Afghanistan

/© Marcus Perkins/Amnesty International

Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Afghanistan en 2025.

Les talibans ont intensifié leurs attaques systématiques et généralisées contre les droits des femmes et des filles. Ils ont fait subir des discriminations à certains groupes ethniques et religieux. Ils ont par exemple forcé des adeptes de l’ismaélisme (islam chiite) à se convertir à l’islam sunnite. Ils ont étouffé les médias indépendants et toutes les critiques visant leurs politiques, notamment en arrêtant et en détenant arbitrairement des journalistes et d’anciens fonctionnaires. Des personnes détenues et des détracteurs·trices du régime taliban ont été soumis à des actes de torture et d’autres mauvais traitements ou exécutés extrajudiciairement. Les manifestations ont été systématiquement réprimées. Il demeurait généralement impossible de bénéficier d’un procès équitable. La CPI a décerné des mandats d’arrêt à l’encontre du chef des talibans et du président de la Cour suprême. L’Afghanistan était en proie à une instabilité économique et à une crise humanitaire qui allait en s’aggravant. Le manque de ressources financières a compromis les services de santé essentiels assurés par l’OMS. La discrimination restreignait l’accès des groupes ethniques ou religieux marginalisés à l’aide humanitaire. Les expulsions forcées ont touché de manière disproportionnée les femmes et les filles, en particulier les Hazaras.

Contexte

Les talibans étaient toujours les autorités de facto du pays depuis la chute de l’ancien régime, en août 2021. Les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU à leur égard ont été maintenues et de nombreux dirigeants talibans faisaient l’objet d’une interdiction de voyager.

Droits des femmes et des filles

Les femmes et les filles étaient privées de presque tous leurs droits fondamentaux, et les femmes de la minorité hazara et de minorités religieuses étaient confrontées à une discrimination intersectionnelle. Les talibans ont multiplié les décrets et autres mesures visant les femmes et les filles. Ils leur ont interdit d’accéder à l’éducation après l’âge de 12 ans, de travailler dans un organisme des Nations unies, une ONG ou une institution étatique, et de jouir du droit de circuler librement, du droit à la liberté d’expression et du droit de participer à la vie politique. En juin, selon des médias, les talibans ont menacé et tenté d’intimider des femmes qui travaillaient pour des organismes des Nations unies et leur famille à Kaboul, la capitale. En septembre, les forces de sécurité des talibans ont empêché des femmes afghanes qui travaillaient pour des organismes ou des sous-traitants des Nations unies d’entrer dans les locaux de l’organisation internationale.

L’obligation imposée par les talibans aux femmes d’être accompagnées d’un mahram (chaperon masculin) lorsqu’elles se déplaçaient restreignait l’accès de celles-ci aux emplois dans la santé et aux soins médicaux. Selon les Nations unies, les talibans ont ordonné aux entreprises privées et aux centres de santé de ne pas s’occuper des femmes sans mahram. La « Loi sur la prévention du vice et la promotion de la vertu », un texte aux dispositions draconiennes promulgué par les talibans, n’a fait que réduire davantage l’accès déjà extrêmement limité des femmes à des débouchés économiques, selon la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA).

En mars, la MANUA a indiqué que les talibans avaient empêché des femmes de participer aux prières du ramadan dans des mosquées des provinces de Badghis et de Hérat. En juillet, les talibans ont arrêté des dizaines de femmes à Kaboul pour avoir enfreint les obligations relatives à la tenue vestimentaire. En novembre, dans la province de Hérat, les talibans ont instauré une nouvelle contrainte imposant à toutes les patientes, accompagnantes, visiteuses et membres féminines du personnel de porter la burqa – vêtement couvrant entièrement le visage et le corps – dans les établissements de soins.

Violences fondées sur le genre

Les femmes et les filles ont été confrontées à une augmentation des violences fondées sur le genre au sein du foyer et dans la sphère publique. Selon les Nations unies, le risque de violences faites aux femmes et aux filles a augmenté de 40 % sous le régime taliban et 14,2 millions de femmes avaient besoin d’une protection et d’une assistance. Les femmes et les filles victimes de violences fondées sur le genre demeuraient tributaires des politiques et des pratiques draconiennes des talibans et des mécanismes traditionnels de résolution des différends. Les talibans ont entièrement démantelé le cadre institutionnel permettant d’obtenir de l’aide, y compris les tribunaux et les entités chargées des poursuites.

