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Zolote III

un village au bout du rouleau

La route principale de Zolote III, sur la ligne de front entre l'Ukraine et la République de Lougansk, mars 2018 © Corentin Fohlen

Dans cette bourgade minière du Donbass, la population survit entre ennui et tirs d’artillerie.

Dans le hall de l’école de Zolote III, à 1,5 km de la ligne de front côté ukrainien, des affiches mettent en garde les enfants du danger des mines non explosées. « C’est là, dans cette pièce éloignée des fenêtres, qu’on a conduit les enfants pour les protéger d’un bombardement », explique Antonina, 50 ans, institutrice dans cette école depuis vingt-quatre ans.

Diana, 12 ans, smartphone scotché à la main, jean slim, chemise à carreaux, dernières baskets à la mode impeccables malgré la boue et la neige fondue de cette fin mars, est l’un des 17 enfants qui y étudient chaque jour.

Les impacts de balles sont visibles sur la façade de l’établissement.

Ils étaient 58 avant que les combats entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes de l’Est de l’Ukraine n’éclatent dans cette région minière du Donbass. À peine 1 000 âmes y vivent aujourd’hui alors qu’elles étaient environ 3 000 en 2014.

À l’heure de la récréation, les élèves jouent au premier étage. Des dessins représentant des colombes et des drapeaux ukrainiens sont affichés sur les murs.

Il fait trop froid pour sortir dans la cour. « Grâce à l’Unicef, ils peuvent profiter de la chaleur du bâtiment depuis septembre et ne plus rester en manteau dans la classe », assure Alla, 60 ans, la directrice de l’école.

Elle revient tout juste de la clinique mobile que Médecins du Monde a mise en place en 2017, à 200 mètres de là, dans l’ancien dispensaire du village, en face de la crèche dont les militaires ont fait une de leurs bases. L’ONG s’y rend tous les quinze jours.

École de Zolote III © Corentin Fohlen

Traumas de guerre

Depuis quatre ans, l’accès aux soins de base est compliqué.

Les combats ont endommagé les équipements médicaux déjà vieillissants d’avant-guerre. Au manque de médecins le long de la ligne de front, s’ajoute une absence totale de transports publics.

À Zolote III, rares sont ceux qui peuvent se rendre avec leur voiture à la ville la plus proche, à environ 30 km et près d’une heure de route. Le temps de trajet est multiplié par deux à cause des chaussées défoncées par le passage des tanks et de la corruption des autorités régionales, qui n’investissent pas dans l’asphalte et détournent les budgets.

Alors, la visite du médecin, de l’infirmière, de la sage-femme et de la psychologue, même si elle a lieu par - 4°C dans un bâtiment sans chauffage, Alla ne la manque jamais. D’abord pour récupérer son traitement contre l’hypertension – elle a fait une crise cardiaque quelques mois après le début de la guerre. Ensuite pour confier ses angoisses à la psychologue.

Avant, on voyait les images de la guerre d’Afghanistan à la télé. On n’imaginait pas ce que ça signifiait, quel était le bruit d’un tank, d’une explosion. Maintenant, je sais. Je peux même compter les minutes avant qu’un obus ou un mortier ne s’écrase au sol.

Alla, habitante du village Zolotte III

Son mari a succombé à ses blessures il y a près d’un an. « On était juste sortis acheter du pain, raconte-t-elle, hagarde. Je me souviens encore du bruit de l’explosion… Il a voulu protéger un jeune de 18 ans. Il a été blessé au ventre et à la tête , poursuit-elle péniblement. Il y a eu une dizaine de morts ce jour-là, et plusieurs blessés. Je connaissais toutes les victimes. Certaines avaient été mes élèves à l’école ».

Pourquoi n’a-t-elle pas fui la zone, comme plus de la moitié du village depuis 2014 ? « J’ai des responsabilités ici. Je ne peux pas quitter mon école. Qui s’en occuperait ? ». Alla est pourtant à l’âge de la retraite depuis quelques années.

Mais « il fallait sauver notre école. J’ai de la chance, même si j’ai des problèmes de sommeil, je ne suis pas comme une directrice d’école en zone séparatiste qui a perdu la mémoire puis est devenue folle ».

De cet été 2014, Diana, elle, ne se rappelle plus de rien. Tout juste quelques bribes de souvenirs : la cave, l’humidité, les morceaux de carton sur lesquels elle, ses parents et son petit frère, étaient entassés pour se protéger des éclats d’obus, des tirs de mortiers ou de Kalachnikov.

L’adolescente sait seulement que le retour au village, en septembre 2016, après deux ans loin d’ici, lui a « fait un peu peur ». Sa mère, Natasha, 32 ans, s’en rappelle davantage. Pas d’eau, pas d’électricité dans cette cave où sa famille est restée confinée pendant un mois, et dont elle ne sortait que pour acheter de quoi manger.

Enlisement économique, risque écologique

L’année scolaire tirait à sa fin quand la guerre a éclaté à Zolote III et que les séparatistes de Lougansk ont déclaré leur indépendance de Kiev.

