Depuis qu’il s’est rendu en Ukraine en février 2022, le photojournaliste Adrien Vautier ne cesse de revenir dans le pays. Il sillonne le territoire pour couvrir les crimes commis par la Russie et rapporter les témoignages de la population ukrainienne. Nous l’avons rencontré quelques jours avant que son travail ne soit présenté à Arles lors de l’exposition Si tu traverses l’hiver. Voici son récit.
Cette exposition, poignante et nécessaire pour lutter contre l’oubli, est à retrouver dans le cadre du festival OFF des Rencontres d’Arles, du 6 au 26 juillet 2026.
Le 26 février 2022, j’arrive dans la capitale, à Kyiv. L’invasion russe a débuté le 24 février. C’est la première fois que je me rends sur le sol ukrainien, mais je sais immédiatement que ce ne sera pas la dernière. Il ne s’agit pas d’un simple conflit régional. C’est le conflit le plus important depuis la Seconde guerre mondiale sur le sol européen.
Les deux premières années, le conflit avait un large écho en France. Des mois durant, j’ai arpenté le terrain en tant que photographe. Mais avec le temps et la multiplication des conflits, les médias ont commencé à disperser leurs équipes et l’attention s’est peu à peu diluée. Cela fait quatre ans maintenant que je couvre ce conflit. J’œuvre à ma façon pour que cette guerre, déterminante pour l’avenir de l’Europe, ne tombe pas dans l’oubli.
Qui est Adrien Vautier ?
Adrien Vautier est un photojournaliste indépendant qui travaille pour des médias nationaux et internationaux comme Le Monde, Le Point et Libération. Ses sujets touchent particulièrement les crises politiques et les conflits en plaçant les témoignages humains au centre de son travail.
Il a couvert le conflit dans le Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan et il est allé à la frontière en Cisjordanie. Depuis février 2022, il couvre le conflit en Ukraine et documente l’impact direct de la guerre sur les populations civiles.
Un peuple en résistance
© Adrien Vautier
Dès les premières heures du conflit, les autorités et les habitants ont renforcé les défenses urbaines : checkpoints, blocs de béton, sacs de sable, hérissons antichars et points de contrôle ont été installés à travers la ville pour ralentir une éventuelle avancée des forces russes vers le centre. Kyiv, le 02 mars 2022.
Le 2 mars 2022, quelques jours après le début de l’invasion, je suis dans les rues de Kyiv. Je photographie la ville qui se fortifie peu à peu. Les Russes sont à quelques kilomètres à peine, ils ont pris le contrôle de Boutcha [ndlr : La ville de Boutcha, située à environ 30 kilomètres de Kyiv, a été occupée par les Russes à partir de fin février. De terribles exécutions extrajudiciaires et autres actes de torture ont été enquêtés par les équipes d’Amnesty International]. On voit apparaitre dans la capitale des checkpoints construits avec les moyens du bord, comme cette vieille voiture avec des sacs remplis de sable.
Dès le début de la guerre, la population ukrainienne s’est impliquée dans la résistance. Il y a une forme d’habitude chez les Ukrainiens qui savent s’organiser très rapidement. Cette coordination entre l’armée et les civils a permis de tenir les lignes et d’empêcher les forces russes d’entrer dans la capitale.
Aujourd’hui, à Kyiv, ces checkpoints ont disparu. Les jours où il n’y a pas d’alertes aériennes, on pourrait presque croire qu’on est dans une ville en paix. Les gens se lèvent le matin, ils vont au travail, les cafés sont ouverts… Mais à chaque instant, on sait que tout peut basculer.
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Une extrême violence contre les civils
© Adrien Vautier
Igor Doroshenko se tient au-dessus du corps sans vie de son fils Ilya, âgé de 9 ans, touché à la carotide par un fragment de missile russe. Soumy, le 17 novembre 2024.
Aux Rencontres d’Arles, j’ai choisi de ne pas présenter de photos de boucheries, de corps pulvérisés, calcinés. Mais ces photos qui bouleversent existent. Celle où l’on voit un père, Igor Doroshenko, penché au-dessus du corps sans vie de son fils, Ilya, âgé d’à peine neuf ans. Lorsque la vie d’Ilya a été arrachée par un fragment de missile russe, les personnes autour ont été prises de folie. Elles se sont mises à courir, à tourner en rond. Elles se sont écroulées sur le sol en pleurant, en hurlant. Je n’avais jamais été témoin d’une telle scène.
