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© Marcus Perkins/Amnesty International

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Afghanistan : la situation des droits humains en 2021

Chaque année, nous publions notre Rapport annuel sur la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 154 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Afghanistan en 2021.

Les parties au conflit en Afghanistan ont cette année encore commis en toute impunité de graves violations du droit international humanitaire, dont des crimes de guerre, et d’autres graves atteintes aux droits humains. Les homicides ciblés ou aveugles ont atteint des chiffres records. Les talibans et des acteurs non étatiques s’en sont notamment pris aux défenseur·e·s des droits humains, aux militantes, aux journalistes, au personnel de santé, aux travailleuses et travailleurs humanitaires et aux minorités religieuses et ethniques. La prise de pouvoir par les talibans a déclenché une vague de représailles meurtrières. Plusieurs milliers de personnes, principalement des Hazaras chiites, ont été expulsées de force de chez elles. Le régime taliban a rapidement réduit à néant les maigres progrès accomplis en faveur des droits des femmes et drastiquement restreint les droits à la liberté de réunion et d’expression. La suspension de l’aide internationale a fragilisé l’accès aux soins de santé, déjà fortement mis à mal par la pandémie.

Contexte

Le conflit en Afghanistan a connu un tournant dramatique avec le retrait de toutes les troupes étrangères, la chute du gouvernement et la prise du pouvoir par les talibans.

Le 14 avril, le président des États-Unis, Joe Biden, a annoncé que les troupes américaines qui se trouvaient toujours en Afghanistan quitteraient le pays avant le 11 septembre. Les forces talibanes ont alors lancé une offensive, s’emparant des provinces l’une après l’autre pour finalement atteindre Kaboul, la capitale, le 15 août, renverser le gouvernement et forcer le président, Ashraf Ghani, à fuir le pays. Début septembre, les talibans ont annoncé la mise en place d’un gouvernement provisoire.

Le retrait final des troupes des États-Unis et de l’OTAN, avancé au 31 août face à la progression des talibans, s’est accompagné d’une opération d’évacuation. Environ 123 000 personnes ont quitté le pays depuis l’aéroport de Kaboul dans des conditions chaotiques, dont des milliers d’Afghanes et d’Afghans exposés à des représailles des talibans.

Déjà précaire, la situation humanitaire s’est détériorée au deuxième semestre à cause du conflit, de la sécheresse, de la pandémie de COVID-19 et de la crise économique, crise exacerbée par la suspension de l’aide étrangère, le gel des avoirs de l’État et les sanctions imposées aux talibans par la communauté internationale. En décembre, les Nations Unies ont alerté sur le fait que quelque 23 millions de personnes étaient menacées par la faim et une insécurité alimentaire aiguë, dont plus de trois millions d’enfants qui risquaient de mourir de malnutrition sévère.

Attaques menées sans discernement et homicides illégaux

Sous la présidence d’Ashraf Ghani, les forces gouvernementales et des acteurs non étatiques se sont livrés sans discernement à des frappes aériennes et des attaques avec des engins explosifs improvisés, tuant et blessant des milliers de personnes civiles. Selon la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan, le nombre de victimes civiles a atteint des records au premier semestre, avec une hausse considérable en mai, lorsque les forces armées étrangères ont entamé leur retrait. En juin, on comptait 5 183 personnes tuées ou blessées depuis le début de l’année parmi la population civile, dont 2 409 femmes et enfants. Plus des deux tiers (68 %) de ces victimes étaient imputables aux talibans et à d’autres acteurs non étatiques et 25 % aux Forces nationales afghanes de défense et de sécurité (FNADS) et aux autres forces pro-gouvernementales. Le 29 août, à Kaboul, un tir de drone américain a tué dix membres d’une même famille, dont sept enfants. Reconnaissant son erreur, le ministère américain de la Défense a offert une indemnisation financière aux proches des victimes.

Tout au long de l’année, des groupes armés non gouvernementaux ont intentionnellement pris pour cible des personnes et des biens civils. Le 8 mai, un attentat à l’explosif a tué et blessé plus de 230 personnes, en grande majorité des filles, devant le lycée Sayed ul Shuhada, dans l’ouest de Kaboul. Le 26 août, un attentat-suicide perpétré par le groupe armé État islamique-Province du Khorassan (EI-K) devant l’aéroport de la capitale a fait au moins 380 victimes, principalement des Afghanes et des Afghans qui cherchaient à se faire évacuer. Trois attentats commis en octobre, respectivement contre la mosquée Eid Gah, à Kaboul, et deux mosquées hazaras chiites à Kandahar et Kunduz, auraient fait des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Les talibans et d’autres acteurs armés se sont rendus coupables d’un grand nombre d’homicides ciblés tout au long de l’année, visant en particulier des défenseur·e·s des droits humains, des militantes, des travailleuses et travailleurs humanitaires, des professionnel·le·s de la santé, des journalistes et des fonctionnaires et membres des forces de sécurité de l’ancien gouvernement. Les minorités religieuses et ethniques étaient particulièrement menacées.

