Plus de neuf mois après la chute du régime de Bachar El-Assad, la majorité des familles n’ont pas retrouvé leurs proches victimes de disparitions forcées. Malgré les traumatismes, elles continuent leur combat sans relâche pour apporter la vérité mais aussi rendre justice et réparations aux victimes. Nos équipes sont allées à leur rencontre.
Plus de 100 000 personnes auraient disparu en Syrie entre 2011 et 2024. Pour la majorité, il s’agit de disparitions forcées orchestrées par le gouvernement de Bachar El-Assad. Des milliers d’autres personnes auraient disparu entre les mains de groupes armés d’opposition.
Dans la nuit du 8 décembre 2024, lors de la chute du régime du clan Assad, un espoir renait. Celui de retrouver les victimes de disparitions forcées. Mais la plupart ne sont pas retrouvées, plongeant à nouveau les familles dans la douleur. Dans notre rapport Truth Still Buried: The struggle for justice of missing people’s families in Syria, nous avons enquêté sur le combat de ces familles en quête de vérité, de justice et de réparations.
Ce rapport s’appuie sur des entretiens menés entre mai et juin 2025 avec 21 membres des familles, survivant·es et représentant·es d'associations de victimes.
Disparitions forcées : une arme de prédilection du clan Assad
Le régime sanglant de Bachar El-Assad s’est appuyé sur des campagnes massives de détentions arbitraires et de disparitions forcées. Ces pratiques visaient à réprimer toute tentative d’opposition au régime.
En mars 2011, la population syrienne descend dans la rue dans un vaste soulèvement populaire contre le régime. Le gouvernement répond par une répression violente, tirant sur les manifestant·es et organisant plusieurs vagues de disparitions forcées.
Depuis lors, plus d’une centaine de milliers de syrien·nes disparait aux mains du régime. Les disparu·es s’évanouissent au cœur d’un réseau inextricable de centres de détention et de prisons syriennes où ils et elles subissent de nombreuses formes de tortures.
Qu’est-ce qu’une Disparition forcée
On parle de « disparition forcée » lorsqu'une personne est arrêtée, placée en détention ou enlevée par les autorités d’un État, par des groupes armés non-étatiques ou des personnes agissant avec leur autorisation, et que l’arrestation ou le lieu de détention sont tenus secrets.
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Sans nouvelles : une nouvelle vague de traumatismes
La nuit du 8 décembre 2024 met fin à 54 années de règne du clan Assad et est porteuse d’espoir. Des familles désespérées affluent vers d'anciens centres de détention, des prisons, des morgues et des fosses communes, à la recherche de leurs proches disparus.
A l’ouverture de la prison de Saidnaya, symbole des horreurs du régime syrien, les images de libération des détenus inondent les réseaux sociaux et nourrissent l’espoir des familles. « Nous avions appris que l'opposition se rapprochait de la prison de Saidnaya et nous attendions la libération de la prison. J'avais le sentiment que mon frère s'y trouvait », a déclaré Wasel Hamideh, dont le frère a disparu en septembre 2013.
Des rumeurs circulaient sur l'existence d'une prison souterraine secrète. Wasel Hamideh témoigne : « Des familles creusaient le sol, de nombreuses mères et des centaines de familles étaient présentes. La situation était tendue et horrible. »
Il s’ensuit alors une période de chaos. En l’absence d’une politique coordonnée de recherche des personnes disparues, les familles s’organisent elles-mêmes pour examiner voire déterrer les corps, dans l’espoir de trouver des réponses.
Les dernières 48 heures ont été plus douloureuses que les dix dernières années réunies.
Témoignage de la mère d'une victime de disparition forcée, le 10 décembre 2024.
Neuf mois après la chute du régime de Bachar el-Assad, la plupart des familles n’ont pas retrouvé leurs proches disparus.
Face à l’affluence des familles, les morgues et les hôpitaux affichent sur leurs murs les photos des corps retrouvés. Les corps sont alors séparés entre ceux qui ont pu être identifiés et ceux qui n’ont pas pu l’être. Pour ces derniers, nos chercheurs ont témoigné la vue de corps émaciés, couverts d’ecchymoses, difficilement reconnaissables. Leur état n'est pas s’en rappeler les photos prises par “César”, déserteur syrien qui a divulgué aux yeux du monde les corps des victimes du régime, morts sous la torture.
Lors de cette période de chaos, des preuves cruciales des agissements du régime ont été perdues ou détruites. Nos équipes ont constaté que des documents ont été détruits, pillés, ou déplacés dans tous les lieux de détention visités. Il ne restait pratiquement plus aucun document à la prison militaire de Saidnaya au 14 décembre 2025.

Le combat acharné des familles
Les familles sont les premières à s’organiser pour rechercher les personnes disparues. Dès 2017, nait un mouvement de recherche porté par des femmes, Families for Freedom. Le mouvement est inspiré des "Mères de la Place de Mai” en Argentine et le “Comité des familles de disparus” au Liban. Le mouvement se fait connaitre en lançant le Freedom Bus, un bus recouvert de photos de syrien·nes disparu·es qui sillonne l’Europe, appelant les gouvernements européens à aider les familles des victimes de disparitions forcées.
