Accéder au contenu
Menu
Agir
Faire un don
ou montant libre :
Grâce à la réduction d'impôts de 66%, votre don ne vous coûtera que: 34
Des gens font la queue pour acheter du savon et d'autres produits de première nécessité dans un magasin de Caracas, 7 novembre 2018 © REUTERS/ Marco Bello

Des gens font la queue pour acheter du savon et d'autres produits de première nécessité dans un magasin de Caracas, 7 novembre 2018 © REUTERS/ Marco Bello

Des gens font la queue pour acheter du savon et d'autres produits de première nécessité dans un magasin de Caracas, 7 novembre 2018 © REUTERS/ Marco Bello

Justice internationale et impunité
reportage

Venezuela : l'art de survivre

Le quotidien des habitants de Caracas est un angoissant marathon.

Tous les matins, Laura prend le métro pour Caracas. Un métro bondé, sale, imprégné d’odeurs de sueur. Elle s’y sent « comme un animal en cage ». Violence des attouchements, des insultes, des vols à la tire voire des braquages sous l’œil indifférent de policiers omniprésents.

Fille aînée d’une famille de paysans, à 16 ans, Laura a quitté son village pour suivre des études universitaires à Caracas. Aujourd’hui, elle en a 34 et vit à Carapita, une banlieue populaire rongée par la violence. Son seul espoir consiste à permettre à son fils, qu’elle élève seule depuis le départ de son mari, de réaliser les rêves qu’elle a dû sacrifier.

Diplômée d’une maîtrise en sciences de l’éducation, Laura a enseigné quinze ans dans un établissement catholique subventionné par l’État, faute de pouvoir travailler dans une école publique par manque d’appuis politiques. Avec la crise économique, les familles qui n’ont pas quitté le pays ne peuvent plus payer les 200 bolivars souverains (BS) mensuels (un euro = 66,6 BS), et les classes se sont vidées.

Licenciée elle retrouve un emploi dans une entreprise privée. Le salaire est meilleur mais les trajets sont interminables.

Le soir elle regagne un logement loué 800 BS, une fortune pour une pièce avec cuisine et salle de bains, dans les hauteurs d’un barrio, où les maisons poussent les unes sur les autres et les services manquent cruellement.

Elle est confrontée au rationnement d’électricité, d’eau, dont elle reste privée du mercredi soir au mardi matin et qui ne vient pas du robinet mais des fuites du toit. Une eau non potable, boueuse. Les ordures s’entassent au coin de la rue attirant rats et insectes.

Mais sa véritable crainte, c’est la nourriture. Comment apaiser la faim de son fils ? Cette recherche quotidienne est au cœur de sa stratégie de survie. Avec des prix qui doublent toutes les semaines, les aliments disponibles sont inabordables. Certes, Laura a droit à la bolsa Clap (comités locaux d’approvisionnement et production), une caisse subventionnée par l’État, qui contient quelques kilos de carbohydrates (pâtes, riz, farine de maïs), du sucre, des lentilles et de l’huile, qu’elle paye 200 BS.

Lire aussi : Venezuela, un pays au bord du gouffre

L’humiliation de la « bolsa »

Lancée en mars 2016, présentée comme une réponse à la pénurie alimentaire, la bolsa est décriée pour la mauvaise qualité des produits importés du Mexique, de Colombie, ou de plus loin, sans apports protéiques.

Un système de surfacturation se cacherait derrière cette caisse dont les bénéfices se retrouveraient dans des paradis fiscaux. La bolsa constitue ainsi un outil de contrôle social des plus pauvres par les 32 000 comités locaux qui la distribuent à leur convenance.

Pour cet apport alimentaire de quelques jours, Laura a cédé au harcèlement et aux menaces de la Manzanera, la femme assignée par le conseil local pour la surveiller. Elle a pris le Carnet de la Patrie qui contient toutes ses données personnelles.

Censée recevoir la bolsa tous les mois, elle l’attend six semaines voire davantage. Pire, à tout moment, si elle est suspectée de critiquer le gouvernement, la Manzanera peut décider de la supprimer de la liste des bénéficiaires. 

La bolsa est une aumône. Une façon de nous soumettre, de nous humilier, de nous contrôler mais mon fils a faim. Je n’ai pas le choix

Une jeune Vénézuélienne

Elle pourrait aussi acheter des « produits régulés » les lundis et samedis dans certains supermarchés. Il lui faudrait faire la queue toute la nuit et une partie de la journée, sans l’assurance que des produits soient encore disponibles. Sans compter l’humiliation de se voir imprimer « un numéro sur la peau comme un animal » par les militaires qui surveillent, maltraitent, font passer ceux qui leur glissent un billet.

Lire aussi : Venezuela, les plus pauvres dans le viseur

Elle préfère acheter au prix fort des œufs, du pain, des bananes aux buhoneros, les vendeurs ambulants. La boîte d’œufs coûtait 240 BS la semaine dernière, plus de 600 cette semaine. Elle en gagne 3 500 par mois.

L’inquiétude de Victor E., c’est le bus. Il louait un appartement dans Caracas, mais quand le propriétaire a vendu pour s’exiler, comme des milliers de jeunes il est parti vivre avec sa grand-mère dans une cité-dortoir.

