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Une statue de la Vierge est brandie par des militants pro-vie devant le Capitole, lors de la 49e Marche pour la vie, le 21 janvier 2022, à Washington (États-Unis). © BRENDAN SMIALOWSKI / AFP

Une statue de la Vierge est brandie par des militants pro-vie devant le Capitole, lors de la 49e Marche pour la vie, le 21 janvier 2022, à Washington (États-Unis). © BRENDAN SMIALOWSKI / AFP

Une statue de la Vierge est brandie par des militants pro-vie devant le Capitole, lors de la 49e Marche pour la vie, le 21 janvier 2022, à Washington (États-Unis). © BRENDAN SMIALOWSKI / AFP

Aux Etats-Unis, le lobbying des "évangéliques" menace les droits humains

Les "évangéliques" ont le vent en poupe avec environ 665 millions de fidèles dans le monde. Dans certains pays, comme aux Etats-Unis, cette frange du christianisme protestant dispose de puissants relais. Ils ont investi la scène politique pour contrecarrer des avancées sur le plan des droits humains. Et leur influence politique est grandissante. En témoigne le possible réexamen par la Cour suprême américaine de l'arrêt Roe vs. Wade, reconnaissant le droit des femmes à avorter dans le pays depuis 1973.

Dieu était partout lors des émeutes du 6 janvier 2021. Sur les tee-shirts et les pancartes, dans les prières et les mots d’ordre des émeutiers qui envahissaient le Sénat pour contester le résultat de l’élection présidentielle… Et Dieu était invariablement associé au président sortant Donald Trump. À l’intérieur du Capitole, devant lequel des groupes avaient érigé des croix géantes, le vice-président Mike Pence, alors l’évangélique le plus haut placé des États-Unis, était confronté à un dilemme.

Certifier la victoire du candidat démocrate Joe Biden devant les sénateurs – le protocole basique d’une des plus vieilles démocraties du monde – équivalait à trahir le trumpisme soutenu par la grande majorité des évangéliques. Pence a décidé de la certifier. À l’extérieur, la foule a réclamé sa mise à mort par pendaison.

Plus d’un Américain sur cinq se définit comme « évangélique » ; majoritairement blancs, les évangéliques forment un bloc électoral compact. Ils ont plébiscité Donald Trump lors de l’élection présidentielle de 2016 (77 %) et davantage en 2020 (84 %), soit le plus gros score jamais obtenu par un candidat. L’alliance de la droite chrétienne avec un propriétaire de casinos plusieurs fois divorcé, par ailleurs impliqué dans divers scandales sexuels et escroqueries, pouvait paraître contre nature.

En 2016, Trump n’avait-il pas comparé l’hostie à un « gâteau apéritif » ? Mais « Jésus s’est allié à des messagers imparfaits, et Trump est un messager imparfait », s’était justifié Ralph Reed, porte-parole de l’évangélisme, engagé en politique depuis Reagan et aujourd’hui président du Parti républicain de Géorgie. Le choix de Mike Pence comme colistier symbolisait cette alliance de circonstance, forgée pour accéder au pouvoir, entre l’homme à la mèche peroxydée et la droite religieuse. Quatre ans durant, Mike Pence s’est comporté en soldat du trumpisme. Il a avalé sans broncher les avanies d’un patron très éloigné de ses valeurs morales. « Chrétien, conservateur, et républicain, dans cet ordre », Mike Pence revendique ne jamais boire d’alcool sans la présence de sa femme et ne jamais déjeuner seul avec une personne du sexe opposé pour s’écarter de toute tentation. Il se veut champion de l’Amérique rurale, croyante, et défenseur de la chrétienté traditionnelle. En tant que gouverneur de l’Indiana, il a signé plusieurs lois autorisant les commerces à ne pas servir les couples gay et limité l’accès à l’avortement. « Une société, a-t-il expliqué sur Twitter en mars 2016, doit être jugée sur la façon dont elle traite les plus vulnérables : les vieux, les handicapés et les fœtus ».

Les partisans afro-américains du président Donald Trump prient avec lui à l’issue d’une réunion dans la salle du Cabinet à la Maison-Blanche, le 27 février 2020, à Washington. © CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES VIA AFP

UNE NÉBULEUSE D’INFLUENCEURS

Que Mike Pence soit honni par la base évangélique pour avoir respecté le vote du peuple américain symbolise bien la métamorphose d’une religion transformée en projet politique, fusionnant avec le trumpisme et ses tendances les plus paranoïaques. Trois quarts de l’électorat évangélique déclarent approuver la théorie d’une fraude aux élections ; plus d’un quart serait proche de la mouvance QAnon, selon laquelle les démocrates s’adonnent à la pédophilie et au satanisme rituel. Vaccins, théorie de l’évolution, réchauffement climatique :

Les évangéliques blancs apparaissent comme le groupe le plus facilement réceptif aux absurdités conspirationnistes, le plus méfiant vis-à-vis de leurs adversaires politiques, et le plus agressivement anti-intellectuel. Une grande partie de ce qui distingue l’évangélisme américain n’a rien à voir avec la foi chrétienne.