Pendant leur offensive et à la suite de leur prise du pouvoir, les talibans ont exercé des représailles et procédé à des exécutions extrajudiciaires sur des personnes liées à l’ancien gouvernement, en particulier des membres des FNADS. Le 19 juillet, les talibans ont enlevé et tué deux fils de Fida Mohammad Afghan, ancien membre du conseil provincial de Kandahar. D’anciens agent·e·s de police ont également été pris pour cible, en particulier des femmes. En juillet, des combattants talibans ont tué neuf hommes hazaras à Mundarakht, dans le district de Malistan (province de Ghazni).  Le 30 août, à Kahor, dans le district de Khidir (province de Daikundi), les talibans ont exécuté extrajudiciairement neuf membres des FNADS qui s’étaient rendus, et tué deux civil·e·s, dont une adolescente de 17 ans, qui tentaient de fuir le village. Ces 11 victimes étaient des Hazaras. Le 4 septembre, Banu Negar, ancienne policière de la province du Ghor, a été rouée de coups et abattue par des combattants talibans sous les yeux de ses enfants. Une centaine d’autres membres des forces de sécurité ont été tués ou soumis à une disparition forcée par les talibans entre la mi-août et la fin décembre.

Expulsions et déplacements forcés

Quelque 682 031 personnes ont été déplacées par les combats entre janvier et décembre, alors que le pays comptait déjà quatre millions de personnes déplacées par le conflit et par les catastrophes naturelles.

Les talibans ont expulsé de force des milliers de personnes de leurs maisons et de leurs terres dans les provinces de Daikundi et du Helmand, et menacé d’expulser des habitant·e·s des provinces de Balkh, de Kandahar, de Kunduz et de l’Uruzgan. Les expulsions visaient en particulier des Hazaras et des personnes associées à l’ancien gouvernement. En juin, les talibans ont ordonné aux Tadjiks habitant à Bagh-e Sherkat (province de Kunduz) de quitter la ville, visiblement à titre de représailles pour le soutien apporté par cette population au gouvernement d’Ashraf Ghani. Fin septembre, plus de 740 familles hazaras ont été expulsées de force de leurs maisons et de leurs terres dans les villages de Kindir et de Tagabdar, dans le district de Gizab (province de Daikundi).

Droits des personnes réfugiées ou migrantes

Le nombre d’Afghan·e·s en quête d’asile dans les pays voisins a augmenté depuis la prise de pouvoir par les talibans. Après la fin des évacuations depuis l’aéroport de Kaboul, des milliers d’Afghanes et d’Afghans désespérés ont cherché à se rendre au Pakistan et en Iran par voie terrestre. Ils ont été des dizaines de milliers à entrer au Pakistan avant que le pays ferme ses frontières à la plupart des Afghan·e·s le 2 septembre. Seul le poste-frontière de Torkham est resté ouvert aux personnes disposant d’un laissez-passer. Le Conseil norvégien pour les réfugiés a signalé en novembre que 4 000 à 5 000 Afghan·e·s passaient quotidiennement la frontière pour se rendre en Iran.

Les ressortissant·e·s afghans, y compris celles et ceux qui risquaient de subir des représailles, ont vu leur droit de demander l’asile à l’étranger compromis par les restrictions à la sortie du territoire imposées par les talibans, et notamment par les difficultés souvent insurmontables pour obtenir un passeport et un visa. Il était à craindre que les restrictions aux frontières appliquées par les pays voisins n’obligent les Afghan·e·s à entreprendre des voyages clandestins en faisant appel à des passeurs, les exposant à de nouvelles atteintes aux droits humains.

Droits des femmes et des filles

Avant la prise de pouvoir par les talibans, les femmes et les filles étaient déjà en butte à des discriminations et des violences liées au genre. Avec l’arrivée des talibans à la tête du pays, elles ont perdu nombre de leurs droits fondamentaux. Les talibans avaient assuré que les droits des femmes seraient respectés, mais les maigres progrès obtenus depuis une vingtaine d’années ont vite été réduits à néant.

