Le Liban ploie à nouveau sous la guerre. Depuis le 2 mars 2026, le pays est la cible d’attaques de l’armée israélienne. Les ordres d’évacuation massifs se sont succédé. Les populations civiles en sont les premières victimes. Cette réalité, le photographe Rafaël Yaghobzadeh la connait bien. Il suit depuis plusieurs années les méandres de ce pays. Aujourd’hui il nous mène à la rencontre de ces hommes, femmes et enfants contraints de fuir. Il nous raconte la douleur de l’exil. Mais aussi la résilience et la solidarité de celles et ceux qui marchent sans répit sur les cendres de la paix, dans l’espoir d’un futur meilleur.
Je suis arrivé au Liban le soir du 4 mars 2026. Israël avait lancé l’assaut sur Beyrouth deux jours plus tôt, et venait d’annoncer un ordre d’évacuation de masse dans les quartiers sud de la ville. L’annonce était inédite par son ampleur.
Les jours suivants, d’autres annonces ont suivi. C’était la panique générale. Personne ne savait où aller, où se réfugier. Les habitants ont massivement déserté Beyrouth, en voiture ou à pied, dans une incertitude totale. On s’attendait au pire.
Dès les premiers jours des hostilités, des quartiers entiers de la ville ont été ciblés par l’armée israélienne. Des lieux d’habitation, des hôtels, des hôpitaux… Tous, détruits, sans distinction. Il ne semblait plus y avoir de limite.
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Je suis resté un mois au Liban. Un mois qui m’a mené à la rencontre de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants contraints à l’exil. Aujourd’hui, plus d’un million de personnes ont dû quitter leur foyer pour fuir les attaques israéliennes.
Leurs témoignages se ressemblent et se répètent. À travers leur portrait, je raconte l’histoire d’un pays meurtri par les conflits et les déplacements successifs. Et la force d’un peuple contraint à un perpétuel recommencement.
Qui est Rafaël Yaghobzadeh ?
Rafaël Yaghobzadeh est un photographe français de 35 ans, d’origine libanaise du côté maternel de sa famille. Son travail porte en grande partie sur les questions migratoires, de mémoire, d’exil, d’héritage et de patrimoine. Il s’inscrit dans le long court à travers une approche documentaire. Depuis 2011, il a notamment couvert les printemps arabes et mène depuis 12 ans un travail en Ukraine.
Rafaël a commencé à travailler au Liban en 2019, lors des forts mouvements de contestation. Il y est ensuite retourné en 2020 lors de l’explosion du port, puis en 2021 lors de l’effondrement économique. En 2024, il a également couvert une partie du conflit. Avec ce pays, il entretient une attache tant personnelle que familiale. Aujourd’hui, la plupart de sa famille a connu l’exil et ne vit plus au Liban.
Dans les cendres du Liban
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Beyrouth, Liban, le 8 mars 2026
8 mars 2026. Dans la matinée, l’armée israélienne annonce des frappes dans le quartier sud de Beyrouth, Dahiyé. Nous sommes une semaine après le début des hostilités. Je suis sur place. Une première frappe détruit un immeuble qui abritait une banque du Hezbollah. Puis une heure plus tard, une seconde détruit un autre bâtiment.
Je reste sur les lieux. Dans les heures qui suivent, des personnes reviennent sur place récupérer des affaires. Les rues sont désertes, les commerces sont fermés. Plus aucune activité humaine. Je vois cet homme, muni d’un sac seul au milieu des décombres. Par le passé, ce quartier avait déjà été ciblé. Depuis 2006, des reconstructions massives avaient été engagées. Aujourd’hui, il n’en subsiste que des cendres.
Dans la souffrance et l’exil, organiser la solidarité
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Un déplacé du sud sur un camion rempli de matelas et de biens humanitaires, à Tyr, au Liban, le 13 mars 2026. Localisée au sud du Litanie, la ville est classée « zone rouge » et sous ordre d’évacuation par l’armée israélienne.
Sur place, la crise humanitaire est majeure. Dès les premiers jours, des dispositifs ont été mis en place pour répondre au déplacement massif de la population. Aujourd’hui, des centres d’enregistrement sont éparpillés un peu partout dans le pays. Des bâtiments publics comme des stades et des écoles sont transformés en centres d’hébergement d’urgence.
