qui envoie des lettres courroucées lorsque Hemayat tacle les propos xénophobes de Herbert Kickl.

« Quand je suis arrivée à la présidence en 2009, on m’a dit d’oublier les dons car personne n’aime les migrants ici. Le FPÖ décrédibilise notre action auprès de ces personnes déprimées ou suicidaires qui n’ont pas d’autre espace-refuge à Vienne. Je crains que le gouvernement nous fasse payer nos critiques en arrêtant net ses subventions », déplore sa présidente Cecilia Heiss entre deux bouffées d’e-cigarette.

Bien que l’ambitieux chancelier Kurz n’ait pas entrepris de chasse aux ONG comparable à celle du Premier ministre magyar Viktor Orbán, il soutient la clôture anti-migrants serbo-hongroise et il épingle le multiculturalisme qu’il défendait comme secrétaire d’État chargé des questions d’intégration de 2011 à 2013.

Durant la dernière campagne législative, le leader de l’ÖVP a convaincu en instrumentalisant l’immigration, l’islam et la sécurité alors que la situation économique de l’Autriche est plus qu’enviable.

Une fermeté assumée qui rompt avec ses prédécesseurs socio-démocrates et la ­Wilkommenskultur d’Angela Merkel.

Lire aussi : À quand une véritable politique d'accueil ?

20 000 manifestants pour les réfugiés

La Rosa Lila Villa est un lieu « à la croisée des discriminations », explique l’activiste Cécile Balbous dans l’open-space de l’ONG Queer Base qui accompagne les migrants LGBT vers la légalité.

Certains dorment sur les canapés une nuit ou deux en attendant mieux. Parmi eux Khaled bondit de joie vers Cécile, papier à la main. Il a décroché l’asile tant désiré et voit le bout du tunnel.

Somalien au maquillage soigné arrivé avant novembre 2015, il peut rester autant qu’il le souhaite sur le territoire autrichien.

Ceux qui sont arrivés après cette date n’obtiennent que trois ans de séjour, les conditions d’accès à l’asile ayant été restreintes.

« Beaucoup toquent chez nous car leur homosexualité les met en danger au sein des camps de réfugiés. Ces jeunes débarquent de pays où ils risquent la peine de mort mais la plus grande boîte gay de Vienne leur refuse l’entrée, certains policiers zélés les agressent et les procédures d’asile sont interminables » souligne la militante LGBT inquiète pour l’avenir de ses copains et protégés sous la coalition FPÖ-ÖVP.

Malgré l’incertitude, la Queer Base continue d’organiser des soirées dansantes, de soutenir juridiquement les migrants et monter des activités de théâtre ou de natation réunissant la communauté.

Cette énergie militante trouve un écho à Vienne : l’association juive Shalom Alaikum aide les réfugiés musulmans, l’Asyl Koordination protège particulièrement les mineurs non-accompagnés et l’organisation antiraciste SOS Mittmensch défend crânement les droits des demandeurs d’asile aux côtés de Volkshilfe (People’s Aid), de la congrégation évangéliste Diakonie et de l’IntegrationsHaus.

Cette dernière, comme SOS Mittmensch, a vu le jour suite à l’imposant défilé du 23 janvier 1993 contre la pétition de Jörg Haider « L’Autriche d’abord » qui réclamait un durcissement de la politique migratoire.

Vingt-cinq ans plus tard, l’IntegrationsHaus, centre soutenu par la ville et plusieurs ministères, accueille une centaine de personnes dans 40 meublés près du Danube.

« Nous encourageons l’autonomie des résidents tout en leur procurant le confort minimal pour aller de l’avant. L’arsenal législatif était contraignant et ça ne devrait pas s’arranger avec le nouveau gouvernement qui veut compliquer la route déjà ardue vers l’insertion », témoigne Niki Heinelt, le monsieur Communication de ce centre, en dévoilant un futur logement avec cuisine équipée et pièces spacieuses.

Niki Heinelt dans les cuisines du centre IntegrationsHaus © Joël Le Pavous

L’administration Kurz prône une accélération des expulsions, envisage de lourdes amendes pour les migrants n’adoptant pas la culture locale et menace de diviser de moitié le montant des aides allouées.

Derrière la réception de l’hôtel Magdas, Rasha, la Damascène installée depuis quatre ans à Vienne, rêve d’ouvrir son agence de voyages. Selon elle, les réfugiés souhaitant s’intégrer doivent avoir les mêmes chances qu’un Autrichien de souche.

Le 13 janvier dernier, près de 20 000 manifestants ont relayé ce message dans les artères de la capitale.

Prêts à combattre la moindre dérive.

- Joël Le Pavous pour La Chronique d'Amnesty International

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