Participation des femmes à la gestion des affaires publiques et droit au travail

Les femmes étaient nettement sous-représentées dans la phase finale des pourparlers de paix, qui n’a pas abouti : la délégation du gouvernement comptait seulement quatre femmes et celle des talibans aucune. Dans le gouvernement d’Ashraf Ghani, quatre postes ministériels étaient occupés par des femmes ; en revanche, celles-ci étaient totalement exclues du gouvernement provisoire des talibans. Peu après leur arrivée au pouvoir, les talibans ont dissous le ministère des Affaires de la femme et ses antennes provinciales.

En août, un porte-parole des talibans a dit à des journalistes que les femmes ne devaient pas se rendre à leur travail tant que des « systèmes adéquats » n’avaient pas été mis en place pour « garantir leur sécurité ». En septembre, les employées des ministères ont reçu l’ordre de rester chez elles, tandis que leurs collègues masculins reprenaient le travail. Dans différentes régions du pays, selon les informations recueillies, des femmes n’ont pas été autorisées à pénétrer sur leur lieu de travail ou ont été renvoyées chez elles, à l’exception de celles qui travaillaient au service des passeports, à l’aéroport de Kaboul ou dans le secteur de la santé. Dans certains cas, des femmes auraient été escortées de leur lieu de travail jusque chez elles par des combattants talibans, qui leur auraient dit qu’elles allaient être remplacées par un homme de leur famille.

Des femmes avocates, juges et procureures ont été destituées de facto et contraintes d’entrer dans la clandestinité. Elles risquaient de subir des représailles de la part des hommes qu’elles avaient déclarés coupables et fait incarcérer pour des violences domestiques ou d’autres violences liées au genre, et qui avaient été libérés par les talibans. Selon des témoignages, d’anciens prisonniers et des combattants talibans ont mis à sac le domicile de certaines femmes juges.

Droit à l’éducation

À leur prise de pouvoir, les dirigeants talibans ont annoncé qu’un « cadre d’apprentissage sûr » devait être instauré avant que les femmes et les filles puissent retourner dans les établissements scolaires. Les garçons ont pu reprendre l’école à la mi-septembre, mais la situation des filles restait incertaine. À la fin de l’année, la majorité des écoles secondaires demeuraient interdites aux filles, à l’exception de celles des provinces de Kunduz, de Balkh et de Sar-e Pol. Même là où les écoles et autres établissements éducatifs étaient ouverts, le taux de fréquentation était faible, en particulier pour les filles, en raison des manœuvres d’intimidation et de harcèlement subies par les enseignant·e·s et les élèves.

Violences sexuelles ou fondées sur le genre

Les violences faites aux femmes et aux filles demeuraient très répandues, mais elles étaient rarement signalées. Dans la grande majorité des cas, les responsables présumés n’étaient pas poursuivis. Entre janvier et juin, le ministère des Affaires de la femme a enregistré 1 518 cas de violences contre des femmes, dont 33 homicides. Les coups, le harcèlement, la prostitution forcée, la privation de pension alimentaire et les mariages forcés et précoces restaient les principales formes de violence perpétrées contre les femmes. Il n’existait pas de données officielles pour le deuxième semestre.

Les violences contre les femmes se sont multipliées à partir du mois d’août, quand les dispositifs juridiques et autres mécanismes d’aide aux femmes ont commencé à fermer, notamment les foyers d’accueil. Les talibans ayant mis un terme à tout soutien institutionnel et juridique à destination des femmes, celles-ci se sont retrouvées exposées à plus de violences, qu’elles craignaient de signaler par peur des conséquences.

Défenseur·e·s des droits humains

Les défenseur·e·s des droits humains ont été la cible de manœuvres d’intimidation, de harcèlement, de menaces, de violences et d’homicides ciblés. La recrudescence des attaques constatée à partir de la fin 2020 s’est poursuivie en 2021. Selon le Comité afghan des défenseurs des droits humains, au moins 17 personnes qui défendaient les droits humains ont été tuées entre septembre 2020 et mai 2021, et des centaines d’autres ont reçu des menaces.

À partir de la fin août, les talibans ont occupé les 14 bureaux de la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan, obligeant son personnel à fuir le pays ou à entrer dans la clandestinité. Des combattants talibans auraient fouillé des habitations, maison par maison, à la recherche de défenseur·e·s des droits humains et de journalistes. Des personnes travaillant pour des ONG et leurs familles ont été rouées de coups.

