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Portrait de Samuel Bollendorff © Michaël Zumstein

Portrait de Samuel Bollendorff © Michaël Zumstein

Réfugiés et migrants
entretien

Samuel Bollendorff : « J’étais lourd de ces histoires en mer Égée »

Le photographe expose au cœur de Paris l'exposition La nuit tombe sur l'Europe, un travail sur les migrants.

Votre dernier travail est une enquête sur les traces laissées par les migrants en Europe.

Samuel Bollendorff Je n’avais pas forcément prévu de travailler sur ce sujet-là. J’avais l’impression qu’il était largement traité, que les images de ces réfugiés perdus en mer, en colonnes tout au long de l’Europe, nous arrivaient déjà. Ce n’était pas la peine d’être le centième photographe sur les plages de Méditerranée ou sur la route des Balkans. En même temps, ces images n’opéraient plus. On l’a vu avec le drame du petit Aylan, qui a ému l’opinion pendant quelques semaines, puis a été balayé par une autre actualité, puis par les attentats de novembre, par les informations laissant supposer que, au milieu des réfugiés, se cachaient des hordes de djihadistes prêts à commettre des attentats. Le fantasme sécuritaire reprenait le pas sur le drame humain. Ensuite, j’ai pris connaissance d’un rapport d’Amnesty sur les violences faites aux femmes, c’était une première accroche. Je me suis dit qu’en parler permettrait de sortir du fantasme du djihadiste, plutôt masculin et de celui de ces migrants qui vont piquer notre boulot. Je venais de terminer un travail sur les immolations volontaires : des images de lieux vides dialoguant avec des textes, racontant ce qui s’était déroulé sur ce bout de trottoir, ce coin de parking etc. Je me suis demandé s’il ne fallait pas essayer de réaliser un travail photographique sur les réfugiés qui justement ne les montrerait plus puisque nous les avions déjà vus, un peu à la manière d’une persistance rétinienne. Un travail photographique sur les lieux, sur la plage où on a retrouvé Aylan, sur le camp d’Idomeni, sur la mer Égée, sur Calais, mais sans jamais voir un réfugié. Sur la base d’un travail d’assimilation des rapports d’Amnesty, de l’Unicef, des reportages des journalistes, en allant sur place, récolter d’autres témoignages, je voulais redonner à lire des histoires, des drames individuels qui se sont joués.

Lire aussi : "La nuit tombe sur l'Europe" : les réfugiés exposés au coeur de Paris

Vous titrez La nuit tombe sur l’Europe. Est-ce un constat ou un point de vue ?

C’est d’abord très lourd, mine de rien, de lire ces rapports, de rentrer dans le détail, j’étais lourd de toutes ces histoires, ces milliers de morts en Grèce, en Turquie, autour de ce bras de mer Égée, qui ne pouvait être vu que comme un charnier. Je ne me pouvais m’empêcher de regarder cette mer en me demandant comment rendre cette vision, comment donner à imaginer cette horreur ? Je suis d'abord allé en Grèce, ensuite en Turquie, et je me suis retrouvé à côté d’une de ces maisons turques dont on a l’impression qu’elles seront toujours en construction, avec ces piles de béton. Il y avait des couches usagées, des pulls d’enfants, des briques de lait vides, des morceaux de carton sur lesquels les gens avaient dormi. C’était un lieu de regroupement des réfugiés attendant un passeur. En contrebas, par un sentier descendant la falaise, on arrivait au milieu des rochers, du ressac de la mer Égée, à un point d’embarquement. J’imaginais la terreur d’être obligé d’embarquer avec sa famille, menacé par une arme, dans un canot pneumatique surchargé au milieu des vagues de cet endroit hostile, en espérant trouver refuge sur les côtes grecques, juste en face, à 7 kilomètres. La nuit tombait. Le soleil était déjà passé derrière l’île de Kos, ce n’était pas une carte postale, ce n’était pas un coucher de soleil, c’était la tombée de la nuit. Je me suis dit : c’est ça, il faut faire un plan fixe, la mer et ce ressac, cette immensité avec les côtes si proches. Il faudrait une voix forte, d’une comédienne, qui nous redonnerait à entendre tout ce que vont subir ceux qui embarquent à cet endroit-là. Le péril, la noyade pour certains, le naufrage et les corps abandonnés dans un cimetière, dans un champ à Lesbos, les camps de rétention à Moria, les frontières fermées à Idomeni, la boue, le froid, les excréments, les barbelés hongrois, les bijoux réquisitionnés au Danemark, les foyers incendiés par des groupes fascistes en Allemagne, la jungle à Calais, les violences de la police française. Il fallait faire un film, un plan fixe, la nuit tombait sur l’Europe, et ce titre s’est imposé à moi.

C’est donc un titre descriptif mais aussi assez conclusif.

