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L'association des Ouighours de France est venue dénoncer la visite du président chinois à Paris le 24 mars 2014 © Romain Chapaleune/Rea

L'association des Ouighours de France est venue dénoncer la visite du président chinois à Paris le 24 mars 2014 © Romain Chapaleune/Rea

L'association des Ouighours de France est venue dénoncer la visite du président chinois à Paris le 24 mars 2014 © Romain Chapaleune/Rea

Actualité

La traque des Ouighours

Manipulée, harcelée, espionnée, la diaspora ouïghoure essaye d’échapper à la Chine qui, même sur notre sol, lui tend des pièges.

Les dernières nouvelles de Chine datent d’il y a un an : « Ne t’inquiète pas. On va bien. Les parents aussi ». C’est quand sa sœur lui a envoyé ce texto en mandarin que Nurgul1, 32 ans, s’est inquiété. « On ne parle jamais chinois. Elle l’a fait pour me faire passer un message » explique ce jeune homme, membre de la minorité ouïghoure, une ethnie musulmane et turcophone du Xinjiang, à l’extrême-ouest de la Chine. À la même période, Alim, à Anvers, découvre un e-mail glaçant de son frère : « Ne nous contacte plus, le gouvernement te recherche pour terrorisme ». Munire, à Paris, survole d’un œil inquiet les textos de son père aux airs de dernières volontés : « Si tu nous aimes, fais ce que la police te demande ».

À des milliers de kilomètres, dans le Xinjiang chinois, leurs familles subissent une répression sans précédent de Pékin, qui entend « siniser » ce corridor stratégique vers l’Asie centrale. Riche en pétrole, la région accueillera bientôt les nouvelles routes de la soie du président Xi Jinping. Tous les moyens sont bons pour finaliser ce tissage économique aux dimensions faramineuses, qui reliera, entre autres, la Chine à l’Europe. Alors, depuis 2017, la traque des Ouïghours devient un coup de filet géant. D’après Human Right Watch, Amnesty International et Défenseurs chinois des droits de l’homme, au moins un million d’entre eux croupiraient déjà dans des camps de « rééducation ». Sur le papier, des centres de « formation professionnelle » contre la radicalisation « islamiste » ; dans la réalité, des prisons plantées en plein désert. Les rares fugitifs racontent des conditions de détention insalubres, le bourrage de crâne, la torture.

Harponnage

Les exilés ouïghours, victimes collatérales du système concentrationnaire, sont devenus le caillou dans la chaussure de l’empire du Milieu qui cherche à les déloger. Dans un petit appartement près de la gare d’Anvers, Alim rassemble les morceaux de l’histoire de son exil. Les émeutes sanglantes ­d’Urumqi en 2009 [197 Ouïghours meurent lors d’affrontements avec des Hans, l’ethnie majoritaire, ndlr] auxquelles il assiste tétanisé, sa fuite vers la Belgique l’année suivante, l’accueil au compte-gouttes des nouveaux réfugiés. La pluie frappe le carreau du Velux et la nuit est tombée lorsqu’il marque une pause, la gorge sèche.

« En 2016, la police a confisqué les passeports de mes parents. Ils ne peuvent plus quitter le pays »

Alim

Pour panser ses blessures, le garçon met son énergie au service de la cause. En plus de sa chaîne YouTube et d’une pétition, il intervient aux conférences du Congrès mondial ouïghour, l’organisme des diasporas en exil basé à Munich, où il représente la communauté belge.

Jusqu’au 12 février 2019, Alim remuait ciel et terre presque seul. Puis, tout est parti de Turquie, quand la diaspora locale propage la rumeur de la mort en détention du célèbre poète ouïghour Abdurehim Heyit. Une vidéo transmise de Chine, dans laquelle un individu se présente comme le dit-musicien n’y fait rien, les communautés s’embrasent comme une traînée de poudre et réclament des « preuves de vie » de leurs familles sous le hashtag « #MetooUyghur ». Les visages de femmes ridées, d’hommes burinés, souriants ou graves, déferlent sur Twitter. Leurs proches sont formels : tous, depuis des mois, ont été aspirés dans ce puits concentrationnaire sans fond. Impassible, la Chine dément l’emprisonnement des Ouïghours. Côté face, elle passe de la pommade en multipliant les invitations de diplomates mandatés par les Nations unies pour visiter les camps du Xinjiang. Les représentants de la Russie et de l’Égypte s’y sont, entre autres, déjà rendus. Côté pile, la terreur règne. À l’abri des applications de messagerie WhatsApp et WeChat, de mystérieux inconnus harponnent les exilés. Dans ce bras de fer invisible, les camps de concentration constituent un moyen de chantage qui laisse chaque Ouïghour face à un cas de conscience : « coopérer », ou prendre le risque de voir sa famille se faire déporter.

