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© Jake-Simkin

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Conflits armés et populations
reportage

Syrie : la bataille d'après

Autour de Raqqa libérée, des combattants kurdes traquent les mines.

Poser un pied après l’autre. Lentement. Contrôler l’exacte position de son corps. Et mettre sa vie entre les mains d’un appareil rudimentaire, un simple crochet au bout d’un filin. Vêtus de tenues militaires beiges, chapeaux de paille sur la tête, les démineurs s’avancent à pied, scrutent chaque détail du sol. Les mines disséminées par l’État islamique (EI) sont discrètes et meurtrières. Nous sommes autour de Kalta, un village au Nord-Est de Raqqa, en Syrie.

La zone à nettoyer est dangereuse, car la centrale électrique à proximité a été minée par les djihadistes qui la contrôlaient jusqu’à juin dernier. Ils ont installé des lignes d’explosifs sur plusieurs centaines de mètres carrés pour empêcher les Kurdes d’avancer. Pas de monticules de terre, ni de fils visibles à l’œil nu. Rien ne laisse présager du danger pour les civils ou les combattants qui rentrent chez eux. C’est pour cette raison que les habitants ont demandé à l’équipe de démineurs d’intervenir d’abord autour de l’école afin que les cours puissent reprendre au plus vite.

Quand une zone est libérée, les habitants sont impatients, ils veulent retrouver leur propriété, leurs animaux, leurs champs. Ils nous pressent, comme s’ils ne réalisaient pas le danger qu’ils feraient courir à leurs proches en revenant trop vite. Le groupe djihadiste a tout prévu pour empêcher leur réinstallation. Les frigos, les ordis, les clims, parfois même les cadavres de moutons, tout peut être miné

Ibrahim, son organisation Roj Mine Control Organization (RMCO).

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« Pas d’avenir sans déminage »

Les cheveux gominés, le regard clair, Ibrahim est ingénieur civil. Au début de la guerre contre l’EI, il rejoint les troupes kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) avec d’autres amis. Lors d’une patrouille dans la ville de Mabrouka, l’un d’eux, Stipan, est blessé par une mine. Il doit être amputé et quitte l’armée. En 2016, Ibrahim décide de créer une organisation pour combattre ce nouveau risque avec Gabar et Hagid, deux autres soldats.

Nous voulions un avenir plus apaisé et plus sécurisé pour nos enfants. On ne peut pas parler d’avenir sans penser au déminage. Il faut être là avant que les familles ne rentrent chez elles, que les enfants reprennent le chemin de l’école ».

Ibrahim

À ses côtés, Abdelhamid explique : « Il faut déminer et neutraliser tous les engins non explosés sur les routes et dans les maisons, mais aussi nettoyer les terrains vagues sur lesquels seront reconstruits les hôpitaux et les administrations ». Conseiller sécurité de l’organisation, l’homme étudie sur une carte les positions encore à déminer et donne des instructions à ses collègues. Abdelhamid a rejoint l’équipe de démineurs après qu’une mine a tué sa sœur et ses neveux.

Il a commencé à travailler sans équipement. Pour que cela n’arrive plus jamais. « Nettoyer une ville, c’est presque mission impossible. On est seulement 50 et les bombes peuvent être n’importe où. Dans les fenêtres, dans les portes, dans les placards. Dans cette zone, on a enlevé plus de 8 700 mines. Tout ça sur quelques kilomètres carrés à peine. Combien en reste-t-il encore ? ».

La terre est en effet contaminée comme jamais. Alors qu’al-Qaïda en Irak fabriquait ses mines dans de petits ateliers improvisés, elles sont aujourd’hui produites en série dans des usines syriennes, celles du régime dans les villes qu’occupait l’État islamique. Des usines qui fabriquent des mines, mais pas seulement.

Chaque jour, des munitions, roquettes, mortiers sortent des chaînes de production semi-industrielles. « Certains enfants qui parviennent à s’échapper de l’EI racontent avoir travaillé dans ces usines. Leurs petites mains sont précieuses pour assembler les différentes pièces. Ce sont surtout des gamins yézidis qu’ils font travailler ». Ibrahim observe les engins exposés sur le sol devant lui avec dépit. « Des engins de mort fabriqués par des enfants, les djihadistes n’ont vraiment pas de cœur ». Au cours de l’été, un de leurs collègues est mort dans une explosion. « C’est un travail où l’erreur n’est pas permise ».