Sur le terrain, j’essaie de me rendre à chaque attaque, à chaque bombe dont j’entends parler. À chaque fois qu’il y a un blessé, une bombe, un missile qui s’abat sur des civils, une enquête pour crime de guerre est ouverte par la justice ukrainienne. C’est important pour moi de pouvoir couvrir ces moments-là et, si la justice le souhaite, de mettre mes photos à sa disposition.
La traversée d’un long et rude hiver
© Adrien Vautier
Le 8 mars 2022, à Irpin. Des civils ukrainiens fuient la ville alors que les combats s’intensifient. Les soldats ukrainiens ont détruit, par mesure de précaution, le pont reliant Irpin à Kyiv. Des milliers de civils empruntent ce point de passage pour échapper aux affrontements.
La guerre a été déclenchée en plein hiver. La population ukrainienne doit fuir avec très peu d’affaires, sous des températures négatives, au milieu de bombardements. Depuis le début de l’invasion, les Russes frappent les infrastructures énergétiques pour miner le moral de la population ukrainienne. Ils misent sur la perte du soutien populaire de l’armée ukrainienne en plongeant le peuple dans une guerre longue, sans chauffage, sans eau, sans matières premières.
Les enfants en première ligne
© Adrien Vautier
Une petite fille originaire de Lyssytchansk, tombée aux mains des forces russes à l’été 2022 après des mois de combats, attend son évacuation à la gare de Pokrovsk, devenue l’un des derniers points de départ pour les civils fuyant l’avancée du front dans l’oblast de Donetsk. Dimanche 29 mai, à Pokrovsk.
Des centaines de milliers d’enfants vivent en territoires occupés. Les Russes ne prennent même plus la peine de les envoyer en Russie. Ils les russifient de force sur place, par l’interdiction de la langue et le lavage de cerveau. Ils martèlent aux enfants des propos comme « L’Ukraine ne t’aime pas, tes parents t’ont rejeté, la Russie est ta patrie ».
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Pour protéger les enfants, les Ukrainiens ont organisé un exode massif de plusieurs millions d’habitants dès le début de la guerre. Des femmes et des enfants ont été envoyés en Pologne, en Allemagne, en France. D’autres ont fui les régions envahies par la Russie. La petite fille qui fixe l’appareil photo fait partie des déplacés la ville de Lyssytchansk, tombée aux mains des Russes dans le Donbass au printemps 2022.
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Une guerre coloniale
© Adrien Vautier
Une femme pleure sur le cercueil de Roman Ratouchny, figure du mouvement citoyen Euromaïdan en 2014. Roman est mort au combat début juin. Kyiv, le samedi 18 juin 2022.
En juin 2022, je suis sur la place où il y a eu l’ »Euromaïdan », la place de l’Indépendance de Kyiv. [ndlr : Amnesty International a enquêté sur la répression par les forces de sécurités ukrainiennes pendant les manifestations pro-européennes de l’Euromaïdan de 2014 où plus de 100 personnes ont été tuées. Les violences ont entraîné la chute du gouvernement de Viktor Ianoukovitch qui vit depuis en exil en Russie].
J’assiste à une cérémonie militaire en l’honneur de Roman Ratouchny, un militant politique très engagé et figure du mouvement citoyen Euromaïdan en 2014. Il s’était engagé dans l’armée dès l’invasion en février 2022. J’ai couvert plusieurs cérémonies militaires et celle-ci était particulière. Beaucoup de personnes sont venues rendre hommage à Roman.
La guerre en Ukraine est une guerre coloniale menée par la Russie. On peut voir dans cette photo le symbole du coût humain que paient celles et ceux qui s’engagent dans cette lutte pour l’indépendance de l’Ukraine.
Mais la mainmise des Russes sur l’Ukraine ne date ni de 2022, ni de 2014. Elle date de plusieurs siècles. Nous sommes aujourd’hui dans un nouveau chapitre du conflit entre la Russie et l’Ukraine, entre un empire qui s’en prend à un pays qu’il estime plus faible pour le contrôler.
