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Justice internationale et impunité
Portrait

Le peuple Sengwer

Sur le téléphone portable, la photo d’une case ronde en torchis. Des flammes s’échappent du toit de chaume. Devant, sur le sol, on distingue des vêtements, des sacs.

« C’était ma maison. Les gardes du Service des Forêts y ont mis le feu. Ils m’ont pressé de prendre des affaires, l’un d’eux a craqué quelques allumettes, et elle a brûlé entièrement. C’était en août dernier », raconte Joseph Kiptoo, un quadragénaire grand et longiligne. Les incendies d’habitations ne sont pas rares ici. Entre le 25 décembre 2017 et avril 2018, Amnesty International en a dénombrés 341. Avant cela, lors de la précédente grande vague, en janvier et février 2014, il y en avait eu entre 800 et 1 500. Ce sont les gardes du Service des Forêts qui allument les feux, et les cases des Sengwer qui brûlent.

Les Sengwer, 25 000 personnes tout au plus, sont un peuple autochtone du nord-ouest du Kenya. Une partie d’entre eux, 13 500 au dernier recensement de 2009, vit depuis des temps immémoriaux dans la forêt d’Embobut, 22 000 hectares de collines pentues sans autre route que d’étroits chemins forestiers. Y vivait, devrait-on écrire.

Car sous prétexte de protéger cette forêt, l’un des châteaux d’eau du pays, le gouvernement kenyan a décidé en 1964 que plus personne ne devait s’y trouver, comme l’implique son classement en réserve nationale. Pas un seul Sengwer, à l’époque, n’en a été informé. Personne n’est venu leur reprocher d’abîmer la forêt, ni leur demander de la quitter, laissant leurs ancêtres, leurs rites, leurs arbres sacrés, leurs ruches, leur mode de vie.

Les premières expulsions, dans les années 1980, sont tombées dans l’oubli. Mais elles ont repris, massives et violentes, à partir de 2009 quand les forêts sont devenues des atouts dans la lutte contre le changement climatique. Elles pouvaient alors rapporter beaucoup d’argent, car le Nord pollueur est prêt à payer pour que le Sud protège ses biotopes. Union européenne, Banque mondiale, gouvernement finlandais, Programme de Développement des Nations unies, des millions d’euros devaient être consacrés à la conservation de la forêt, et versés au gouvernement kenyan.

« Ils ont tous été suspendus suite aux violences perpétrées par le Service des Forêts, affirme Naomi Barasa, chargée des campagnes d’action chez Amnesty International à Nairobi. Plusieurs jugements devant des cours kenyanes ont aussi enjoint le gouvernement à cesser les expulsions. Mais rien n’y fait ».

Des gardes forestiers en armes

Le Service des Forêts est chargé de protéger l’écosystème d’Embobut. Ses gardes ont des armes, et ils en usent. Le 16 janvier 2018, Robert Kirotich, un Sengwer de 41 ans, a été tué par balles dans la forêt lors d’une opération d’expulsion. Un autre a été grièvement blessé. Même s’ils nient, les gardes forestiers sont coupables, tout le monde en est persuadé.

Et en premier lieu Paul Kiputka, le chef de la communauté sengwer d’Embobut. Et pour cause : il s’est lui-même fait tirer dessus, alors qu’il fuyait. Petit et sec, la soixantaine, ce père de dix enfants est né et a grandi dans la forêt « comme mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père et tous mes ancêtres avant eux ». Il porte la cause de son peuple avec une détermination sans faille. Les Sengwer l’ont dit dès les premières expulsions : « Nous ne quitterons pas notre forêt ».

Embobut, désormais interdite, est toujours habitée. Pour aller à la rencontre de ceux qui s’y cachent, il faut quitter la zone cultivée, laisser derrière soi les parcelles de terre rouge où poussent en rangs serrés les pommes de terre grenaille originaires de Grande-Bretagne, la variété la plus chère actuellement, et grimper, grimper, grimper.

Il faut connaître les sentiers, cheminer dès le jour levé, et savoir éviter les redoutés gardes forestiers. Paul Kiputka désigne la plus haute colline : « Nous allons de l’autre côté. Depuis que nous sommes pourchassés, nous nous sommes réfugiés de plus en plus profondément dans la forêt, derrière ce sommet ».

Les nuages de la saison des pluies, qui commence en cette fin octobre, s’accrochent aux cèdres immenses, une des espèces endogènes les plus communes dans la forêt d’Embobut.

Les gouttes d’eau perlent des feuilles d’arbres à la ramure touffue. Sur le sol détrempé poussent toutes sortes de plantes dont on ne retient pas le nom, mais dont certaines laissent un souvenir horriblement urticant. Les sentiers traversent parfois de grandes clairières.

L’herbe, à plus de 3 000 mètres d’altitude, est moelleuse, grasse. Des vaches et des moutons y paissent en toute tranquillité. Aucune trace de bergers ni d’une quelconque présence humaine, sinon des tronçons de poutres brûlés ici et là : tout ce qui reste des cases incendiées.