Mark Noll, historien dans la préface de son nouveau livre The Scandal of the Evangelical Mind (non traduit)

L’évangélisme américain n’a pas d’autorité centrale comme le pape pour les catholiques : il repose sur une nébuleuse d’influenceurs, de pasteurs et de théologiens. Au départ, c’est une doctrine protestante divisée en plusieurs courants, parmi lesquels les baptistes et les presbytériens. Ce qui distingue toutes ces chapelles, c’est l’expérience centrale donnée à la conversion, à l’âge adulte, après une vie de péchés et d’errance. Une conversion vécue comme une « renaissance » (born again, en anglais).

Également, dans la boîte à outils du message évangélique, l’Apocalypse n’est pas intervenue dans le passé biblique, mais adviendra dans un futur plus ou moins proche, et seule une poignée d’élus sera sauvée. Les croyants en tirent une vision plutôt manichéenne du monde. Dans la version politique du mouvement, le mal est aujourd’hui incarné par les démocrates, les « gauchistes », les gays, les élites mondialistes. Il peut aussi se cacher dans des livres pour enfants qualifiés de pornographiques ou assimilés à la sorcellerie.

En février, un pasteur pro-Trump du Tennessee, Greg Locke, a organisé un autodafé de livres de Harry Potter et de Twilight après la messe dominicale, retransmise en livestream. Le mois précédent, le comté de ce pasteur avait banni de ses écoles le roman graphique Maus, d’Art Spiegelman, à cause de scènes de nus. Ces outrances ont été rapportées par CNN et les médias sociaux, ce qui a eu pour effet collatéral de leur offrir une audience nationale. Des prêches évangéliques de plus en plus politiques et enflammés se trouvent relayés par les réseaux sociaux. « Les Écritures sont souvent déformées pour s’adapter à la politique », s’alarme auprès du mensuel The Atlantic un pasteur presbytérien désabusé par ces dérives.

L’AGENDA ÉVANGÉLIQUE

Pourtant, lorsque les Églises se font courroie de transmission du trumpisme, de nombreux croyants s’en éloignent. Joshua Krause, un chrétien de Houston ayant rejeté l’évangélisme à l’adolescence, confie avoir eu des « conversations exaspérantes » avec d’anciens coreligionnaires concernant le déclin de la fréquentation des églises. « Pour eux, le problème vient des laïcs et des libéraux qui attaquent la foi. Ils accusent les médias, les écoles publiques, les universités, les féministes, les défenseurs de la justice sociale, Black Lives Matter, les gays… Toutes ces forces extérieures seraient en guerre contre Dieu ». L’accusation de politisation se trouve alors renversée, comme l’explique Joshua Krause : « Ils prétendent que ceux qui quittent l’Église ont laissé la politique s’interposer entre eux et Dieu. Il n’y a aucun sens critique ni examen de conscience. C’est une guerre culturelle, et l’on attend de vous que vous choisissiez un camp ».

Aller plus loin : L'événement : un film puissant sur l'avortement

Quant à l’agenda de l’évangélisme politique, il peut être ainsi résumé : « restreindre le droit des femmes et des minorités, dicter les contenus éducatifs et gommer la séparation entre l’Église et l’État », confirme l’historien des religions Randall Balmer, qui a grandi dans la foi évangélique. Un exemple, le poids de l’évangélisme dans le secteur de l’éducation publique, s’explique par le poids démographique du Texas conservateur et ses 4,8 millions d’élèves de primaire et secondaire. C’est en effet le gouvernement texan qui décide du contenu des livres d’histoire, par le biais d’une commission de 15 personnes, le Texas Board of Education ; commission noyautée, comme beaucoup de postes politiques clés, par des évangéliques. Les éditeurs scolaires américains adaptent alors leur message à l’énorme marché scolaire texan. Et ces livres sont distribués à des centaines d’autres établissements dans tout le pays. Le New York Times a remarqué que les éditeurs caviardaient leurs livres d’histoire pour coller à l’idéologie dominante : le livre d’histoire texan sera plus « patriote », « conservateur », « soulignera mentions à la sexualité ». Les dirigeants évangéliques ont aussi les yeux rivés sur les quelque 700 milliards de dollars que les gouvernements fédéral et locaux consacrent chaque année à l’éducation publique. La Cour suprême, la plus haute juridiction du pays, est devenue très conservatrice sous le mandat de Trump, qui y a nommé trois juges. Or, elle devrait statuer, dans les trois prochains mois, sur une affaire qui, à terme, risque de contraindre le contribuable américain à financer des écoles religieuses, peu importe ce qu’on y enseigne.