Pour survivre nous avons au moins deux emplois, le plus important c’est le transport.

Victor E., un Vénézuélien

Le prix du ticket de bus a été fixé à 10 BS par le gouvernement. Avec l’inflation, les coopératives qui gèrent les véhicules ne peuvent en assurer l’entretien et ils restent au dépôt. Les gestionnaires multiplient le prix du billet par cinq au risque de se retrouver contrôlés par la police.

Une bétaillère sert de transport de la population © Geneviève Garrigos

Les queues s’allongent indéfiniment devant les arrêts, et des perreras destinées au transport du bétail sont utilisées pour les citoyens.

Victor doit patienter entre deux et quatre heures pour une heure de trajet. Et il lui faut aussi des billets de banque pour acheter le ticket.

Hormis les retraités qui reçoivent leur pension en liquide, le retrait à un distributeur est plafonné à 20 BS par jour à cause de la pénurie. Un tiers du budget de Victor est déjà englouti par le transport.

Il s’arrange donc avec sa grand-mère qui réserve ses espèces aux transports et à l’épicerie, tandis que la carte de débit de Victor sert aux autres dépenses.

Braqueurs dans les autobus

L’autre angoisse de Victor, c’est la violence. Il repère les voleurs à la tire. Deux fois il a sauvé la montre héritée de son père. Mais il a dû la laisser à celui qui lui a collé un pistolet sur la tempe. Son trajet comporte une partie d’autoroute, les braqueurs sortent alors leurs armes, dépossèdent les passagers pris au piège, forcent les femmes à se dénuder, les humilient.

Une fois il s’est rebellé, son nez en conserve les séquelles. Depuis, il se méfie de tout le monde et monte dans le bus la peur au ventre.

Pour Marcos H. tout bascule le jour où sa femme Judith, enceinte de sept mois, commence à saigner. Elle supplie le médecin de pratiquer une césarienne. Une chance, les urgences ne sont pas fermées ! Marcos, lui, se démène pour acheter compresses, seringues, aiguilles et fils à suturer, bombonnes d’eau, chlore pour stériliser la salle…

Pourtant, la petite Rachel sera infectée par un champignon identifié tardivement faute de surveillance. Le jour même de la césarienne, Judith et Rachel sont renvoyées chez elles. Pour payer les traitements, Marcos s’est privé de nourriture.

Aujourd’hui la fillette a six mois, lui a perdu 17 kg, flotte dans ses vêtements. Il a rejoint le cortège des ombres que l’on croise dans les rues, parfois sur le sol, incapables d’avancer. La pénurie de médicaments s’est intensifiée depuis 2014, aggravée par l’émigration massive des personnels soignants : 26 000 médecins ont quitté le pays. Dans un hôpital, le service entier de médecine interne – quinze spécialistes – est parti, recruté par un hôpital chilien.

Les morgues débordent

En 1998, Elizabeth T. est diplômée en pédopsychiatrie. Depuis, elle a toujours travaillé à l’hôpital. Elle en a démissionné quand son chef de service lui a intimé l'ordre de falsifier les dossiers d’enfants morts de dénutrition. Elizabeth a refusé d’émigrer.

Une peinture représentant Chavez surplombe un quartier de Caracas © Geneviève Garigos

Soucieuse de prendre une part de « toute cette souffrance qui submerge le pays », elle travaille pour une association. Les familles arrivent souvent en consultation sans avoir mangé depuis des jours. Impossible de faire un prélèvement sanguin, d’administrer certains médicaments.

Les doses doivent être diminuées pour qu’ils puissent les supporter. Certaines pathologies qui avaient disparu font à nouveau des ravages, faute de vaccins, de prévention : paludisme, tuberculose, VIH. L’année dernière, pour la première fois, elle a diagnostiqué un cas de diphtérie. « L’état du système de santé est tel qu’il faudrait huit ans d’investissements massifs pour revenir à la situation de 1980, précise-t-elle. Il en fallait trois en 2017 ».

Certaines familles ne peuvent plus payer de funérailles. Les corps s’entassent dans des morgues avant d’être enterrés dans une cour, une ruelle, enveloppés d’un drap, de sacs poubelle.

« Qui dans ce pays peut dire quand il s’est senti en sécurité pour la dernière fois ? », interroge le professeur Magaly Huggins, psychologue, criminologue et experte du genre. Les pénuries de nourriture, d’eau, d’électricité, de médicaments, de transports, le dénuement extrême sont les facettes d’une politique d’État qui vise à contrôler la population par la peur et l’impunité. La violence règne – 7 millions de Vénézuéliens sont en deuil d’un proche – comme l’absence de justice, la censure, les arrestations ­arbitraires, la torture.

Quand la nuit tombe sur Caracas, l’éclairage manque, les rues se vident. Pourtant nombreux sont ceux qui résistent, s’organisent, se réinventent chaque jour pour sauver des vies. Ils croient encore dans la ­solidarité.

— Geneviève Garigos pour La Chronique d'Amnesty International France

ABONNEZ-VOUS À LA CHRONIQUE

Chaque mois, recevez le magazine d'Amnesty International France offrant une information fiable, des actions concrètes, des outils de réflexion.

Les cookies assurent le bon fonctionnement du site, en continuant la navigation vous acceptez leur utilisation. Gérer les paramètres