Les mariages forcés, les mariages précoces et les mariages d’enfants se sont multipliés. Les talibans ont approuvé et pratiqué des mariages forcés, bien qu’ils aient pris un décret les interdisant.

Liberté de religion et de conviction

Les talibans ont mis en œuvre des décrets, des politiques et des pratiques discriminatoires envers les minorités ethniques et religieuses. Selon la MANUA, les talibans ont forcé au moins 50 hommes de la communauté ismaélienne (chiite) à se convertir à l’islam sunnite dans la province du Badakhchan en janvier. Ceux qui ont refusé ont subi des agressions physiques, des actes de coercition et des menaces de mort. Rawadari, une organisation locale de défense des droits humains, a indiqué que les talibans avaient forcé au moins 203 personnes à se convertir au sunnisme. Les talibans ont aussi obligé les membres de la communauté ismaélienne à faire suivre à leurs enfants une éducation religieuse sunnite.

Selon Rawadari et des médias, les talibans ont imposé des restrictions aux chiites hazaras s’agissant de leurs rituels religieux, en particulier pendant le mois de mouharram, dans les provinces de Bamiyan, de Ghazni, du Ghor, de Hérat, de Kaboul et du Nimroz. Dans les provinces de Badghis et de Ghazni, les chiites ont été contraints à rompre le jeûne et à prier conformément à l’annonce de l’Aïd faite par les talibans.

Liberté d’expression

Les talibans ont continué d’attaquer et d’opprimer les médias indépendants et dissidents, ciblant sans relâche les journalistes qui critiquaient leurs politiques draconiennes. Selon le Syndicat national des journalistes, les talibans ont arrêté en juillet sept journalistes pour plusieurs charges, dont « corruption morale » et « espionnage ».

En juillet, la MANUA a signalé que, dans au moins la moitié des provinces du pays, les talibans avaient interdit que des photos ou toute autre image représentant des êtres vivants soient prises ou diffusées à la télévision. En août, les talibans ont arrêté trois membres du personnel de Radio Nasim. Cette station locale a cessé d’émettre dans les provinces de Daikundi et de Bamiyan après 13 années d’activité. Fin novembre, un média local a indiqué que la station de radio avait repris ses émissions à Bamiyan après plus de trois mois d’interruption.

Les talibans ont restreint encore davantage la liberté d’expression et le droit à l’éducation en interdisant, dans les universités, les ouvrages écrits par des femmes et l’enseignement de matières incompatibles avec leur interprétation de la charia (droit musulman). Ils ont aussi interdit les poésies dénonçant leurs politiques, décisions et pratiques, ainsi que les poèmes romantiques. Des personnes qui critiquaient publiquement les talibans, notamment sur les réseaux sociaux, ont été soumises à des arrestations et des incarcérations arbitraires.

Arrestations et détentions arbitraires

Les talibans ont arrêté et détenu arbitrairement des personnes qui critiquaient leurs règles draconiennes, notamment des journalistes et des militant·e·s des droits humains. La « police des mœurs » a aussi arrêté et détenu arbitrairement des personnes pour non-respect du « décret sur le vice et la vertu », parce que leur coupe de cheveux ou leur coiffure n’était pas réglementaire, parce qu’elles n’avaient pas participé à une prière collective ou parce qu’elles avaient joué de la musique ou pris des photos.

Les médias et les Nations unies ont fait état de cas de personnes critiques envers les talibans (notamment d’anciens fonctionnaires) renvoyées de force en Afghanistan et soumis à une arrestation ou une détention arbitraires. En mars, la MANUA avait enregistré au moins 23 arrestations et détentions arbitraires d’anciens fonctionnaires. Les talibans ont aussi soumis d’anciens fonctionnaires et des personnes accusées de collaborer avec leurs opposant·e·s à des disparitions forcées.

Exécutions extrajudiciaires

Selon Rawadari, 251 personnes – dont des manifestant·e·s, des personnalités influentes et des fonctionnaires de l’ancien régime – ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires, tuées dans des circonstances mystérieuses ou blessées par les talibans ou des acteurs inconnus pendant le premier semestre. Entre avril et juin, sept anciens fonctionnaires auraient été tués illégalement.

