De la fumée s'élève en direction d'une installation énergétique située dans l'émirat de Fujaïrah, Emirats Arabes Unis, le 14 mars 2026.
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Plus de 1000 personnes ont été arrêtées dans les pays du Golfe depuis le 28 février 2026. C’est le constat alarmant de notre dernière enquête. Qatar, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis… Une vaste campagne de répression contre le partage et la diffusion d’information liée à la guerre au Moyen-Orient est à l’œuvre. Nous dénonçons une grave violation du droit international.  

Les pays du Golfe, havres de paix et de stabilité ? Pour préserver leur image de lieux paradisiaques, le Koweït, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Oman et l’Arabie Saoudite sont prêts à tout. Au nom de la lutte contre la propagande et de la sécurité nationale, un contrôle strict est opéré sur la diffusion et le partage de l’information depuis le début du conflit au Moyen-Orient le 28 février 2026.   

Partager des images d’interception de missiles, exprimer sa solidarité avec le peuple iranien, rendre hommage au Guide suprême iranien Ali Khamenei sont autant de « crimes » passibles de poursuites judiciaires. Résultat, plus de 1 000 personnes ont été arrêtées depuis le début du conflit. Certains écopent de peines extrêmement lourdes, pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison.   

Nous avons analysé les déclarations officielles des autorités des pays du Golfe, passé en revue les cas rapportés par les médias et les ambassades étrangères, interrogé seize personnes qui nous ont confié leur témoignage. Les conclusions de notre enquête sont unanimes : c’est une censure de la guerre organisée à grande échelle qui est mise en place dans les pays du Golfe ces derniers mois.   

Nous dénonçons cette mainmise sur l’information qui contribue à un climat de confusion, complexifie le recensement des dégâts causés par le conflit actuel et empêche les citoyens d’accéder à une information fiable.

Comment avons-nous enquêté ?  

Amnesty International s’est entretenue avec 16 personnes, parmi lesquelles un journaliste, des militant·es associatifs, des citoyen·nes et des habitant·es des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), ainsi que des proches de personnes détenues. Par mesure de sécurité et par crainte des représailles, la plupart ont souhaité conserver l’anonymat. 

En outre, nous avons examiné les déclarations officielles des autorités du CCG, notamment les mises en garde générales et les annonces faisant état de centaines d’arrestations liées à la liberté d’expression. Nous avons également passé en revue les cas rapportés par des médias locaux et des ambassades étrangères, ainsi que ceux recensés par des organisations locales de défense des droits humains. 

Au nom de la sécurité nationale, censure et lois abusives

« Personne ne parle ouvertement de ce qui ne se passe ni de ce qu’il ressent. On ne peut pas savoir ce que les gens pensent de ces restrictions, en raison du climat de méfiance qui s’ajoute à la peur des frappes. » 

Sous couvert d’anonymat, ce journaliste basé à Ryad témoigne. En Arabie Saoudite, les restrictions officielles entravent considérablement la possibilité d’identifier des témoins et recueillir de l’information. Le contrôle et la censure des autorités est omniprésent, notamment sur les réseaux sociaux. En avril 2026, l’accès à 144 comptes et pages sur les réseaux sociaux a ainsi été restreint voire empêché rapporte Meta, sur la base d’une loi relative à la cybercriminalité.  

Une même dynamique est à l’œuvre dans le reste des pays du Golfe. Aux Émirats Arabes Unis, ce sont 18 comptes Facebook et Instagram dont l’accès a été restreint au motif qu’ils constituaient un risque pour la sécurité nationale. Dans le pays, photographier, publier et diffuser des contenus « non confirmés » par les autorités est strictement interdit depuis le 3 mars.  

Afin de préserver leur belle image de lieux sûrs, les États du Golfe recourent à leur autoritarisme habituel pour contrôler l'information et instrumentalisent des dispositions formulées en termes vagues et généraux issues des lois sur la cybercriminalité, la lutte contre le terrorisme et la sécurité nationale. Cela va bien au-delà de ce que prévoit le droit international. 

Heba Morayef, directrice du programme régional Afrique du Nord et Moyen-Orient d’Amnesty International. 

