Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Argentine en 2025.
Les obstacles à l’avortement se sont multipliés de manière alarmante. Les taux de féminicides et de violences fondées sur le genre demeuraient très élevés et les services de soutien aux victimes de ce genre de violences ont fait l’objet de coupes budgétaires. Des journalistes ont subi des violences, sur fond de réduction de l’espace civique. Des manifestations ont cette année encore été réprimées violemment par les autorités. Les mesures d’austérité draconiennes ont été particulièrement préjudiciables pour les personnes âgées et celles en situation de handicap. L’action climatique était « extrêmement insuffisante ».
Contexte
Le pays était toujours en proie à une crise économique et sociale. Selon les données de l’Institut national de la statistique et du recensement, 31,6 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté en juin, et le taux de chômage s’élevait à 6,6 % en septembre.
Le gouvernement a retiré la candidature du pays au Conseil des droits de l’homme [ONU] pour le mandat 2026-2028.
Le Congrès n’avait toujours nommé personne à la tête du Bureau national du défenseur des droits, poste non pourvu depuis 2009. La Cour suprême était toujours composée exclusivement d’hommes, et deux sièges restaient vacants à la fin de l’année.
Droits sexuels et reproductifs
Selon des statistiques officielles publiées durant l’année, l’Argentine comptait en moyenne cinq accouchements de jeunes filles et adolescentes de moins de 20 ans par heure en 2023.
En mars, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a dénoncé le démantèlement par le gouvernement du Plan national de prévention des grossesses non désirées lors de l’adolescence. Bien qu’ayant permis de faire baisser les grossesses adolescentes de 49 % au cours des quatre années précédentes, ce plan a vu son budget être réduit de 86 % en termes réels (en prenant en compte l’inflation) en 2025 par rapport à 2023, et plus de 30 % des ressources disponibles n’ont pas été dépensées.
L’achat et la distribution par l’État des fournitures essentielles pour garantir l’accès à l’avortement étaient interrompus depuis décembre 2023. En outre, la distribution dans les provinces de tests de grossesse et de moyens de contraceptions, notamment de contraceptifs hormonaux d’urgence, avait baissé de 81 % entre 2023 et 2024. Amnesty International a reçu cette année au moins quatre fois plus de signalements concernant des difficultés d’accès à l’avortement qu’en 2024, ce qui pourrait indiquer que les obstacles se sont multipliés.
Violences sexuelles ou fondées sur le genre
Selon le Bureau national du défenseur des droits, un féminicide a été enregistré toutes les 35 heures au cours du premier semestre 2025. Malgré la persistance des violences fondées sur le genre, 13 programmes essentiels de lutte contre ces violences ont été démantelés en mai, dont des services qui apportaient un soutien direct aux femmes dans des situations de violence extrême.
En mars, la justice brésilienne a confirmé la peine de six ans de prison prononcée à l’encontre de l’acteur Juan Darthès pour des violences sexuelles infligées à l’actrice argentine Thelma Fardín alors que celle-ci était âgée de 16 ans. La cour a rappelé que tout rapport sexuel sans consentement constituait un viol ou une agression.
Le 11 juin, la cour de cassation pénale de la province de Buenos Aires a confirmé la condamnation de Luis Alberto Ramos pour « homicide aggravé par la haine de l’identité de genre » sur la personne de Tehuel de la Torre, un homme transgenre de 21 ans. Celui-ci avait été vu pour la dernière fois le 11 mars 2021.
En juillet s’est ouvert au pénal le procès relatif à l’incendie volontaire qui avait visé quatre femmes lesbiennes en 2024, provoquant la mort de trois d’entre elles. Dans son acte d’accusation, la procureure a évoqué de présumés préjugés liés au genre et à l’orientation sexuelle des victimes.
Selon l’Observatoire national des crimes de haine envers les personnes LGBT, ces crimes ont augmenté de 70 % durant les six premiers mois de 2025 par rapport à la même période de l’année précédente. Dans son discours devant le Forum économique mondial en janvier, le président de la République, Javier Milei, a associé l’homosexualité à la pédophilie.
Liberté d’expression
En mai, neuf titulaires de mandat de l’ONU ont alerté sur la détérioration des libertés et de l’espace civique en Argentine depuis décembre 2023.
Durant l’année, Javier Milei a poursuivi en justice au moins huit journalistes pour diffamation et insultes. Depuis le début de son mandat en 2023, plus de 60 professionnel·le·s des médias ont subi des violences et des actes de harcèlement dans les médias et sur les réseaux sociaux de la part du président et d’autres hauts responsables.
En août, le parquet a ouvert une enquête sur le président et trois autres responsables des pouvoirs publics, entre autres pour des menaces et actes d’intimidation publique à l’encontre de la journaliste Julia Mengolini, qui avait subi un harcèlement numérique au moyen notamment d’images modifiées par intelligence artificielle.