Torture et autres mauvais traitements

Des personnes détenues ont subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements. Des organisations locales et internationales de défense des droits humains, dont HRD+, Rawadari et l’Organisation mondiale contre la torture, ont mis en évidence le recours à la torture par les talibans, notamment « des extractions de dents et d’ongles », « des décharges électriques », « des simulacres de noyade » et « des menaces de mort visant les proches de victimes ». Les talibans auraient agressé sexuellement et violenté des personnes détenues, femmes et hommes. La MANUA a recueilli des informations sur cinq cas de torture et de mauvais traitements infligés à d’anciens fonctionnaires entre janvier et mars. Selon les informations recueillies, des personnes détenues appartenant à des minorités ethniques ou religieuses, en particulier des Hazaras et des chiites, auraient subi des actes de harcèlement supplémentaires (insultes verbales et interdiction de pratiquer leur religion).

Les talibans ont imposé des châtiments corporels, qui s’apparentaient à des actes de torture et d’autres mauvais traitements, pour des charges comme « l’adultère », « la consommation d’alcool », « l’homosexualité » et « la pédérastie ». Ces châtiments ont été infligés en complément de peines d’emprisonnement. La MANUA a recensé au moins 231 personnes soumises à des châtiments corporels entre avril et juin.

Liberté de réunion pacifique

Les talibans ont continué à réprimer les rassemblements pacifiques dissidents ou indépendants. Ils auraient tué au moins 10 manifestant·e·s et blessé plus de 40 autres dans les districts d’Argo, de Jurm et de Khash (province du Badakhchan) lors de manifestations déclenchées par le programme des talibans visant l’éradication de la culture du pavot. La MANUA a également signalé l’arrestation d’au moins 48 hommes et enfants ouzbeks qui avaient manifesté contre l’arrestation de membres de leur communauté lors d’une altercation avec des Pachtounes locaux dans le district de Dawlat Abad (province du Faryab), en juin.

Par crainte des arrestations et incarcérations arbitraires, les manifestations contre les politiques et pratiques draconiennes des talibans ont migré vers des plateformes en ligne.

Droit à la vérité, à la justice et à des réparations

Toutes les lois et les institutions judiciaires préexistantes ayant été démantelées par les talibans, il est devenu pratiquement impossible de bénéficier d’un procès équitable. L’interprétation obtuse de la charia par les talibans prévalait encore, en lieu et place de la législation précédente, sans égard pour la diversité religieuse, les droits des femmes et des filles, et les obligations internationales. Les institutions de contrôle, comme la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan, le Parlement et les conseils provinciaux, n’ont pas été rétablies.

Afin de lutter contre l’impunité, le Conseil des droits de l’homme [ONU] a établi dans une décision historique prise en octobre un mécanisme d’enquête indépendant pour l’Afghanistan chargé de recueillir, regrouper, préserver et analyser des éléments de preuve sur les atteintes aux droits humains et les crimes de droit international passés et en cours.

En juillet, la CPI a décerné des mandats d’arrêt à l’encontre du chef des talibans et du président de la Cour suprême pour le crime contre l’humanité de « persécution liée au genre ». Des femmes et des militant·e·s des droits humains d’Afghanistan ont qualifié d’« apartheid de genre » les attaques actuelles des talibans contre les droits des femmes et des filles. Amnesty International a plaidé en faveur de la reconnaissance de l’apartheid de genre en tant que crime de droit international.

Droits économiques, sociaux et culturels

L’Afghanistan est demeuré en proie à l’instabilité économique et à une crise humanitaire de plus en plus grave – 22,9 millions de personnes, soit près de la moitié de la population, étaient tributaires d’une aide. La crise humanitaire s’est intensifiée sous l’effet des catastrophes (séismes, renvois forcés d’une ampleur sans précédent depuis l’Iran et le Pakistan, crise climatique). En août, des milliers de familles ont été touchées par le séisme survenu dans l’est du pays, qui a fait 1 992 morts et 3 631 blessés.

La réduction de l’aide étrangère accordée par les États-Unis, principal donateur de l’Afghanistan, et la diminution de l’assistance mondiale provenant d’autres pays ont accentué la crise humanitaire. L’Afghanistan était toujours nettement à l’écart de l’économie mondiale en raison du retour des talibans au pouvoir et du gel de ses actifs à l’étranger.