Une guerre qui s’enlise
© Adrien Vautier
Les quatre membres de cette unité d’artilleurs du régiment « Skala » passent l’essentiel de leur rotation de six jours dans une cave. Entre chaque ordre de tir, ils se réfugient dans ce sous-sol d’environ 9 m² pour se protéger des drones ennemis et des bombardements. Pokrovsk, le 29 mars 2025.
Le 29 mars 2025, je suis au cœur de la bataille de Pokrovsk, près du Donbass. Je passe la journée avec quatre soldats retranchés dans une cave. Pendant des jours, ils vivent les uns sur les autres dans ce sous-sol exigu de trois mètres sur trois. Rester en position. Ne sortir que sur ordre de tirer des obus.
L’armée peine à recruter. Le soldat qui regarde l’objectif a été mobilisé de force. Un autre a été arrêté dans la rue avant d’être conduit aux services de recrutement. Ici, les voilà dans l’attente, le visage rivé sur leur téléphone. C’est ce qui leur permet de tenir : ne pas être totalement coupés de l’extérieur, pouvoir communiquer avec leur famille. Et s’échapper pour quelques jours de repos, à seulement quelques kilomètres du front.
Les Ukrainiens font face à une armée russe qui est bien plus importante que la leur en termes d’effectifs et de moyens. Actuellement, 20% du territoire ukrainien est sous contrôle russe. Mais les soldats ukrainiens tiennent bon. Ils tiennent grâce à leur profonde volonté de défendre leur pays, leurs terres et leurs proches.
Le sort des prisonniers de guerre
© Adrien Vautier
Un prisonnier de guerre russe est extrait de sa cellule. Les détenus peuvent rencontrer un psychologue ou un médecin, mais restent également soumis à des interrogatoires. Oblast de Soumy, le 22 août 2024.
J’ai rencontré des militants politiques ou d’autres civils ukrainiens qui ont été emprisonnés dans le Donbass ou la Crimée occupés par la Russie. Ces victimes du système carcéral russe ont subi torture, violences sexuelles, arrestations arbitraires.
Il m’était impossible de me rendre dans les prisons russes. Mais lors de l’offensive dans la région de Koursk, en Russie, je suis allé dans une prison dans le nord-est de l’Ukraine, où se trouvaient beaucoup de jeunes conscrits mais aussi des soldats, comme celui de cette photographie. Ce dont j’ai été témoin ce sont des prisonniers russes qui sont certes soumis à des interrogatoires, mais qui ont accès à des psychologues, des soins médicaux et à des appels avec leurs proches.
Les journalistes pris pour cible
La couverture en Ukraine est devenue très compliquée pour les journalistes. Les Russes ne visent pas seulement l’armée ukrainienne. Ils visent les civils ukrainiens, les journalistes, les humanitaires. Ils ciblent tout le monde.
Avec la multiplication des drones, la ligne de front est de plus en plus difficile à approcher. Au début de la guerre, je suis arrivé sur des positions à cent mètre à peine des Russes. C’était vraiment la guerre de tranchées comme on se l’imagine.
Aujourd’hui, cela a complètement changé. On a vu émerger la « kill zone », cette zone du front immense, étendue à presque 50km, où l’on risque de se fait frapper par un drone ennemi. Dans les derniers kilomètres, où se trouve l’infanterie, c’est désormais une zone noire. Personne n’a accès à ce qui se passe, y compris les journalistes.
Les soldats qui en reviennent n’arrivent parfois même pas à mettre des mots sur une telle violence. On peut la percevoir dans leurs yeux, presque figés, marqués par le traumatisme.
© Adrien Vautier
Le photojournaliste Antoni Lallican à Irpin, le 10 mars 2022. Il sera tué le 3 octobre 2025 dans le Donbass, victime d’une attaque de drone russe alors qu’il accompagnait une unité ukrainienne près de la ligne de front. Son confrère, Georges Ivachenko, est grièvement blessé dans la même frappe.
