Trump aux États-Unis, Milei en Argentine, Meloni en Italie… les pratiques autoritaires ne sont pas seulement une menace, elles sont réelles : érosion de l’État de droit, restriction des libertés individuelles, banalisation des discours de haine… les marqueurs sont reconnaissables. Qu’en est-il en France ? Dans le cadre de la publication de notre rapport annuel 2025/2026, nous alertons sur cinq signes avant-coureurs de pratiques autoritaires en France. À un an de l’élection présidentielle, les identifier, c’est déjà une façon d’y résister.
Depuis 65 ans, le rapport annuel d’Amnesty International dresse le bilan des droits humains dans plus de 140 pays. Télécharger le Rapport annuel 2025/2026.
Le 24 janvier 2026 sur CNEWS, l’avocat Arno Klarsfeld, membre du Conseil d’État, appelle à organiser « de grandes rafles » contre les personnes sous OQTF. « Comme fait Trump avec l’ICE » ajoute-il. Le même jour, à Minneapolis, Alex Pretti, citoyen américain de 37 ans, est abattu par des agents de l’ICE alors qu’il tentait de protéger des personnes visées par la police anti-immigration. La chasse aux immigrés aux États-Unis, s’immisce aussi dans les discours en France. Ce qui semblait impensable hier, se banalise aujourd’hui.
La France n’est pas à l’écart de ce qui se passe outre-Atlantique et chez ses voisins européens.
Quels pays ont basculé vers des pratiques autoritaires ?
Pendant toute l’année 2025, nos équipes ont documenté la situation des droits humains dans le monde, pays par pays. Nos conclusions sont sans appel : on assiste à une montée des pratiques autoritaires dans le monde. Voici quelques exemples -non exhaustifs- que nous avons documentés :
Les pratiques autoritaires prennent différentes formes et se manifestent dans divers contextes mais il est important de souligner que les schémas restent tout à fait similaires.
Et en France ?
Face à la montée des pratiques autoritaires dans le monde, les discours contre les droits humains se banalisent en France et ils ouvrent la voie à des politiques qui s’en inspirent ouvertement. « Nous sommes à un an de l’échéance électorale la plus déterminante pour notre démocratie et nous redoutons que ses piliers vacillent. » alerte Anne-Savinel Barras, présidente d’Amnesty International France.
Au regard de ce que nos chercheur·ses ont documenté tout au long de l’année 2025, nos équipes ont identifié cinq signes avant-coureurs de pratiques autoritaires en France :

Manifestants réunis contre l’autoroute A69, le 6 juillet 2025 © Alain Pitton /
Signe 1 : une répression de la société civile
En 2025 en France, des restrictions sévères ont visé le droit de manifester, la liberté d’association et la liberté d’expression. Objectif : rendre inaudibles, voire suspectes, des revendications de la société civile pour affaiblir des voix contestataires.
Quels exemples montrent que la société civile a déjà été attaquée ?
- Dissolution d’association
Le 16 mai 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, confirme sa volonté de dissoudre le collectif Urgence Palestine. Les dissolutions d’associations figurent parmi les restrictions de l’espace de la société civile les plus extrêmes et les plus dangereuses.
- Planning familial dans le viseur
En juin 2025, le Planning familial a subi une baisse drastique de ses subventions. Résultats : 7 centres sur 12 ont été fermés dans la Drôme, la totalité des subventions du Pays de la Loire a été supprimée… cela fait 70 ans que le Planning familial est sur le terrain et propose un accueil anonyme et gratuit. Fermer l’un de ses centres ou réduire ses financements, c’est s’attaquer à l’accès à la contraception, à l’avortement, à la prévention des IST, à l’éducation à la sexualité, à la prise en charge des personnes victimes de violences sexuelles.
- Interdiction de rassemblements des opposant·e·s à l’A69
Le 1er juillet 2025, le préfet du Tarn interdit tout rassemblement des personnes qui s’opposent à la construction de l’autoroute A69. C’est une entrave au droit de manifester. On rappelle que les habitants de la région n’ont même pas été consultés en amont de ce chantier titanesque qui prévoit de relier Castres à Toulouse et qui contraint des agriculteurs à céder une partie de leurs terres pour le passage de l’autoroute. Depuis 2023, le mouvement contre l’A69 a donné lieu à plus de 100 gardes à vue, 130 poursuites et 60 procès.