De nombreuses organisations sont aussi présentes pour fournir des biens à ceux qui en ont besoin, comme des matelas ou des couvertures. En mars, on approche de la fin de l’hiver mais il fait encore froid. La solidarité s’organise aussi parmi les déplacés : certains aident à la distribution de vêtements, des restaurateurs préparent des repas dans les camps…
Reconstruire : un espoir brisé
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Trois générations originaires de Khiam - Mayssam Haider, 57 ans, Rim Abou Abbas, 29 ans et sa fille dans leur jardin dans la région de Byblos, le 19 mars 2026. Leur maison a été détruite dans la partie sud-est de la ville de Khiam, en mars 2026. Rim avec sa mère, et le reste de la famille, ont dû quitter précipitamment la maison qu’elles louaient à Marjeyoun, lorsque la municipalité chrétienne a reçu, le 18 mars, l’ordre d’Israël d’évacuer les déplacés chiites. Elles se sont installées dans la maison maternelle, à Ras Osta, près de Byblos dans le nord du pays, au milieu de leur verger et leurs oliviers.
Le village de Khiam a été parmi les premiers ciblés par l’armée israélienne. Situé à seulement quelques dizaines de kilomètres de la frontière israélienne, il est devenu un verrou aussi stratégique qu’emblématique. Dans les années 80’, sous l’occupation, beaucoup de prisonniers de l’armée israélienne y étaient emprisonnés. Au fil du temps, la ville est devenue un véritable symbole du mouvement de résistance culturel, citoyen et armé.
Aujourd’hui, Khiam est massivement détruit. La population a complètement déserté le village. C’est le cas d’Haider qui s’est réfugiée avec sa fille et sa petite fille dans le nord du Liban, non loin de Byblos, dans un village chiite située dans une région à majorité chrétienne. Pour elles, l’histoire se répète. Après avoir fui Khiam en 2024, elles avaient fait le choix de revenir à la faveur du cessez-le-feu. Et de tout reconstruire. Mais leurs espoirs sont partis en fumée lors de la reprise des hostilités.
Haider et sa fille travaillaient dans une organisation internationale. Aujourd’hui, elles ont perdu leur emploi. Comme elles, beaucoup sont contraints de s’installer des régions dont elles et ils ne partagent pas la confession. Les regards sont parfois méfiants, la discrimination est présente. Beaucoup sont ainsi confrontés à une double précarité dans l’exil : matérielle et sociale.
survivre a la guerre dont nous rendons compte
“Alors que le cessez-le-feu de 10 jours dans la guerre opposant Israël au Hezbollah touchait à sa fin, j’avais décidé de conduire jusqu’à Tyr, une ville côtière du sud, pour voir l’état de ma maison de famille, et de la ville, au cas où elle serait à nouveau bombardée. Je suis arrivée à Tyr sur les lieux d’une frappe israélienne, dans une rue d’habitude très animée du front de mer. Elle a eu lieu quelques minutes seulement avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. C’était le 17 avril, à minuit. […] Désormais, Tyr donnait l’impression d’être un immense enterrement, et j’imagine que c’était le cas dans tout le sud du Liban.”.
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Quand l’histoire se répète
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Nagham El Zein – une déplacée du sud Liban a trouvé refuge dans une école qui accueille plusieurs familles, à Jounieh, ville chrétienne sur la côte libanaise, le 6 mars 2026. Au premier jour de la guerre, Nagham est arrivée de Sour (Tyr), dans le sud du Liban, avec son mari et leurs cinq enfants, âgés de 16 ans à 24 ans. La famille chiite s’est présentée devant l’école publique où elle avait passé 66 jours lors de la guerre de l’automne 2024.
Pour Nagham aussi, c’est l’histoire qui se répète. Je l’ai rencontrée quatre jours après le début des hostilités. Le 2 mars 2026, elle a quitté Sour avec son mari et ses cinq enfants pour se réfugier dans une école publique de la ville chrétienne de Jounieh, située au nord de Beyrouth. La même, que celle dans laquelle elle s’était réfugiée deux ans plus tôt en 2024.
Chez elle, le sentiment d’insécurité est omniprésent. Les multiples déplacements attisent les tensions inter-communautaires, entre les populations accueillantes et celles en exil. Dans la ville, des couvre-feux sont mis en place par les autorités et empêchent les populations déplacées de sortir dans les rues à partir de 21h.