L’histoire commence toujours « par un texto amical » raconte Munire, souvent agrémenté d’émojis rassurants. Puis par des demandes froides, « des interrogatoires sans fin, jour et nuit » se souvient-elle, "Qu’est-ce que tu fais ? ", "tu connais cette personne ?" ». à chaque fois, les doigts qui pianotent sur le clavier sont ceux d’un fonctionnaire chinois aux requêtes bien précises : contrat de travail, bail, titre de séjour… « C’est une collecte ciblée, qui permet au Parti communiste chinois de centraliser tout ce qui nous concerne. Nos informations, nos déplacements, nos relations… », explique Dilnur Reyhan, directrice de l’Association des étudiants ouïghours de France. Pour la jeune femme aujourd’hui naturalisée, « tous ont été approchés » virtuellement, parfois physiquement par des envoyés du Parti.

Petits chevaux de Troie

Leur but ? « Désactiver la ferveur militante » des diasporas répond Rémi Castets, spécialiste du sujet à l’université de Bordeaux Montaigne. « Être ouïghour, par définition, c’est assumer une autre identité culturelle », rappelle-t-il, donc se positionner contre la ligne du Parti. Sumayyah, 19 ans, en a fait les frais lorsqu’elle a dû se rendre devant le célèbre Manneken-Pis de Bruxelles pour se prendre en photo. Assise en face d’Alim, elle se souvient : « L’homme m’a parlé plusieurs fois de manifestations, pour savoir si j’y participais. Puis, quand je lui ai dit que j’avais emménagé en Belgique, il m’a traité de menteuse. Il m’a alors demandé d’envoyer ce cliché comme preuve et ma localisation sur mon téléphone ».

Les services de renseignement chinois nourrissent aussi l’espoir de former, à distance, de petits chevaux de Troie. Lors de son dernier séjour à Urumqi, la capitale du Xinjiang, en 2014, Munire n’a pas eu le choix. « Une voiture aux vitres teintées m’attendait devant chez moi. Ils m’ont fait signe de les rejoindre ». Une fois coincée dans l’habitacle, les trois policiers lui demandent d’intégrer l’Association des Ouïghours de France à son retour et d’en raconter les activités. « Ils m’ont dit qu’ils connaissaient des gens, que ce serait simple de m’y faire entrer », confie la jeune femme qui, une fois à Paris, se débarrasse d’eux en esquivant leurs appels. Glaçante, la technique n’est pas nouvelle. En 2009, les autorités allemandes interpellent deux Ouïghours soupçonnés d’avoir infiltré le Congrès mondial de Munich pour le compte de la Chine. Les individus écopent d’une lourde amende avant de disparaître dans la nature. « Il y a eu plus de peur que de mal », tempère aujourd’hui son président Dolkun Isa, qui se dit encore « vigilant » vis-à-vis de certains réfugiés aux comportements « suspects », comme ceux « qui effectuent des allers-retours réguliers au Xinjiang ». Il poursuit : « Dans le contexte actuel, il est quasiment impossible d’y entrer. S’ils bénéficient de ce droit, c’est qu’ils sont sûrement des coopérants ».

Récompenser les dociles, punir les revêches. Adoucir la vie de ceux qui « coopèrent », rendre impossible l'existence de ceux qui résistent. Telle est la partition chinoise, tandis que les exilés d’Europe dans la tourmente s’attachent à garder intacte l’unité de leur communauté. Si Norouz, la fête du printemps célébrée le 24 mars, a permis de rassembler tout le monde, en mettant en sourdine la méfiance qui gangrène les communautés, chacun tient sa langue. « Entre nous, on parle peu de nos situations personnelles. Même si l’on sait que c’est dur pour chacun, il faut rester discret », glisse Nurgul.