Droits des lesbiennes, des gays et des personnes bisexuelles, transgenres ou intersexes

Le 29 octobre, le porte-parole taliban du ministère des Finances a déclaré que les droits des personnes LGBTI ne seraient pas reconnus sous la charia (loi islamique). Au regard du Code pénal afghan, les relations sexuelles consenties entre personnes de même sexe constituaient toujours une infraction.

Liberté d’expression et de réunion

Les talibans ont dispersé de force des manifestations pacifiques dans tout le pays, en utilisant des armes à feu, des armes envoyant des décharges électriques et des gaz lacrymogènes, et ils ont frappé des manifestant·e·s à coups de fouets et de câbles. Le 4 septembre, à Kaboul, une manifestation d’une centaine de femmes qui réclamaient une place pour les femmes dans le nouveau gouvernement et le respect de leurs droits a été dispersée par les forces spéciales talibanes, qui, selon certaines informations, ont utilisé des gaz lacrymogènes et des armes à décharges électriques. Des manifestantes ont été rouées de coups. Le 7 septembre, les forces talibanes ont tué par balle Omid Sharifi, militant de la société civile, et Bashir Ahmad Bayat, instituteur, alors qu’ils manifestaient contre les talibans dans la province de Hérat. Huit autres manifestant·e·s ont été blessés. Le 8 septembre, le ministère de l’Intérieur taliban a publié un décret interdisant toutes les manifestations et tous les rassemblements « jusqu’à ce qu’une réglementation relative aux manifestations soit établie ».

Les talibans ont fortement restreint la liberté de médias, alors qu’ils avaient assuré qu’ils respecteraient la liberté d’expression. Des journalistes ont été détenus et frappés et ont vu leur matériel leur être confisqué, notamment lorsqu’ils couvraient des manifestations. Des professionnel·le·s des médias, en particulier des femmes, ont fait l’objet d’intimidations, de menaces et de manœuvres de harcèlement. Beaucoup ont dû entrer dans la clandestinité ou quitter le pays. Les talibans ont fouillé des domiciles les uns après les autres à la recherche de journalistes, notamment de celles et ceux qui travaillaient pour des médias occidentaux. Le 20 août, les talibans ont fait irruption chez un journaliste du média allemand Deutsche Welle. Ne le trouvant pas, ils ont tué une personne de sa famille et en ont blessé une autre. Fin octobre, plus de 200 organes de presse avaient fermé. Le Comité afghan pour la sécurité des journalistes (AJSC) a annoncé début novembre qu’au moins 12 journalistes avaient été tués et 230 agressés dans les 12 mois précédents.

Droit à la santé

La suspension, en août, de l’aide internationale destinée au projet d’amélioration du système de santé pendant la transition en Afghanistan (Sehatmandi) a affaibli encore davantage le secteur de la santé, déjà mal en point. En novembre, 3 000 centres de santé avaient fermé faute de financements. Ce projet, soutenu par des fonds de diverses provenances, était la principale source de financement pour des services de santé, de nutrition et de planification familiale de qualité dans l’ensemble du pays. En septembre, l’OMS a annoncé une détérioration rapide de la situation en matière de santé publique, et en particulier une multiplication des cas de rougeole, de diarrhée et de polio chez les enfants.

Avec son manque de préparation en cas de situation d’urgence et le mauvais état de ses infrastructures de santé publique, l’Afghanistan n’était pas prêt à affronter la recrudescence des cas de COVID-19 en milieu d’année. Les personnes déplacées qui vivaient dans des logements surpeuplés, avec un accès insuffisant à l’eau, à des installations sanitaires et à des structures de santé, étaient particulièrement exposées. Au 15 novembre, au moins 7 293 personnes étaient mortes du COVID-19. Environ 7 % de la population était vaccinée.

Le personnel et les infrastructures de santé ont été la cible d’attaques tout au long de l’année. Neuf personnes qui administraient le vaccin contre la polio ont été tuées par balle dans la province du Nangarhar au cours des six premiers mois de l’année.  En octobre, les talibans se sont engagés à soutenir la reprise d’une campagne nationale de vaccination contre cette maladie et à permettre la participation de femmes en première ligne. Ils ont également promis d’assurer la sécurité du personnel de santé le plus exposé.

Impunité

Le 27 septembre, le procureur de la CPI a annoncé vouloir relancer les enquêtes sur les crimes commis en Afghanistan, mais en mettant uniquement l’accent sur les crimes qui auraient été perpétrés par les talibans et l’EI-K. Cette décision d’écarter des priorités les investigations sur les possibles crimes de guerre commis par la Direction nationale de la sécurité, les FNADS, l’armée américaine et la CIA risquait de renforcer encore davantage l’impunité et de saper la légitimité de la CPI.

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