Lorsque mon ami et journaliste Antoni Lallican a été tué par un drone russe, le 3 octobre 2025, il était à une vingtaine de kilomètres des Russes. Avec Antoni, on s’est rencontrés lorsqu’on couvrait l’Arménie. C’est une immense perte et un deuil très difficile car je n’ai pas seulement perdu un collègue de travail mais aussi un ami. Ces moments sont terribles. On souhaiterait tous que cela n’arrive pas.
Une enquête a été ouverte pour déterminer le responsable de son assassinat. Au-delà de l’immense douleur de la perte d’Antoni, ce qui est difficile c’est de voir le temps long de la justice. On se demande si les responsables vont finir par être jugés pour les crimes commis. Que ce soit en Ukraine, en Palestine, au Soudan, au Congo. Même si les coupables sont identifiés, comme Vladimir Poutine visé par un mandat d’arrêt, vont-ils un jour comparaitre devant la justice ? Malgré cela, les Ukrainiens s’attachent à mener à bout chaque enquête. Ils mènent un travail titanesque sur des centaines de milliers de crimes commis par la Russie.
L’habitude, non pas l’oubli de la guerre
© Adrien Vautier
Sur la place de la Constitution, en plein centre-ville de Kharkiv, des adolescents s’amusent déguisés en combinaisons anti-radiations et masques à gaz datant de l’ère soviétique. Kharkiv, le 30 décembre 2025
Pour donner un peu de souffle à la population, les municipalités organisent encore des activités autour de la culture, de la musique, du sport. Il y a des moments comme à Noël où la population essaie d’avoir des moments plus légers et familiaux. S’il y a une forme d’habitude de la population face à la guerre, il n’y a pas d’oubli. La guerre reste toujours en fond. Il y a toujours un bombardement qui va venir rappeler sa présence.
Cela crée des ambiances particulières dans les villes et les villages. Lorsque j’étais à Kharkiv, autour de la période de Noël, j’ai pris sur le vif des adolescents qui s’étaient déguisés. Ils avaient revêtu des habits qui rappelaient l’ère soviétique, Tchernobyl, mais avec des bonnets de Noël. Cela évoque l’imbrication de la vie civile et militaire, du passé soviétique et du présent où les Ukrainiens cherchent à détacher leurs relations avec la Russie à tout prix. S’il y avait encore quelques liens et échanges entre les deux pays pendant la guerre du Donbass, aujourd’hui la séparation est actée. Il ne semble pas y avoir de retour en arrière possible. Quel peuple voudrait recréer des liens après autant de massacres, autant de violences ? L’avenir seul nous le dira.
L’invasion totale a commencé un 22 février, au cœur d’un hiver ukrainien long et glacial. Après l’hiver, vient le printemps. C’est à cela que fait écho le titre de mon exposition. Je crois en la détermination du peuple ukrainien pour se défaire de l’agression russe. Est-ce qu’on pourra parler de victoire à la fin ? Je leur souhaite. Même si on ne pourra certainement pas parler de « victoire » avec autant de morts et autant de souffrances. Je leur souhaite de trouver des jours meilleurs, une fois que ce long et terrible hiver sera traversé.
Où voir l'exposition ?
Présentée dans le cadre du festival OFF des Rencontres d’Arles du 6 au 26 juillet, l’exposition du photographe Adrien Vautier “Si tu traverses l’hiver”, soutenue par Amnesty International, marque l’aboutissement de quatre années de documentation du conflit en Ukraine. Elle est l’expression brute et profondément humaine d’une société qui bascule dans la guerre sans jamais cesser de résister.
Dans les villes dévastées, les tranchées et le quotidien des lignes de front, le photographe saisit l’évolution d’un conflit d’usure qui redessine les trajectoires de millions de vies.
Informations pratiques
📍 Église Saint-Julien – 34 rue du 4 septembre, 13200, Arles
🕛Du 6 au 26 juillet 2026
⌛Ouvert tous les jours de 10h à 19h
📷Vernissage le vendredi 10 juillet à 18h
Ukraine : comment rendre justice ?
Depuis le 24 février 2022, les équipes de recherche d'Amnesty International enquêtent sur les violations des droits humains commises dans le cadre du conflit en Ukraine. Nous luttons pour que les responsables soient traduits en justice.