C’était quelques mois seulement après que la Révolution de Maïdan eut chassé du pouvoir le président Viktor Ianoukovitch, fidèle allié de la Russie voisine. « Tout ça, c’est de la faute de Porochenko », pour Galina, 80 ans, ancienne sage-femme de la clinique où elle se rend désormais en tant que patiente, là où elle a « mis au monde la moitié du village ».

Elle ne cache pas sa nostalgie de l’époque soviétique, ni son amertume à l’encontre de l’actuel président ukrainien. « Ça allait encore sous Ianoukovitch. Mais lui ne veut pas de nous, et ne fait rien pour nous », raconte la babouchka qui aime mieux écouter Vladimir Poutine à la télévision russe.

Il est midi. La cloche sonne la fin de l’école. À la sortie, les mères attendent leurs bambins.

À quelques mètres de là, sur la place, des mineurs grignotent quelques graines de tournesol en guettant leur chauffeur, Vlad, 24 ans, qui doit les conduire à la mine de charbon.

Des mineurs de Zolote III © Corentin Fohlen

Au passage des 4X4 de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (l’OSCE), chargés de sillonner quotidiennement les 400 km de ligne de front et de relever les violences dans les deux camps, un mineur lance, amer : « ils arrivent dans leurs voitures confortables, avec leurs gilets pare-balles et leurs casques alors que nous on vit ici sans rien. Si quelque chose arrive, ils prennent leurs jambes à leur cou ».

À Zolote III, le charbon est la fierté des villageois, leur or noir. C’est d’ailleurs ce que signifie zolote en ukrainien. Il est partout, dans l’air – impossible d’échapper à l’odeur du charbon dans la région –, au pied des maisons et des appartements, pour chauffer le foyer, sur le bord de la route, tombé des camions.

Vlad travaille à la mine, comme la majorité des hommes du village, depuis un an. Depuis qu’il est rentré des environs de Moscou où il avait fui les combats en septembre 2014, avec sa femme et leur fils Micha, 4 ans.

Ce n’est pas tant pour des raisons politiques qu’il a trouvé refuge en Russie, mais parce que la frontière est seulement à 300 km du village alors qu’il faut 750 km pour rejoindre Kiev.

L’économie au ralenti

En général, il enchaîne les rotations de 6 heures, 300 mètres sous terre, pour environ 400 euros par mois. Aujourd’hui, la mine est à l’arrêt. La faute aux coupures d’électricité, fréquentes dans la région. Il doit quand même venir pointer. Avec ses collègues, il s’assure auprès du nouveau directeur de la mine qu’il sera bien payé.

Le visage résigné, Mykhailo Belitskiy, la petite quarantaine, écoute les mineurs et tente de calmer leur colère.

À cause des combats, la mine a perdu la moitié de son effectif. On produit moitié moins de charbon depuis le début de la guerre. Soyez ­compréhensifs.

Mykhailo Belitskiy

Lui est un déplacé interne, un réfugié de Lougansk où il vivait jusqu’en 2014, maintenant en zone séparatiste. « Vous savez que je dois aussi gérer la réception des équipements servant à pomper l’eau des mines fermées de l’autre côté » (ndlr : en zone séparatiste), ajoute-t-il.

Les mines situées en zone non gouvernementale ne tournent plus depuis quatre ans. Pratiquement tous les systèmes de drainage des eaux ont cessé de fonctionner. C’est le cas à Pervomaïsk, à 2 km à vol d’oiseau de Zolote III, dont le village dépendait administrativement jusqu’en 2014.

Un risque de catastrophe écologique menace maintenant la région. Trente-six mines ont déjà été inondées et ne peuvent plus être exploitées.

Gérer l’ennui et le dénuement

En repos forcé, Vlad rentre chez lui. Sa femme Alina, 23 ans, regarde une série diffusée sur une chaîne ukrainienne. Peu lui importe que la télévision soit russe ou ukrainienne, pourvu que le programme soit divertissant.

Elle s’ennuie ici, toutes ses amies ont fui ou sont « restées coincées de l’autre côté de la ligne de front, en zone séparatiste ». Alors qu’avant, il lui fallait quinze minutes pour se rendre sur place, là où il y avait « les bars, les pubs, les boutiques », là où ils se sont mariés avec Vlad et où elle a donné naissance à Micha en mai 2014, il lui faudrait faire aujourd’hui 1 600 km pour y aller.

« Passer par Kharkiv, puis par la Russie pour enfin atteindre la ville, explique-t-elle, désolée. Il n’y a qu’un seul checkpoint, piétonnier, avec la République de Lougansk. Heureusement, il y a Facebook pour garder le contact, sourit Alina. Enfin, quand Internet fonctionne ».

Un soldat de l'armée ukrainienne nettoie le blindé dans un camp installé à la sortie du village © Corentin Fohlen

Son nouveau passe-temps consiste à customiser ses ongles. Ses flacons, soigneusement alignés dans un carton du Comité international de la Croix-Rouge réutilisé comme boîte à rangement, rendraient jaloux n’importe quelle manucure. Parfois, elle fait des ménages chez un voisin : 100 hryvnias les deux heures (environ 3 €). Dans ce cas, c’est sa mère ou ses beaux-parents qui s’occupent du petit.