La lutte ne fait que commencer. Bien sûr, 14 années de souffrance peuvent affaiblir certains d'entre nous. Mais elles peuvent aussi donner naissance à une force inébranlable.
Fadwa Mahmoud (mai 2025), cofondatrice du mouvement Families for Freedom, dont le mari et le fils sont portés disparus depuis 2012.
En février 2021, le Syria Truth and Justice Charter joue un rôle clé dans la campagne en faveur de la création d'une institution internationale chargée de rechercher les personnes disparues. En juin 2023, l'Assemblée générale des Nations unies a créé l'Institution indépendante pour les personnes disparues en République arabe syrienne (IIMP), qui a pour mission de clarifier le sort et la localisation de toutes les personnes disparues en Syrie et de soutenir les victimes, y compris les survivants et les familles des disparus.
Après la chute du régime, plusieurs « Tentes de la Vérité » éclosent à travers l’ensemble de la Syrie, où les familles des victimes se rassemblent, rendent hommage à leurs proches et exigent la justice.
Le feu qui brûle en nous ne s'éteindra pas tant que nous ne connaîtrons pas la vérité. Nous sommes venus pour réclamer justice, pour que les coupables soient tenus responsables. La justice, c'est une société libre de toute torture, de toute disparition, de toute oppression.
Hiyam Burhan dont le mari a été victime de disparition forcée.

© Ali Haj Suleiman / Amnesty International
Les revendications des familles de disparus
La vérité
Les familles veulent savoir ce qui est arrivé à leurs proches, s'ils sont encore en vie ou s'ils ont été tués. Elles veulent connaître les circonstances de leur mort et récupérer leurs corps afin de leur offrir une sépulture digne.
La justice
Les familles veulent que les auteurs des disparitions forcées soient traduits en justice, qu’ils soient affiliés ou non au régime de Bachar El-Assad.
Les réparations
Les familles demandent des formes de soutien, qu'il soit financier ou via des programmes d'éducation et de soins de santé. Elles appellent également à des réparations morales, c'est-à-dire la reconnaissance de ce qui leur est arrivé et l'hommage rendu aux victimes.
Les garanties de non-répétition des disparitions
Les familles et les survivant·es veulent que des mesures soient prises pour garantir que les disparitions ne se reproduisent plus jamais en Syrie.
La responsabilité du nouveau gouvernement syrien
Le crime de disparitions forcées est une violation des droits humains contraire au droit international. Le nouveau gouvernement syrien a ainsi pour obligation au regard du droit international de rechercher les personnes disparues.
Les disparitions forcées peuvent constituer un crime de guerre lorsqu’elles sont commises dans le cadre d’un conflit armé. Elles peuvent être qualifiées de crime contre l’humanité lorsqu’elles sont commises dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre la population civile.
Établir la vérité, la justice et des réparations pour les disparus en Syrie doit être une priorité absolue de l'État. Le nouveau gouvernement syrien doit également faire tout ce qui est en son pouvoir pour préserver les preuves des atrocités commises par l’ancien régime et d’autres groupes armés.
Le 17 mai 2025 est créé la Commission nationale pour les personnes disparues et victimes de disparitions forcées (CND). C’est un premier pas essentiel vers la vérité et la justice. Le CND est le résultat du combat acharné des familles de disparus. Nous appelons le gouvernement à assurer l’indépendance du CND, à lui accorder les ressources suffisantes et assurer la coopération entre cette commission et toutes les institutions étatiques.
Le même jour est créé la Commission nationale pour la justice transitionnelle (CNJT) qui vise à “découvrir la vérité sur les violations graves commises par l’ancien régime, de traduire les responsables en justice en coordination avec les autorités compétentes, d'indemniser les victimes et de consolider les principes de non-répétition et de réconciliation nationale”.
Nous appelons le nouveau gouvernement à ne pas enquêter seulement sur les crimes commis par l’ancien régime du clan Assad mais aussi sur les crimes commis par les autres groupes armés. La justice doit être rendue pour toutes les victimes.
La recherche des victimes de disparitions forcées s’inscrit dans un contexte de défis multiples en Syrie, avec une situation économique désastreuse et une situation sécuritaire qui se dégrade dans un contexte de violences interconfessionnelles croissantes.
Dans les mois qui ont suivi la chute du régime, nous avons recensé de nouveaux enlèvements pour lesquels le nouveau gouvernement syrien n’a ni mené d’enquêtes approfondies et impartiales, ni amené les responsables à rendre des comptes.
Sans vérité, justice ni réparations, le peuple syrien ne guérira jamais vraiment. Le gouvernement doit mener des enquêtes dynamiques, approfondies, indépendantes, impartiales et transparentes sur tous les crimes de droit international.
Kristine Beckerle, directrice adjointe du programme régional Moyen-Orient et Afrique du Nord à Amnesty International.
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