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Illustration de Cesare Davolio

Illustration de Cesare Davolio

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Réfugiés et migrants
Actualité

Abusées et exploitées : des femmes employées de maison au Qatar témoignent

Surcharge extrême de travail, manque de repos, insultes, gifles, crachats, viols… Des entretiens conduits avec 105 femmes étrangères employées de maison au Qatar et logées par leur employeur dressent un constat accablant de leurs conditions de travail. Malgré les réformes mises en œuvre par le gouvernement, les employeurs continuent de traiter les employées de maison, non pas comme des êtres humains, mais comme des biens.

En 2017, le Qatar a adopté la Loi sur les travailleurs domestiques, qui fixe la durée maximale de la journée de travail à dix heures par jour, prévoit des pauses quotidiennes obligatoires, un jour de repos hebdomadaire et des congés payés. Trois ans plus tard, les 105 employées domestiques interrogées nous ont confié qu’elles travaillent en moyenne seize heures par jour, tous les jours de la semaine. C’est bien plus que ce que la loi autorise.   

En cause notamment, la possibilité donnée aux employeurs de dépasser les horaires légaux avec l’accord de l’employé. Une mesure qui laisse la porte grande ouverte aux abus, car de nombreuses femmes ont peur de refuser les demandes sans fin de leurs employeurs, sous réserve de représailles.   

Reina*, une Philippine de 45 ans, épuisée par des horaires éreintants, a été jusqu’à mettre sa vie en danger : 

Je suis allée me coucher à 1 heure du matin et à 3 heures, la fille de la famille, âgée de 17 ans, m’a réveillée pour que je sorte lui acheter une cannette de Red Bull. Puis, à 5h30, j’ai commencé ma journée habituelle de travail, lavant la voiture et me préparant pour conduire les enfants à l’école… À 22 heures, j’ai embouti la voiture dans un mur. 

© Cesare Davolio

Menaces, violences verbales, physiques et sexuelles 

D’autres femmes ont expliqué qu’elles ne recevaient pas suffisamment de nourriture. Certaines dorment dans des chambres exigües, parfois par terre ou sans air conditionné. Toutes ou presque se sont fait confisquer leur passeport par leur employeur. Certaines ont déclaré ne même pas toucher leur salaire. Et les violences verbales sont monnaie courante. Traitements dégradants, cris, insultes sont le lot quotidien d'Emily*. Elle raconte :  

Madame dit : " [Tu es] un monstre, je vais te couper la langue ". Je suis terrifiée. Elle me dit : " Je vais te tuer ", sans cesse des mots méchants.  Je ne suis qu’une [servante] et je ne peux rien faire. 

Joy* elle, se souvient des humiliations et des coups :  

Madame a commencé à crier sur toutes [les servantes]... Elle s’est mise à nous cracher dessus et m’a de nouveau giflée. Avant cela, elle m’avait déjà donné des coups de pied dans le dos. 

Comme Joy*, une quinzaine de femmes interrogées ont expliqué se faire cracher dessus, frapper, rouer de coups de pied et de poing ou tirer par les cheveux. Pire encore, cinq femmes nous ont expliqué avoir été victimes d’agressions sexuelles (harcèlement, attouchements ou viol). La plupart d’entre elles n’ont pas osé porter plainte auprès des services de police par crainte des représailles. 

© Cesare Davolio

Le règne de l’impunité 

« L’adoption en 2017 de la loi sur les travailleurs domestiques fut un pas en avant vers la protection des droits des travailleuses et travailleurs au Qatar. Hélas, les témoignages de ces femmes montrent clairement que ces réformes ne sont pas dûment mises en œuvre ni appliquées », explique Steve Cockburn, notre responsable du programme Justice sociale et économique. « Aucune des femmes interrogées n’a vu l’auteur des abus dont elle avait été victime rendre des comptes pour ses agissements. Si le Qatar veut protéger les employées domestiques contre l’exploitation, il doit adresser un message fort aux employeurs : les violations du droit du travail ne seront pas tolérées ».  

