Il y a quelques mois, sa mort avait provoqué un choc au Liban. Le 22 avril 2026, la journaliste Amal Khalil est tuée par l’armée israélienne. Nos équipes ont enquêté : son meurtre constituait une attaque directe contre des civil·es. Nous dénonçons une violation du droit international humanitaire et demandons l’ouverture d’une enquête pour crime de guerre.
Le 22 avril 2026, la journaliste libanaise de renom Amal Khalil et la caméraman Zeinab Faraj se rendent dans le gouvernorat de Nabatiyé. Elles enquêtaient sur les conséquences du conflit dans le sud du pays, à la suite de la reprise des hostilités depuis le 2 mars 2026.
Alors qu’elles arrivent dans le village d’al Tiri, elles sont ciblées par des frappes de l’armée israélienne. Une première attaque vise la voiture de personnes qui les accompagnaient, tuant deux hommes. Ensuite, deux autres frappes ciblent la voiture des journalistes puis le bâtiment ou elles s’étaient réfugiées.
Amal décède le jour même de ses blessures. Zeinab, est grièvement blessée. Elle sera l’unique survivante de ces attaques. Nous avons recueilli son témoignage ainsi que celui des secouristes. Des propos corroborés par des documents audiovisuels, des rapports de coordination et des comptes rendus externes que nous avons analysées.
Les conclusions de notre enquête sont formelles : l’armée israélienne bénéficiait des informations suffisantes pour savoir qu’il s’agissait d’attaques directes contre des civile·s. Nous dénonçons une violation du droit international humanitaire. Et demandons l’ouverture d’une enquête pour crimes de guerre.
Des journalistes pris pour cibles
22 avril 2026. Nous sommes en début d’après-midi quand les deux journalistes pénètrent au sein du village d’Al Tiri, situé dans gouvernorat de Nabatiyé au sud du Liban. L’armée israélienne venait de quitter le district et de déclarer l’interdiction au retour des populations civiles dans la zone. Cette « zone de défense avancée » couvre alors 6% du territoire libanais.
À 14h25, une première frappe s’abat contre la voiture que Amal et Zeinab suivait, à bord d’un autre véhicule. L’attaque fait deux morts : Ali Nabil Bazzi, le moukhtar [ndrl : maire local] de Bint Jbeil, et Mohammed Hourani, un ami et habitant déplacé. Deux hommes, ciblés par l’armée israélienne pour leur implication présumée dans les activités militaires du Hezbollah.
Immédiatement, les deux journalistes quittent leur véhicule et sortent se réfugier près d’un bâtiment voisin. À 15h40, une deuxième frappe vise leur voiture garée à proximité du bâtiment voisin. Amal et Zeinab sont blessées dans l’explosion. Elles parviennent à ramper à l’intérieur du bâtiment et se cacher dans une petite pièce.
Des éclats de verre et des débris sont arrivés vers nous. J’ai eu l’impression que mon oreille allait éclater. Elle [Amal Khalil] saignait abondamment du nez et de la tête, et était blessée par des éclats d’obus au bras et à la cuisse ; elle ne pouvait plus bouger la jambe.
À 16h25, une troisième frappe touche le bâtiment de trois étages où elles s’étaient réfugiées. Les deux femmes sont ensevelies sous les décombres. Zeinab Faraj est gravement blessée. Amal Khamil, célèbre journaliste du quotidien libanais Al Akhbar (« Les Nouvelles »), décédera des suites de ses blessures.
Les secours bloqués par l’armée israélienne
Les secours ont été prévenus seulement une minute après la première frappe. C’est Moussa Chaala, secouriste à la Défense civile libanaise, qui reçoit l’appel. Il prévient alors immédiatement ses collègues de la Défense civile, de la Croix-Rouge libanaise ainsi que des membres de l’armée libanaise chargés de coordonner les demandes de désescalade par le biais du mécanisme de surveillance.
Lorsqu’il se rend sur place, Moussa est contraint de s’arrêter à un poste de contrôle militaire libanais, à l’entrée d’al Tiri. Les secouristes, eux, attendent encore l’autorisation de l’armée israélienne pour entrer dans le village en toute sécurité.
D’après le témoignage de Zeinab, toutes les personnes contactées durant l’attaque ont répondu qu’elles ne pouvaient pas venir jusqu’à elles car « elles attendaient l’autorisation » du mécanisme de surveillance. Une autorisation qui signifie que l’armée israélienne accepte de cesser le feu pour permettre aux équipes de secours d’intervenir.