Si l’Europe n’est pas capable de faire face, de revendiquer le projet humaniste qui est l’un de ses fondements, d’accueillir ces gens qui fuient la guerre, oui pour moi il y a un danger. Ce n’est surtout pas un titre anti-européen, c’est un cri d’alerte.

Dans votre exposition, les réfugiés sont physiquement absents des photos, et en même temps très présents dans les textes, par des citations, des témoignages. Pourquoi ce choix ?

Malheureusement, les images que nous avons beaucoup vues tendent à désincarner, « anonymiser » ces foules. Cette absence est dans la ligne de mon travail, qui consiste, depuis un certain temps, à faire des images très peu bavardes, qui ne montrent rien, mais permettent d’installer une attention chez le spectateur, ensuite alimentée par le texte. J’ose espérer que la violence du texte opère – les récits de ces réfugiés – pour se figurer ce qu’ils ont pu vivre, qui de toute façon n’est pas montrable. Ne cherchons pas à l’illustrer, laissons au contraire l’image du lieu vide de l’événement pour que le spectateur puisse se le figurer lui-même et du coup finalement se le réaffecter. Nous avons eu la chance de ne pas vivre ce qu’ils ont vécu, mais quand même…

En vous attachant aux lieux, vous racontez quand même une histoire des réfugiés à travers l’Europe, la misère morale et économique avec laquelle nous avons reçu ces gens. Est-ce que c’était l’une des idées fortes que vous vouliez montrer, cette misère-là ?

Il y a deux choses. Pour moi, c’était d’abord une réaction citoyenne. Que faisons-nous par rapport à cette situation. On le voit à Paris, quand il y a des tentes en bas de chez nous, certains apportent des couches, d’autres vont distribuer un repas, certains iront donner des cours de français. Ces réactions formidables ne changent malheureusement pas la situation, parce que nos institutions, nos politiques n’ont pas été à la hauteur de l’enjeu, n’ont pas su faire face. Mon travail porte sur les drames qu’ont vécus ceux qui ont pris la route de l’exil, mais aussi sur l’Europe. Les lieux sont européens, les institutions et les politiques européennes ont une responsabilité directe.

Quelle est la vocation de la photographie documentaire ? Vous reconnaissez-vous dans ce terme ? Doit-elle montrer l’engagement, une forme d’empathie, ou est-ce une manière subjective de montrer le monde tel qu’il est, ou qu’il n’est plus d’ailleurs.

C’est marrant le glissement sémantique. Quand j’étais petit, le métier que je voulais pratiquer était photoreporter. Et puis après on a parlé de photojournaliste et maintenant on parle de photographie documentaire. Évidemment quand j’ai commencé, et je ne suis pas si vieux que cela, on travaillait en argentique, on n’avait pas les mêmes moyens de transmission et la presse commandait des reportages, on pouvait travailler en parallèle avec des agences comme l’AFP. Aujourd’hui les moyens de transmission, la production d’images permanentes, ne nécessitent plus qu’il y ait un photographe indépendant pour faire l’image du jour. S’il veut continuer, le photographe, passé de reporter à documentariste, doit revendiquer son statut d’auteur, un point de vue, et accepter que le leurre de la photographie objective, c’était au XXe siècle. La photographie est désormais subjective, c’est parfois un engagement. À partir du moment où je suis honnête avec ca, je n’ai aucun problème.

Vous pratiquez une forme d’immersion complète. Est-ce votre manière à vous de rentrer dans l’intimité d’un sujet ?

Quand je me lance dans un projet comme celui-là, sur lequel je passe du temps, cela touche à ma nécessité intérieure. Je ne ferais pas ce métier si je n’avais pas la possibilité de m’accomplir, à certains moments, dans certains endroits, dans ce besoin de tirer des signaux d’alarme, de donner la parole aux plus fragiles. Cette immersion m’oblige à essayer de faire quelque chose de juste, de ne pas me planter sur la façon dont je traite un sujet. C’est beaucoup de temps, parfois de l’énergie, de l’argent.

Le projet « La nuit tombe sur l’Europe » comprend des photos, des textes, et un film.

On a souhaité montrer ce travail dans l’espace public, donc nous avons sollicité la mairie de Paris avec l’idée de faire cela sous la Canopée des Halles, qui est vraiment le cœur de l’Ile-de-France. C’est le hub des transports, un centre commercial géant, j’aime à imaginer que des gens vont se retrouver là, et, en passant, faire face à ces images de 2 mètres par 4, et à ce film, porté par la voix de Catherine Deneuve. Là, je me dis qu’on est utile, qu’on touche des gens qui ne sont pas venus pour cela. On va faire des kits pédagogiques pour les enseignants, montrer le film aux élèves, monter une version pour l’étranger, on va le donner en accès libre à tous les journaux qui voudront le diffuser. Mon énergie passe autant dans le fait de faire des images que de trouver les moyens qu’elles soient vues, et diffusées le plus largement possible. Faire en sorte que cela serve à quelque chose.

Propos recueillis par Jean Stern pour le Magazine La Chronique

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