Surveillance illégale
Par le décret 383/2025 et sans consulter le Congrès, le ministère de la Sécurité nationale a octroyé à la police fédérale le pouvoir de surveiller des individus sur les réseaux sociaux, d’accéder aux bases de données étatiques, d’effectuer des fouilles et de placer des personnes en détention à des fins d’identification pendant des périodes pouvant aller jusqu’à 10 heures, le tout sans avoir besoin d’un mandat.
Le décret d’urgence et de nécessité 941/2025, qui n’a pas été débattu au Congrès, a modifié le système de renseignement et confié davantage de pouvoirs au Secrétariat d’État au renseignement (SIDE). Il a notamment élargi la capacité de celui-ci à consulter et comparer les données personnelles des citoyen·ne·s et à agir sans contrôle judiciaire, et autorisé les agent·e·s des services de renseignement à placer des personnes en détention sans mandat. Ce changement augmentait le risque de surveillance illégale et d’usage discrétionnaire des informations, et menaçait un certain nombre de droits (liberté individuelle, respect de la vie privée, liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique).
Liberté de réunion pacifique
Les restrictions et la répression des manifestations pacifiques, notamment par le recours illégal à la force, ont continué à augmenter après l’entrée en vigueur de la résolution 943/2023 du ministère de la Sécurité nationale. Entre décembre 2024 et novembre 2025, au moins 1 341 personnes auraient été blessées par des agent·e·s de l’État, parmi lesquelles 155 personnes âgées et 184 professionnel·le·s des médias. Au moins deux personnes ont été touchées à la tête ou au visage par des balles en caoutchouc.
Le 12 mars, durant une marche de soutien aux retraité·e·s, le photojournaliste Pablo Grillo a été grièvement blessé après avoir été heurté à la tête par une grenade lacrymogène, illégalement lancée par un agent de la gendarmerie nationale. Lors de cette même marche, Jonathan Navarro a perdu son œil gauche après avoir été touché par un projectile d’arme à impact cinétique tiré par un agent de la préfecture navale.
Impunité
Le Congrès a adopté une loi intégrant au Code pénal le procès par contumace. La justice fédérale a autorisé le recours à un tel procès contre 10 personnes accusées d’avoir commis l’attentat du 18 juillet 1994 au siège de l’Association mutuelle israélite argentine.
L’Argentine n’avait toujours pas ratifié la Convention de Ljubljana-La Haye, qu’elle avait pourtant signée en 2023.
Droits économiques, sociaux et culturels
En septembre, le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a alerté sur le fait que les mesures d’austérité du pays affectaient principalement les personnes âgées et celles en situation de handicap.
La retraite minimum était trop faible pour permettre aux personnes âgées de subvenir à leurs besoins essentiels, et plus de trois millions d’entre elles vivaient dans la pauvreté. Pour la deuxième fois, le président a opposé son veto à des lois visant à augmenter le pouvoir d’achat des retraité·e·s et à permettre aux personnes n’ayant pas atteint les 30 années de cotisation requises de bénéficier d’une retraite. Ce veto portait atteinte aux droits économiques et sociaux de la population âgée.
Le budget alloué aux universités en 2025 était inférieur de 6 % en termes réels à celui de 2024, et avait connu une baisse cumulée de 29 % depuis 2023. En octobre, le Congrès a refusé le veto que le président avait opposé à une loi approuvant l’augmentation des financements pour les universités et l’actualisation des salaires des enseignant·e·s dans le but de restaurer partiellement leur pouvoir d’achat. Cependant, le pouvoir exécutif a affirmé qu’il n’appliquerait pas cette loi, aggravant de ce fait les coupes budgétaires imposées aux universités.
La politique fiscale du pays continuait de favoriser une structure fondée sur un impôt régressif, avec des coupes dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la sécurité sociale, associées à une hausse des exonérations pour les grandes entreprises. La perte de recettes due aux avantages fiscaux qui dispensaient divers secteurs d’activité de payer certains impôts représentait environ 4 % du PIB.
Le poids structurel de la dette publique est demeuré constant, malgré des ajustements fiscaux drastiques : en 2025, le montant alloué au paiement des intérêts était quasiment équivalent à celui du budget national attribué à la santé, à l’éducation et à la culture.
Droit à un environnement sain
La position de déni du gouvernement face au changement climatique restait un motif de préoccupation. Selon l’outil Climate Action Tracker, les objectifs et politiques climatiques du pays étaient « extrêmement insuffisants » et incompatibles avec l’objectif d’une hausse maximale de 1,5 °C des températures moyennes mondiales fixé par l’Accord de Paris.
Les subventions accordées aux entreprises du secteur des combustibles fossiles étaient 93 fois plus élevées que les financements consacrés à la promotion de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables.
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