La Banque mondiale a fait état de signes de reprise économique progressive, mais les talibans ont aggravé la crise humanitaire, en particulier pour les femmes. L’accès des femmes à l’aide humanitaire est devenu de plus en plus difficile du fait des politiques restrictives instaurées par les talibans, et notamment de l’interdiction faite aux femmes de travailler pour des ONG ou des organismes des Nations unies.

En août, les Nations unies ont estimé à plus de 78 % la proportion de femmes afghanes qui n’étaient ni scolarisées, ni employées, ni en formation. En juin, l’UNICEF a indiqué que 90 % des enfants étaient en situation de pauvreté alimentaire, la moitié d’entre eux connaissant une pauvreté alimentaire grave. Environ quatre millions d’enfants de moins de cinq ans et de femmes enceintes ou allaitantes souffraient de malnutrition aiguë.

L’accès aux soins médicaux demeurait limité, en particulier dans les zones rurales, car le secteur de la santé était encore fragile et dépendait de l’aide internationale. Lors des opérations de secours ayant fait suite au séisme, des victimes de sexe féminin n’ont pas bénéficié d’une prise en charge immédiate à cause des politiques discriminatoires des talibans.

Discrimination

Les communautés bayat, hazara, ismaélienne (chiite) et tadjik ont été victimes de discrimination en matière d’aide humanitaire, notamment dans les provinces du Badakhchan, de Ghazni, du Ghor et du Nimroz, en raison de pressions visant à concentrer l’aide dans les zones désignées par les talibans. Des ONG ont dénoncé la discrimination à l’emploi dont étaient victimes des minorités religieuses et des groupes ethniques marginalisés. Des médias ont signalé des inégalités et du favoritisme de la part des autorités judiciaires et non judiciaires du régime taliban.

En juillet, les talibans ont expulsé de force des familles hazaras du village de Rashak, dans le district de Panjab (province de Bamiyan), après qu’un tribunal taliban a statué en faveur de communautés nomades appartenant à l’ethnie pachtoune dans le cadre d’un différend foncier. Initialement, les résident·e·s hazaras se sont vu accorder 15 jours pour quitter le village. Face à leur résistance, les talibans ont fait irruption dans le village et les ont expulsés de force, les laissant sans solution de relogement ni indemnisation.

Toujours en juillet, les talibans ont expulsé de force des centaines de familles du district de Dawlat Yar (province du Ghor) dans le contexte d’un conflit foncier existant de longue date entre deux tribus. Selon des médias, les expulsions étaient motivées par des considérations politiques, car nombre des personnes concernées soutenaient l’ancien régime ; aucune solution de relogement ni indemnisation n’ont été proposées.

Droits des personnes réfugiées ou migrantes

En dépit des nombreuses violations des droits humains et autres atrocités perpétrées par les talibans et de l’aggravation de la crise humanitaire, plusieurs pays ont renvoyé de force des Afghan·e·s, enfreignant ainsi le principe de « non-refoulement ». L’Allemagne et l’Autriche ont commencé à expulser des Afghan·e·s vers leur pays, où leur vie était en danger. L’Iran, le Pakistan, le Tadjikistan et la Turquie ont procédé à des expulsions de masse de personnes réfugiées ou demandeuses d’asile originaires d’Afghanistan. En décembre, l’Iran et le Pakistan avaient renvoyé 2,8 millions d’Afghan·e·s. À leur retour, les femmes et les filles étaient privées de presque tous leurs droits, tandis que les dissident·e·s et les anciens fonctionnaires risquaient toujours fortement de subir des représailles et des violations des droits humains de la part des talibans.

Attaques et homicides illégaux

Des civil·e·s ont été tués ou blessés dans des attentats-suicides ou des explosions attribués à des groupes opposés aux talibans, des acteurs inconnus, ou encore des munitions non explosées provenant de conflits antérieurs, selon les Nations unies et les organisations afghanes de défense des droits humains. Les attaques transfrontalières opposant les talibans et le Pakistan ainsi que les frappes aériennes menées par l’armée pakistanaise ont fait de nombreuses autres victimes parmi la population civile.

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