À ce jour, la procédure pour porter plainte, mise en place en 2018 pour les cas de conflit au travail, demeure émaillée de retards et de difficultés en tout genre. Les rares femmes qui se sont senties capables de porter plainte pour des problèmes liés au versement de leurs salaires, décrivent un processus lent et stressant. De fait, en portant plainte, ces femmes risquent de perdre leur statut légal, leur revenu et leur logement le temps de la procédure. Il est donc indispensable de leur offrir un endroit sûr et un revenu suffisant, pour leur permettre d’avoir accès de manière effective à ce droit.  

Quant à celles qui quittent leur emploi, elles risquent encore des représailles de la part de leurs employeurs. Elles peuvent notamment être inculpées de « fuite » ou d’autres infractions passibles de sanctions pénales. Au moins dix femmes interviewées ont été accusées de vol et treize autres de « fuite » par leurs employeurs. Toutes ont nié ces accusations et sont convaincues que ces plaintes ont été déposées parce qu’elles ont tenté d’échapper à des situations abusives.  

Souvent en situation d’isolement et restreintes dans leur liberté de se déplacer, il est très difficile pour ces femmes de trouver du soutien et de fuir les abus. 

© Cesare Davolio

Les autorités qatariennes doivent faire appliquer la loi et protéger ces femmes  

Si certaines entreprises commencent à mettre en place des commissions sur les lieux de travail pour d’autres travailleurs migrants, aucune initiative équivalente n’existe pour les employés domestiques. Et à l’instar de tous les travailleurs étrangers au Qatar, elles n’ont pas le droit de constituer des syndicats ni d’y adhérer.  

Les atteintes aux droits humains recensées dans ce rapport sont ainsi favorisées par une combinaison de facteurs, notamment l’absence de mécanismes d’inspection chargés de veiller au respect de la loi sur les travailleurs domestiques et les diverses facettes du système de parrainage en vigueur au Qatar, qui accorde aux employeurs des pouvoirs excessifs. Les femmes se heurtent à trop d'obstacles pour signaler les abus et les actes criminels dont elles sont victimes, et l’impunité reste la norme.  

Les autorités qatariennes doivent agir concrètement afin de garantir la pleine application de la loi, d’instaurer des mécanismes d’inspection rigoureux et de prendre des mesures fermes contre les employeurs abusifs. Les femmes que nous avons interrogées sont résiliantes et indépendantes : elles ont quitté leur foyer et traversé la moitié du globe. Au lieu d’être isolées et réduites au silence, elles devraient avoir la possibilité de s’exprimer afin de pouvoir défendre leurs droits.  

  

*Tous les prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat. 

Des réformes encourageantes mais insuffisantes 

Ces dernières années, le Qatar a lancé un train de réformes et d’initiatives visant à améliorer les conditions des travailleurs migrants. Il a mené des campagnes de sensibilisation à destination du personnel domestique et des employeurs, et a lancé un programme pilote employant un petit nombre de travailleurs domestiques non logés par l’employeur. On compte environ 173 000 travailleurs et travailleuses domestiques étrangers au Qatar. 

Tout récemment, il a instauré un salaire minimum et aboli l’obligation pour les employés d’obtenir la permission de leur employeur pour changer d’emploi ou quitter le pays. Ces évolutions sur le plan juridique permettront plus facilement aux employés d’échapper à des employeurs abusifs, mais elles demeurent insuffisantes pour faire une réelle différence au niveau des abus ou des conditions de travail. Elles doivent aussi s’accompagner de mesures supplémentaires afin de renforcer les protections et de garantir l’obligation de rendre des comptes. 

En tant qu’État partie à divers traités internationaux interdisant les atteintes aux droits humains, le Qatar est tenu de protéger tous les travailleurs, y compris les travailleurs domestiques qui vivent et travaillent sur son territoire, et doit leur fournir des recours en cas de violations de ces droits. La réponse de l’État du Qatar à nos demandes d’information est reproduite dans le rapport.  

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