Le 1er mars, les autorités du Bahreïn mettaient, elles aussi, en garde contre la publication ou la diffusion de rumeurs, d’informations ou d’actualités « n’émanant pas des autorités officielles du Royaume ». Au Qatar, un même avertissement était lancé le 28 février, enjoignant à la population de s’abstenir de donner crédit aux rumeurs, de relayer des vidéos non vérifiées ou de partager des contenus sensibles. 

Au Koweït, c’est une série de mesures extrêmement coercitives qui a été mise en place au nom de la « lutte contre le terrorisme » et de la « sécurité nationale ». Depuis le 15 mars dernier, diffuser de « fausses rumeurs » sur les structures militaires est désormais passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison. Les actes qualifiés de « terroristes » sont quant à eux désormais passibles de peine de mort, sans qu’ils soient pourtant qualifiés de manière précise.  

Que dit le droit international ?  

Si les États du Golfe peuvent prendre des mesures pour lutter contre la désinformation et protéger la sécurité nationale, et déroger à certains droits en cas de conflit armé, toute restriction à la liberté d’expression doit respecter des normes internationales strictes en matière de droits humains.  

Ces dérogations doivent être prévues de manière claire et précise par la loi, poursuivre un but légitime, et s’avérer strictement nécessaires et proportionnées. Les restrictions globales et la criminalisation généralisée du partage d’information ne satisfont pas à ces critères.  

Arrestations de masse  

Conséquence directe de ces mesures extrêmement restrictives et coercitives : l’arrestation de plus d’un millier de personnes à travers l’ensemble des pays du Golfe.  

Aux Emirats Arabes Unis, au moins 375 personnes avaient été interpellées et placées en détention entre le 3 mars et le 8 avril. Le 20 mars, 109 ressortissants de différents pays étaient arrêtés pour avoir filmé des lieux et diffusé des informations jugées « fausses » sur les réseaux sociaux.

Que dit le droit international ?  

Le fait de filmer une zone touchée par une frappe aérienne et de diffuser des vidéos, des reportages ou des opinions en lien avec un conflit est protégé de façon générale par le droit à la liberté d’expression et ne saurait constituer un motif d’arrestation ou de poursuites pénales. Une arrestation ou des poursuites pour ce type d’activités doit respecter les principes de légalité, d’objectif légitime, de nécessité et de proportionnalité. 

Au Qatar, 313 ressortissants de pays différents ont été arrêtés entre le 28 février et le 9 mars. Eux aussi sont accusés d’avoir filmé et diffusé des informations jugées « trompeuses » ou susceptibles « d’agiter l’opinion publique ». En Arabie Saoudite, au moins trois étrangers ont été placés en détention en raison de publications en ligne liées à la guerre.  

Au Bahreïn enfin, 303 personnes avaient été interpellées au 5 mai. Ces arrestations font notamment suite à des manifestations organisées en hommage à l’ancien Guide suprême et commandant en chef de l’Iran, Ali Khamenei. Au moins 38 personnes auraient été libérées. Selon nos informations, le nombre d’arrestations pourrait être bien plus élevé.  

mansour yassin, arrête pour un dessin

Artiste de 26 ans, Mansour Yassin compte parmi les centaines de personnes arrêtées au Bahreïn depuis le début du conflit au Moyen-Orient. En cause : une illustration représentant la main de l’ancien Guide suprême iranien Ali Khamenei. Aux côtés de cinq personnes, il est accusé d’avoir « exprimé de la sympathie » et « glorifié les actes hostiles » de l’Iran. Détenu pendant environ un mois, Mansour a finalement été remis en liberté.  

10 ans de prison 

Au Koweït et au Bahreïn, ces arrestations de masse ont abouti à des condamnations extrêmement sévères.  

Le 23 avril, et les 1er et 7 mai, un tribunal de sûreté de l’État de première instance au Koweït, mis sur pied début avril, a rendu des jugements à l’encontre de 204 prévenus. Tous sont accusé d’avoir exprimé leur sympathie envers « l’agression iranienne », « incité au conflit sectaire » et « diffusé de fausses informations », selon les médias locaux. La plupart des accusés ont écopé de peines avec sursis, certains ont été acquittés. Mais 23 personnes ont été condamnées à trois ans de prison, un à cinq ans et un autre à 10 ans. 

au koweit, le cas du journaliste ahmed shihab eldin

Journaliste de premier plan, Ahmed Shihab Eldin compte parmi les nombreuses personnes interpellées par les autorités du Koweït. Il a été arrêté le 3 mars, au seul motif qu’il avait relayé des images liées à la guerre, mises en ligne par des médias internationaux.  