Plus encore quand Norouz coïncide avec la rencontre de Xi Jinping et d’Emmanuel Macron en France, du 24 au 26 mars 2019. En marge des discussions officielles, où la question des Ouïghours a été la grande absente, plusieurs ont reçu les appels de numéros masqués. Cette fois, pas d’inconnu au bout de la ligne. « C’était ma mère. Je n’en croyais pas mes oreilles », souffle Hunqem, encore sous le choc. Et pour cause, c’est le premier signe de vie qu’elle reçoit depuis 2016, « l’année de son dernier voyage au Xinjiang, dont elle n’est jamais revenue », ajoute-t-elle. L’échange a duré trois minutes. Trois précieuses minutes au cours desquelles Hunqem, qui avait tiré la sonnette d’alarme auprès du quai d’Orsay et des journalistes, reçoit des nouvelles encourageantes mais surtout, un avertissement. « Elle est encore surveillée, mais plus en camp. Elle a insisté sur le fait que j’arrête de diffuser mon combat publiquement, sans quoi elle ne sera pas libérée », raconte-t-elle. La venue de Xi Jinping sur le sol français y est-elle pour quelque chose ? « C’est une certitude » répond de son côté Munire, qui a elle aussi décroché à un appel de son père fin mars. La voix lointaine et absente, il lui pose une flopée de questions pratiques, mais pas une sur elle. « Il n’était pas seul. Le policier, à côté de lui, voulait savoir ce que je prévoyais pendant la visite du président chinois, si je comptais participer à des manifestations », se souvient la jeune femme.

Leviers de chantage

Résister s’avère d’autant plus difficile que les policiers exploitent toutes les failles susceptibles de faire changer les Ouïghours de camps, la précarité en tête de liste. En France, où les exilés, surtout étudiants, cumulent cursus universitaires avec petits boulots, la bourse de l’ambassade de Chine est un piège bien connu. Sa page Internet promet un « soutien financier » aux étudiants issus de « minorités ethniques » à l’étranger. Dans la réalité, il s’agit d’un levier de chantage en plus, qui alimente paranoïa et délation au sein de la diaspora. Pendant sa licence, Nadire, 33 ans, s’est vu attribuer cet argent empoisonné. Une tempête de remontrances s’est alors abattue. « Mes amis me disaient : "Attention, si tu reçois la bourse, tu seras redevable" ». C’est seulement quand deux amies, elles aussi boursières, lui apprennent qu’elles participent aux cocktails de l’ambassade que Nadire se sait prise au piège, et rétropédale : « Pendant ce temps, ma famille souffrait au Xinjiang. J’avais tellement honte, j’ai tout arrêté ».

Loin de s’éclaircir, l’horizon laisse entrevoir des embûches plus grandes, cette fois administratives. La date de validité des passeports chinois devient une échéance redoutée pour ceux qui ne bénéficient pas du statut de réfugié ; en France, presque la totalité de la communauté. Nadire n’en dort plus la nuit. Depuis quatre mois, l’ambassade refuse de lui renouveler le sien. à chaque fois, la voix derrière le guichet lui oppose la même phrase laconique : « On ne peut pas donner de nouveau passeport aux gens comme toi ». En pointillé, se dessine une énième épopée kafkaïenne. Sans passeport, pas de nouveau titre de séjour. Et sans titre de séjour, impossible de louer un appartement ou de travailler. Mais ce n’est pas le pire. Face aux questions angoissées des exilés, l’ambassade se dit catégorique : seules les préfectures du Xinjiang peuvent désormais délivrer une pièce d’identité chinoise neuve. « Ça signifie rentrer là-bas » glisse Nadire, et, le pied à peine posé sur le tarmac de l’aéroport, signer son arrestation, puis sa déportation en camp.

1/ Les prénoms ont été modifiés

— Rose Daniel pour La Chronique d'Amnesty International

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