Signe 2 : la banalisation des discours racistes et la désignation de boucs émissaires
Les discours racistes de responsables politiques ou de figures médiatiques sont désormais courants. Des discours xénophobes se sont imprégnés dans les débats à l’Assemblée nationale et avec eux, des lois discriminatoires s’en suivent.
Quels exemples montrent que la banalisation des discours racistes se traduit déjà dans des actes ?
- Vote d’une proposition de loi qui exclut les femmes musulmanes
En février 2025, le Sénat a adopté une proposition de loi pour interdire le port du voile dans le sport, ciblant explicitement les femmes musulmanes (cette proposition n’a, à ce jour, pas encore été débattue à l’Assemblée nationale). Un mois plus tard, Bruno Retailleau déclare publiquement : « À bas le voile ». En France, les propos islamophobes au plus haut sommet de l’État se banalisent et avec eux, des lois discriminatoires s’en suivent.
- Chasse aux étrangers dans les gares
Les 18 et 19 juin 2025, Bruno Retailleau déploie 4 000 forces de l’ordre dans les gares et arrêts de bus pour mener des contrôles à la recherche de personnes sans papiers. Une opération indigne et discriminatoire.
- Attaques contre les droits des personnes étrangères
Le 11 décembre 2025, le Sénat réduit le budget de l’aide médicale d’État (AME) et porte un nouveau coup aux droits des personnes migrantes.

Palais de justice de Strasbourg, © Sébastien Bozon /
Signe 3 : le dénigrement public de l’institution judiciaire
En 2025 en France, de plus en plus de discours émanant de responsables politiques ont remis en cause l’État de droit. Pour rappel, l’État de droit signifie que personne n’est au-dessus de la loi, y compris les institutions publiques et les représentant·e·s des gouvernements.
Quels exemples montrent que l’un des piliers de l’État de droit est déjà attaqué ?
- Des voix remettent en question les juges
Lors des procès de personnalités politiques comme ceux de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen, des voix de plus en plus nombreuses ont dénoncé une supposée « tyrannie des juges ». Parmi les conséquences directes de ces discours, des magistrats ont reçu des menaces de morts.
- Des voix prônent la loi du plus fort au détriment du droit
Alors que le droit international est plus attaqué que jamais, des élus français ont publiquement remis en cause son bien-fondé. Parmi eux : Bruno Retailleau et Edouard Philippe. L’ancien ministre de l’Intérieur a qualifié l’intervention des États-Unis contre le Venezuela, de «légitime défense». Or, en droit international, c’est un crime d’agression. Quant à Edouard Philippe, il jugea que « les grands cris d’orfraie sur le droit international qui se déliterait me paraissent relever d’une forme de myopie (…) sur ce qu’est la réalité du monde ». Ce type de discours installe l’idée que l’État de droit pourrait céder face à «l’État de force». Or, le rôle des responsables politiques, c’est de défendre la justice, pas de la piétiner.

Caméras de surveillance © Soeren Stache via AFP /
Signe 4 : le renforcement des outils de surveillance
Des lois liberticides imposées à l’aide de technologies dérégulées sont l’un des marqueurs des pratiques autoritaires. En France, sous couvert de sécurité, on assiste à un recours croissant aux technologies de surveillance présentant des risques majeurs d’atteinte aux droits, en particulier le droit à la vie privée.
Quels exemples montrent que l’espace public est de plus en plus surveillé ?
- Prolongation de la vidéosurveillance algorithmique
Le 14 janvier 2026, l’Assemblée nationale vote la prolongation de la vidéosurveillance algorithmique (VSA) jusqu’en 2027. Pourtant, la VSA devait prendre fin après les Jeux olympiques de 2024. Mais ce qui est présenté comme exceptionnel devient souvent la norme. Sous couvert de sécurité, les JO 2024 auront en réalité servi de tremplin pour normaliser des technologies de surveillance.
- Des politiques veulent déployer la reconnaisse faciale
En 2025, de plus en plus de politiques ont affiché publiquement leur volonté de voir la reconnaissance faciale se déployer en France. Le 4 mars 2025, la présidente de la métropole Aix-Marseille, Martine Vassal, déclare lors d’une conférence de presse qu’elle souhaite utiliser la reconnaissance faciale dans les transports en commun.
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- Utilisation de la reconnaissance faciale par la police
Dans une enquête publiée en 2026, le média d’investigation Disclose révèle que les policiers et gendarmes utilisent la reconnaissance faciale, directement depuis leurs téléphones de service, lors de contrôles d’identité. Une pratique totalement interdite.