Pourtant les Sengwer sont là, invisibles. Le téléphone de Paul sonne régulièrement. À chaque fois, il doit garantir les bonnes intentions de ses visiteurs. Parfois, sur une crête, entre deux arbres, une ou deux silhouettes en contrejour, longues et minces. Ici, une femme portant des fagots de bois sur son dos. Là, un homme se dissimule à moitié, un autre dévale une colline.

Une fois franchi le sommet indiqué par Paul, sur les pentes raides enserrant une vallée, on distingue de petits enclos de bois et de minuscules abris de branchages couverts de bâches. « C’est pour nos animaux la nuit, et ce sont nos maisons, explique Paul. Même celles-ci, les gardes forestiers les détruisent ». Difficile de faire plus précaire. Depuis plusieurs années pourtant, les Sengwer vivent ainsi sur leurs terres.

L’abri de Jacob Toroitich, une bâche bleue arrimée à deux énormes troncs couchés et à un rocher, n’a que deux semaines. Le précédent a été détruit par les gardes forestiers qui pourchassaient des voleurs de bétail. Ce raid avait fourni un prétexte au Service des Forêts, selon Jacob.

Il a la garde de 50 moutons et de 15 vaches, qui paissent tranquillement en contrebas de son abri. Certaines bêtes appartiennent à ses frères, les autres sont à lui. Une loi non écrite chez les Sengwer limite le nombre de têtes de bétail à 10 vaches et 20 moutons par personne. La preuve, affirme Jacob, que son peuple est le vrai protecteur de la forêt.

De même, les Sengwer refusent la plantation d’arbres exogènes comme l’eucalyptus. « Ce sont des cultures industrielles, proteste Paul. Ces arbres détruisent notre sol, rien de pousse dessous, ni les fleurs dont nos abeilles sont friandes ni l’herbe pour notre bétail. Ils en ont plantés, nous les avons arrachés ».

Jacob reprend : « Nous avons des arbres sacrés pour toutes les grandes occasions de la vie, la naissance, le mariage, la fertilité. Nos ancêtres sont enterrés ici, et nous leur rendons hommage tous les deux mois ». La prochaine fête aura lieu courant décembre, dans une grotte ou sous des arbres sacrés. Des animaux seront sacrifiés, désignés par les rêves divinatoires des anciens, leur sang bu, comme la boisson au miel préparée spécialement.

Tout sera fait pour obtenir la bénédiction des ancêtres. « Nous ne pouvons pas les laisser seuls ici », affirme Jacob.

À quelques dizaines de kilomètres à vol d’oiseau, plusieurs femmes acquiescent : « Les ancêtres sont venus visiter nos anciens en rêve. Ils ont menacé de s’en prendre à nous et à nos enfants si nous les abandonnions ».

Leah Kilima, 40 ans, Lina Yego, 50 ans, Salina Biwott, 40 ans, Saly Kiptoo, 38 ans, ont vécu le traumatisme de l’expulsion et de la maison incendiée il y a six ans. Pour des questions de sécurité et de scolarité, elles sont sorties de la forêt avec leurs enfants et vivent depuis en lisière. Elles voient la société sengwer s’effilocher. Leurs maris sont tous restés dans la forêt. Elles ne les rencontrent que de très loin en très loin. Lina, par exemple, n’a pas vu son mari depuis trois ans.

Encore s’estime-t-elle heureuse : il n’a pas disparu avec les 3 500 euros que le gouvernement a versé à certains, sur des critères complexes, en guise de compensation. Quelques-uns en ont profité pour prendre femme ailleurs, abandonnant épouse et enfants. D’autres ont refusé l’argent, inconnu il y a peu de temps encore chez les Sengwer, qui n’usaient que du troc : viande contre farine de maïs, ou lait contre thé.

Beaucoup n’en ont pas vu la couleur. Mais l’argent et le contact avec la vie des villages ont bouleversé la vie de Lina et de ses neuf enfants. Une de ses grandes filles s’est mise à fréquenter un garçon du hameau, elle est tombée enceinte, ce qui a mis en fureur la mère du père du bébé : « Elle m’a poursuivie avec une machette en hurlant qu’elle allait tous nous tuer, nous, les Sengwer », tremble encore Lina.

Dialogue de sourds

La cohabitation avec les voisins Marakwet, des agriculteurs qui vivent autour de la forêt, n’est pas simple. La terre ici est rare, divisée en parcelles minuscules et très cultivées.

Il n’y a pas de place pour des éleveurs, et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les hommes sengwer restent dans la forêt avec les troupeaux.

Pas de place pour de nouveaux arrivants, surtout s’ils sont qualifiés de « criminels » par des hommes politiques locaux prompts à attiser les conflits.

Leah, Lina, Salina, Saly et leurs compagnes de déplacement forcé en sont conscientes. Seule solution pour elles comme pour le peuple sengwer : le gouvernement doit accepter leur retour dans la forêt. Les Sengwer sont prêts à discuter de règles strictes de vie pour la protéger. Mais Nairobi fait la sourde oreille.

— De notre envoyée spéciale dans la forêt d’Embobut, Gwénaëlle Lenoir

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