Concernant l’interdiction de l’avortement, totem évangélique par excellence, cette même Cour suprême devrait réexaminer cette année – et peut-être annuler – l’arrêt « Roe vs Wade », qui garantit depuis près de cinquante ans la constitutionnalité de l’IVG dans le pays.

Concernant l’interdiction de l’avortement, totem évangélique par excellence, cette même Cour suprême devrait réexaminer cette année – et peut-être annuler – l’arrêt « Roe vs Wade », qui garantit depuis près de cinquante ans la constitutionnalité de l’IVG dans le pays. Quelle que soit la décision de la Cour, dans les faits, le droit à l’avortement est déjà quasiment réduit à néant dans plusieurs États du Sud, comme au Texas, où les cliniques ont pratiquement toutes fermé sous la pression religieuse. En septembre 2021, le Texas a encore durci la loi en interdisant d’avorter au-delà de six semaines, et les citoyens texans sont invités à dénoncer, moyennant une prime, toute personne coupable de faciliter un avortement illégal, du clinicien au chauffeur Uber. Les Texanes souhaitant avorter après la date butoir doivent se déplacer dans les cliniques de l’Oklahoma voisin.

Joshua Yap, du planning familial de Tulsa, a déclaré au HuffPost que le personnel de sa clinique avait dû tripler ses effectifs depuis septembre pour accueillir des patientes dont 75 % venaient du Texas. Le planning des cliniques de l’Oklahoma affichait déjà complet des semaines à l’avance lorsque la loi texane s’est durcie, retardant la date des interventions et prolongeant les grossesses. En février, on apprenait que les lois sur l’avortement se durciraient à leur tour dans l’Oklahoma, avec des projets de loi de sénateurs évangéliques calqués sur la loi texane. Selon les prédictions de M. Yap, les patientes de l’Oklahoma et du Texas devront prendre la route pour un troisième État, le Kansas, qui ne compte plus que quatre cliniques en activité. Sur le trajet, elles pourront s’accrocher à ce mince espoir : la démographie est de leur côté.

Si les "évangéliques" sont le groupe religieux le plus fermement opposé à l’avortement, des écarts d’opinion sensibles se dessinent, depuis quelques années, selon l’âge des croyants. La pyramide des âges évangélique est vieillissante, et la cause « pro-vie » a beaucoup moins d’attraction chez les jeunes. Surtout ceux de la génération Z, née à partir de l’an 2000, d’après le politologue Ryan P. Burge, cité dans Christianity Today, sondages à l’appui. Si, cette année, de nombreux évangéliques anticipent une victoire majeure – que la Cour suprême revienne sur sa décision de 1973 qualifiant l’avortement de droit constitutionnel –, les croyants les plus jeunes seront moins nombreux à la célébrer.

Régression historique du droit à l’avortement

Le droit à l’avortement existe-il encore aux États-Unis ? La question se pose.

Depuis le début 2019, 28 États américains ont introduit plus de 300 nouvelles règles afin d’en limiter l’accès, incitant ainsi la Cour suprême à revenir sur l'arrêt Roe vs. Wade. Introduit en 1973, cet arrêt reconnaît le droit des femmes à avorter tant que le fœtus n'est pas viable. Le Missouri souhaite poursuivre les médecins qui pratiquent l’IVG après 8 semaines de grossesse ; la Géorgie l’interdit dès le premier battement de cœur du fœtus ; l’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d'inceste. Au Texas, la Chambre des représentants étudie une proposition de loi donnant au fœtus les mêmes droits que ceux d'un enfant. Ce statut permettrait de condamner les femmes qui avorteront à une peine pouvant aller jusqu'à la peine de mort.

Le lundi 2 mai, le site d'informations Politico a révélé que la Cour suprême des Etats-Unis envisageait de revenir sur cette jurisprudence, pour laisser le champ libre aux Etats qui souhaiteraient interdire l'IVG.

Supprimer l’accès à l’avortement est une grave violation des droits humains. Cela contraint de nombreuses femmes, filles et personnes enceintes à avorter illégalement et met leur vie en danger.

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