Ce n’est que peu après 17h que l’autorisation d’accéder à la zone a été accordée par l’armée israélienne. Dans un premier temps, uniquement à la Croix-Rouge libanaise. Les secouristes ne parviennent à extraire que Zeinab Faraj des décombres, avant de se retirer, craignant de nouvelles attaques.
À 19h20, les secours reviennent sur place avec du matériel pour déblayer les décombres. Les opérations débutent vers 21h. Amal Khalil est retrouvée enterrée sous une colonne et un mur : « Elle était totalement écrasée. Je l’ai sortie de mes propres mains. » a déclaré Moussa Chaalan. Elle avait succombé à ses blessures.
Des drones de surveillance présents lors de l’attaque
Pendant les deux heures de l’attaque, deux drones de surveillance survolent la zone, à très basse altitude. Grâce à eux, l’armée israélienne sait – ou aurait dû savoir – que les deux hommes, ciblés par l’attaque n’avaient pas survécu à la première frappe. Pourtant, elle a poursuivi les attaques et la traque contre les deux journalistes.
Les drones sont passés à travers le toit effondré et se sont approchés très près. À moins d’un mètre de nous. Je me couvrais le visage, en repensant à une vidéo que j’avais vue où un drone avait tué quelqu’un de cette manière. Je croyais qu’il allait exploser juste devant moi. Les drones ne transportaient pas d’explosifs visibles, mais faisaient du surplace, semant constamment la peur.
Dans un communiqué publié le soir même, l’armée israélienne déclare que « des vandales ont franchi la ligne de défense avancée et se sont approchés d’une manière qui constituait une menace immédiate. Après avoir établi qu’ils enfreignaient l’accord de cessez-le-feu, l’armée de l’air a frappé l’un des véhicules, puis visé un bâtiment où les infiltrés s’étaient réfugiés. »
Si Amal et Zeinab avaient effectivement pénétré une zone déclarée interdite au retour des populations civiles, rien ne justifiait le ciblage délibéré des deux journalistes. Par ailleurs, déclarer al Tiri comme zone de « défense avancée » ne permet pas à l’armée israélienne d’en faire une zone de tir aveugle.
À tout moment et en tout lieu, y compris dans les zones interdites, l’armée israélienne doit faire la distinction entre civil·es et combattants. Nous dénonçons une grave violation du droit international humanitaire.
Que dit le droit international ?
En vertu du droit international humanitaire, les civil·es ne peuvent pas être pris pour cibles, sauf s’ils participent directement aux hostilités et pendant la durée de cette participation. Il incombe à la partie attaquante de tout mettre en œuvre pour vérifier si une personne est un combattant pouvant être attaqué. En cas de doute, il faut la considérer comme un civil. Les attaques directes contre des civil·es et les biens de caractère civil sont interdites et constituent des crimes de guerre. En vertu du droit international humanitaire, les journalistes sont des civil·es et doivent donc être protégés.
Impunité totale pour les forces israéliennes
Amal Khalil n’est pas un cas isolé. Depuis octobre 2023, Israël multiplient les frappes aériennes illégales au Liban. Malgré la conclusion d’un accord de « cessez-le-feu » le 27 novembre 2024, les hostilités se poursuivent à la frontière et se sont à nouveau intensifiées depuis le 2 mars 2026.
Ces attaques ciblent délibérément les civil·es, y compris les journalistes et le personnel de santé. En 2023, nous avions déjà dénoncé le meurtre du journaliste de Reuters Issam Abdallah. Notre enquête avait révélé que la frappe aérienne de l’armée israélienne avait tué et blessé six autres journalistes.
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Nous avons demandé à de multiples reprises que ces crimes fassent l’objet d’enquêtes pour crimes de guerre. Cette fois encore, nous appelons à la mise en place d’une enquête indépendante et impartiale.
L’impunité persistante dont jouit Israël ne fait qu’encourager l’armée israélienne à poursuivre ses crimes, sans craindre de devoir rendre des comptes. Il est grand temps que la communauté internationale impose à Israël un embargo total sur les armes.
Nous appelons par ailleurs le gouvernement libanais à accepter la compétence de la Cour pénale internationale pour les crimes commis sur son territoire depuis octobre 2023 et à mettre en place des enquêtes nationales sur les crimes de guerre.
que fait amnesty international ?
Amnesty International est un mouvement mondial qui réunit plus de 10 millions de personnes. À travers nos recherches et nos campagnes, nous contribuons à lutter contre les atteintes aux droits humains commises partout dans le monde. Notre organisation est impartiale et indépendante : notre financement repose entièrement sur la générosité du public.
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