Il a été détenu pendant 52 jours, puis traduit en justice pour diffusion de fausses informations, atteinte à la sécurité nationale et utilisation abusive de son téléphone portable. Le 23 avril, il a été acquitté pour un chef d’accusation et condamné à du sursis pour les deux autres. 

Au Bahreïn, les 28 avril et 12 mai, les autorités ont également annoncé la condamnation de 34 personnes à des amendes et à des peines allant d’un à 10 ans de prison pour avoir soutenu et approuvé « les attaques terroristes de l’Iran contre le Royaume », « obtenu et diffusé des données sensibles interdites », « photographié des lieux soumis à des restrictions d’accès » et « diffusé de fausses informations et des rumeurs sur les réseaux sociaux ». 

Déchéance de nationalité  

Au-delà des peines très lourdes, le Koweït et le Bahreïn ont également utilisé la déchéance de nationalité pour réprimer la liberté d’expression.  

Le 27 avril, les autorités du Bahreïn avaient ainsi déchu 69 personnes ainsi que leur famille de leur nationalité pour « glorification d’actes criminels et hostiles de l’Iran » et « complicité avec des parties externes ». Le lendemain, le Parlement bahreïnite adoptait un décret royal pour modifier la loi. Objectif : supprimer le réexamen des questions de citoyenneté et interdiction de contester ou de faire appel des décisions de déchéance de nationalité. 

ali, dechu de sa nationalite pour une video

18 mars 2026. Bahreïn. Ali est convoqué au Bureau de la cybercriminalité. En cause : une vidéo, qu’il a relayée le 28 février, d’une attaque iranienne contre une base américaine à Bahreïn.  

Sur place, Ali est interrogé. Il explique aux autorités avoir supprimé la vidéo trois heures après l’avoir repostée et rapidement repartagé un communiqué officiel enjoignant à ne pas diffuser de vidéos des attaques.  

Son portable est examiné. Son témoignage est confirmé. Son casier judiciaire est vierge. Il signe finalement un document confirmant sa loyauté envers le Bahreïn et promet de ne pas publier de contenu susceptible de nuire au pays, avant d’être libéré.  

Mais quelques semaines plus tard, le 27 avril, Ali est de nouveau convoqué par les autorités. Les services de l’immigration lui demandent de remettre sa carte d’identité et celles des membres de sa famille. Du jour au lendemain, leur nationalité est révoquée. Sans aucun motif concret. 

Le 9 mai, Ali et un membre de sa famille sont expulsés vers un autre pays. Leurs nouveaux passeports, valables un an, portent la lettre « R ». « R », qui pourrait signifier « Révoqué ».

Mêmes logiques au Koweït. Le 13 avril dernier, les autorités prenaient soin de modifier leur législation pour faciliter la déchéance de nationalité de certains citoyens. Au 26 avril 2026, 1 200 personnes avaient perdu leur nationalité, au motif que leurs actions présentaient une menace pour la « sécurité nationale ». Une méthode coercitive, à laquelle le pays avait déjà recouru en 2024. 

Fawaz Al Kathiri en avait fait les frais en juillet 2025, après la publication d’une vidéo mettant en cause la réponse du Koweït aux attaques iraniennes et les arrestations en lien avec la publication de contenus sur la guerre. Le 7 mai, c’est son père, un Koweïtien installé au Royaume-Uni qui a été, à son tour, déchu de sa nationalité pour avoir critiqué le gouvernement.  

Que dit le droit international ? 

Le droit international relatif aux droits humains interdit formellement toute privation arbitraire de la nationalité, et les États ne sauraient priver des individus ou leurs familles de leur citoyenneté pour les punir d’avoir exprimé pacifiquement des opinions politiques ou des sympathies présumées. Lorsque les autorités invoquent une implication dans des actes hostiles ou violents, la révocation de la nationalité doit malgré tout reposer sur des preuves claires et individualisées, respecter la procédure régulière et satisfaire aux critères de légalité, d’objectif légitime, de nécessité et de proportionnalité. 

Agir

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