Des policiers lors du mouvement «Bloquons Tout» à Paris, le 10 septembre 2025 © Jerome Gilles /
Signe 5 : l’intensification de l’usage de la force par la police
Depuis notre campagne en 2020 sur les violences policières en France, nous ne cessons de documenter les pratiques illégales de la police. En 2025, les forces de l’ordre ont encore eu recours à un usage disproportionné de la force. Des manifestations, censées être protégées, ont été durement réprimées.
Quels exemples montrent que les forces de l’ordre utilisent leurs armes de façon disproportionnée ?
- Répression des manifestations
Le 10 septembre 2025, de grandes manifestations ont eu lieu partout en France dans le cadre du mouvement « Bloquons tout ». Nos équipes ont recueilli des preuves révélant des violences commises à l’encontre de manifestant·es pacifiques : coups de matraques sur la tête, spray au poivre à bout portant, canons à eau ciblés sur des personnes…
- L’ONU épingle la France sur l’utilisation abusive des armes par la police
En mai 2025, le Comité contre la Torture des Nations unies alerte sur la situation en France. Il pointe l’utilisation abusive par les forces de l’ordre d’armes à létalité réduite (grenades explosives, lanceurs de balles de défense). Des armes qui blessent et mutilent des manifestants.
Cette liste de cinq signes est non-exhaustive et reflète uniquement les faits documentés par nos équipes en 2025. Par exemple, nous n’avons pas intégré la montée de la désinformation et des attaques sur la presse et les journalistes car nous ne les avons pas encore documentées en détails. Elles n’en sont pas moins centrales et nous devons leur accorder toute notre vigilance. L’indépendance de la presse figure parmi les premiers piliers que les pouvoirs autoritaires cherchent à affaiblir.
Si nous avons fait le choix d’exposer ces 5 signes avant-coureurs de la montée des pratiques autoritaires en France, c’est pour nous donner les moyens, collectivement, d’y résister. Il n’est donc pas question ici de se résigner mais de se mobiliser avec élan pour protéger nos piliers communs. Car, sans résistance, nos droits et nos libertés publiques pourraient se réduire drastiquement.
La mobilisation citoyenne comme contre-pouvoir
L’Histoire le prouve : les grandes avancées sont nées de mobilisations citoyennes. Face à des pratiques autoritaires qui veulent démanteler nos droits, protégeons-les ; là où elles veulent diviser, unissons-nous.
Alors que la menace pèse sur de si nombreuses démocraties aujourd’hui, c’est sur notre force collective qu’il faut s’appuyer. La mobilisation de la société civile est le contre-pouvoir à l’arbitraire.
La clé pour lutter contre les pratiques autoritaires réside dans des contre-pouvoirs puissants, portés par les citoyens et citoyennes mobilisés : une société civile vivante, un tissu associatif, syndical et militant renforcé, une justice indépendante et une presse libre. La société civile est le contre-pouvoir à l’arbitraire et ce contre-pouvoir, c’est nous : associations, journalistes, citoyens et citoyennes. Mobilisons-nous !
Pour résister, comment fait-on ?
Après notre série « Ma vie sous Trump », Amnesty International France proposera prochainement une nouvelle série qui ira à la rencontre de celles et ceux qui, en France, résistent déjà avec des actions concrètes. À la rencontre de celles et ceux qui refusent l’état de sidération pour passer à l’action.
Rapport annuel 2025/2026 : le bilan des droits humains dans le monde
Nos équipes ont enquêté sur le terrain en toute indépendance et en totale impartialité pour dresser le bilan des droits humains dans plus de 140 pays. Notre rapport annuel est un outil de référence et de pression qui dénonce et donne des clés pour exiger le respect de nos droits.