D’autant que les djihadistes ont inventé de nouveaux types d’explosifs, des engins pour la plupart bricolés, mais qui s’avèrent perfectionnés et destructeurs. « Jusque-là, ils saturaient une zone en particulier, mais aujourd’hui, ce sont de véritables champs de mines ».

Ibrahim Sino, de RMCO, un groupe de démineurs kurdes montre les mines disséminées par ISIS sur les routes et dans les bâtiments.

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Basé aux avant-postes de Deir Ezzor, Abu Noor n’en peut plus de voir des femmes et des enfants mourir sous ses yeux sans pouvoir les aider. Vingt personnes auraient été tuées dans la région de Aïn Issa au cours des six derniers mois.

« Les gens qui tentent de s’enfuir sont victimes des bombes dissimulées par l’État islamique dans le sable. Ils ne font pas attention et marchent dessus. Au moment de soulever le pied, l’engrenage fatal se déclenche, explose, ne laissant aucune chance aux victimes ni à ceux qui marchaient à leurs côtés. Le pire, c’est qu’on ne peut même pas s’approcher pour les aider. D’abord parce qu’il y a d’autres mines, et aussi parce que si on descend de notre tour protégée, on devient des cibles parfaites. Les djihadistes n’attendent que cela pour nous éliminer », explique un soldat sur le front.

Un de ses compagnons a filmé plusieurs personnes blessées par ces mines et leurs proches qui tentent de leur venir en aide. « J’ai sorti mon téléphone presque naturellement pour enregistrer et pouvoir ensuite raconter la souffrance de ces gens. De toute façon, je ne pouvais rien faire de plus ».

Le jeune soldat semble encore très ému par ce qu’il a vu. Sur une des vidéos, on voit le champignon de fumée et de sable gris s’élever dans le ciel, on entend les cris des proches et les pleurs. « Ils sont en train de fuir et ils tombent encore. C’est sournois et fourbe. C’est terrible ».

Tout le monde a perdu un proche sur une mine

Pour accélérer le déminage, les habitants peuvent signaler des objets suspects, mines ou restes explosifs de la guerre, près de chez eux, voire même dans leurs maisons. Le conseil civil de Aïn Issa, à 50 km au nord de Raqqa, a créé un compte sur le réseau social Telegram. Baptisé @ Atlas03, il permet aux citoyens d’envoyer une photo de l’objet et sa localisation précise.

« Ensuite, nous envoyons une équipe pour aller vérifier la zone, raconte Abdelhamid. On distribue des prospectus aux habitants et on organise des réunions de sensibilisation dans les villages. On essaie aussi de leur apporter un soutien moral. Tout le monde a perdu un proche sur une mine, et tout le monde a encore peur d’en perdre d’autres ».

À l’hôpital de Kobané, plusieurs victimes de mines sont soignées. Des hommes, des femmes, des enfants. La petite Ayda a les yeux dans le vague et le visage figé.

Elle a vu son père mourir sous ses yeux alors que sa famille fuyait les bombardements de Deir el-Zor. Elle n’a eu que quelques égratignures, mais le traumatisme psychologique est immense.

Les médecins cherchent les mots pour l’apaiser. La famille est démunie. Sur les lits autour d’elle, de nombreux patients sont blessés par mines. Dans la salle voisine, un homme sourit. Il est très amaigri, sa jambe gauche disparaît sous d’épais bandages.

Professeur originaire de la ville de Tabqa, il s’est blessé alors qu’il fuyait les bombardements de la coalition près de sa maison. Depuis, il a dû subir plusieurs opérations chirurgicales pour reconstruire sa jambe.

Ils ont eu trois ans pour construire des tunnels partout dans la ville, installer des explosifs et tout piéger. Comment s’y prendre pour déminer tout ça, par où commencer et comment s’assurer que les habitants puissent revenir en toute sécurité ? »

Abdelhamid, Professeur originaire de la ville de Tabqa

Pour pouvoir commencer à parler de reconstruction dans un pays ravagé par sept ans de guerre provoquée par le président syrien Hafez al-Assad, il faut commencer par le déminer. Et selon certains analystes, il faudra au moins trente ans pour nettoyer les zones stratégiques, usines, bâtiments administratifs et écoles. En Europe, on retrouve encore régulièrement des mines datant de la Seconde Guerre mondiale.

- de notre envoyée spéciale en Syrie Edith Bouvier (texte) et Jake Simkin (photos) pour La Chronique d'Amnesty International

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