Ils habitent la rue derrière, à moins de 50 mètres de la ligne de front, près du cimetière. « C’était un hôtel ici quand j’étais jeune et que j’avais le choix entre plusieurs beaux garçons ! », affirme Galina. Pour accéder au bâtiment, il faut montrer patte blanche aux soldats qui l’ont réquisitionné pour en faire leur base principale.

Galina râle à la vue des chars de combat garés en face, à côté d’un immeuble éventré. « À cause d’eux, on ne peut plus pique-niquer dans le champ près du cimetière ». Une soldate continue la lecture de son livre tout en faisant le guet, sans prêter attention aux reproches de la vieille dame.

Katia, 19 ans, engagée dans l’armée depuis neuf mois, ne lève la tête qu’à la question de la babouchka : « Pourquoi une jeune fille comme toi porte un uniforme militaire ? Tu devrais avoir une jolie robe et des talons ! ». Avant d’enchaîner, hargneuse : « Qu’est-ce qu’on vous a fait de mal ? Pourquoi vous êtes là ? ». La jeune femme lui rétorque solennellement : « Parce que je veux l’indépendance de mon pays vis-à-vis de la Russie ». « Et en plus tu fumes ! », répond seulement la vieille dame avant de poursuivre sa route pour rejoindre le cimetière, désormais au milieu du champ de bataille qui oppose les deux camps.

Des tirs de mortiers et des coups de Kalachnikov se font entendre. Galina reste de marbre. « En journée ça va, c’est le soir que ça tire vraiment. Samedi soir, j’ai eu très peur. Les combats étaient intenses, presque comme en 2014-2015 ».

Au plus fort de la guerre, elle avait dû passer un mois « recroquevillée dans une cave à prier alors que je ne crois même pas en Dieu ! Là où je ne m’aventure pas, c’est seulement au fond du cimetière, sur la tombe de mon mari. La zone n’a pas encore été déminée ».

Une cohabitation difficile

Après s’être recueillie un instant sur la tombe de sa fille, Galina rebrousse chemin. Elle a du mal à marcher et à respirer depuis qu’elle accumule les problèmes de santé. Elle reprend son souffle « une fois sortie du viseur des snipers », à côté de la maison d’un de ses anciens amours de jeunesse.

Anatoly vit seul depuis que sa femme a été emportée par une crise cardiaque quand un obus a fracassé la moitié de leur maison. Une « tragédie » pour Galina qui continue son chemin jusqu’à l’une des deux épiceries encore ouvertes au village.

Elle est tenue par Oksana, 49 ans, installée ici depuis vingt-cinq ans. Elle a perdu son appartement à Pervomaïsk, et la boutique a dû être reconstruite entièrement après les combats, dont on aperçoit encore les marques sur la façade. Mais elle est heureuse, dit-elle, en marquant une pause pour attraper une bouteille de vodka que deux soldats viennent acheter. Elle va bientôt voir son fils qui a rejoint l’armée ukrainienne.

Oksana Davyskyba, patronne de l'une des deux épiceries de Zolote III © Corentin Fohlen

C’est ici qu’en fin de journée, les villageois sirotent leur bière, indifférents au bruit sourd des tirs, discutant d’une guerre qui les dépasse. Galina y croise un mineur de Zolote III, de 49 ans. Les joues rougies par l’alcool, il peste à l’approche d’un couple de militaires, une jeune femme et un homme svelte, qui approchent main dans la main chez Oksana.

Pas un mot ne sera échangé entre les civils et les militaires, pas même un regard. « Mon frère vit à Pervomaïsk. On y allait à pied avant, là je ne peux plus le voir ! Je viens des Carpates, et même là-bas c’est désormais la guerre, jure-t-il. C’est la TV qui le dit ».

Dans les ­steppes du Donbass, la population ouvrière est branchée aux médias de Moscou.

Encore samedi, ça pétait. Même le cessez-le-feu de Pâques n’a pas été respecté ! Et ce n’est que l’armée ukrainienne qui attaquait. Les séparatistes ne font que se défendre.

Un autre mineur rétorque timidement, « non, tu sais qu’ils tirent autant les uns que les autres, ne dis pas n’importe quoi ». La discussion tourne court avec l’arrivée d’une femme éméchée, qui, elle, espère simplement que ses anciens voisins, dont elle squatte l’appartement abandonné, ne rentreront pas trop tôt.

Au loin, en face de l’épicerie, Diana se promène autour des jeux pour enfants avec ses copains, les grands qui rentrent du lycée, à Zolote II, où elle étudiera l’année prochaine. La cohabitation avec les soldats ? « Normal…, souffle-t-elle. Je marche juste plus vite que d’habitude quand certains me disent que je suis jolie et veulent savoir comment je m’appelle ».

Elle n’est pas sûre de bien comprendre qui des séparatistes ou de l’Ukraine est le gentil. Elle rêve juste d’être avocate, « ou top model. Ou même traductrice », et veut simplement quitter le village au plus vite. Pour Kiev ou Moscou ? « Je ne sais pas », rit-elle.

— Audrey Lebel pour La Chronique d'Amnesty International

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