Cette école est le seul établissement public qui accueille des personnes déplacées dans la ville. Une dizaine de familles se trouvent sur place. Beaucoup se connaissent, parce qu’ils viennent des mêmes quartiers ou des mêmes villes. Un moyen de retrouver une forme de proximité et de familiarité, dans la douleur de l’exil. Et de vivre cette survivance au sein du collectif.
Une vie en suspens
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Une famille déplacée du village de Dhaïra à la frontière israélienne, près d’un centre d’hébergement à Tyr, au Liban, le 13 mars 2026. La famille Abou Salem n’est plus retournée dans leur village depuis la guerre précédente en 2024. Après avoir attaqué le village sunnite à l’artillerie et au phosphore blanc, l’armée israélienne a pris pied à la faveur du cessez-le-feu de novembre 2024, en rasant toutes les habitations – dont les maisons que possédait la famille Abou Salem –, avant de se retirer. La famille a quitté, le 2 mars, le logement qu’elle louait pour 350 dollars par mois à Bourj Al-Chamali, en banlieue de Tyr (Sour), sous les bombardements pour se réfugier dans un établissement scolaire transformé en hébergement d’urgence.
Pour certains, l’espoir d’un retour éventuel s’est envolé. C’est le cas de la famille Abou Salem originaire de Dhaïra, à la frontière israélienne. Leur village a été entièrement rasé en 2024. Malgré un attachement viscéral à leur terre, impossible d’y retourner.
Aujourd’hui, l’avenir de cette famille de paysans reste incertain : comment retrouver des terres à cultiver ? Comment assurer l’éducation des enfants ? Comment trouver des moyens de subsistance ? L’attente est devenue un temps suspendu.
Comme Abou Salem et sa famille, plus d’un million de déplacés ne sont, pour partie, plus en mesure de rentrer chez eux dans les prochaines années. Or, il n’existe aucun plan à l’échelle du pays pour faire face à ce nouveau fléau national. Après avoir accueilli massivement les populations palestiniennes, puis syriennes, les mêmes problématiques se posent aujourd’hui au Liban pour sa propre population.
Grandir sous le bruit des bombes
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Un enfant dans une tente au stade Camille-Chamoun qui accueille des personnes déplacées internes, à Beyrouth, le 26 mars 2026.
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Un enfant dans une tente au stade Camille-Chamoun qui accueille des personnes déplacées internes, à Beyrouth, le 26 mars 2026.
Les enfants sont les premières victimes de cette crise. Leur proximité avec la violence est permanente : ils sont témoins de destructions massives, contraints à l’exil, privés de leurs droits. La guerre s’infiltre partout, de manière insidieuse : à travers le bruit des drones, à travers les images diffusées dans les médias, à travers les discussions au sein de la famille.
Pour ceux issus des familles les moins aisées, la violence de l’exil est particulièrement brutale. Certains sont contraints de dormir dans des tentes. Se nourrir peut être compliqué. Chez eux, j’ai ressenti à la fois beaucoup de réserve et une maturité précoce. Ce sont des enfants traumatisés par la guerre.
Une vie marquée par la guerre
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Fayez abu Abbas, professeur – originaire de Khiam - à Baabdat, le 19 mars 2026. Sa famille et les habitants de la ville ont fui dans la nuit du 2 au 3 mars et se sont dispersés à travers le pays. Fayez Abou Abbas a reçu à minuit, comme d’autres, un coup de fil anonyme, l’intimant de quitter immédiatement sa maison. Fayez a été blessé lors d’un accident de voiture au cours de son exil de Khiam vers Baabdat. Fayez a connu l’occupation israélienne en 1982, la guerre en 2006 et celle de 2024.
Comme ces enfants, leurs grands-parents avant eux ont grandi avec la guerre. Fayez, lui, a connu l’occupation israélienne de 1982, la guerre de 2006 puis celle de 2024. À chaque conflit, il a fallu fuir, reconstruire et réapprendre à vivre dans l’incertitude, au rythme des bombardements, des déplacements et des mauvaises nouvelles. Avec l’idée que la guerre pouvait revenir à tout moment.
Au fil des décennies, les conflits ont changé de nature. L’occupation de 1982 s’inscrivait dans un contexte marqué par les idéologies de résistance, le panarabisme ou encore les mouvements communistes. En 2006 puis en 2024, les destructions se sont intensifiées et les guerres sont devenues plus imprévisibles. Chaque nouvelle crise apporte un scénario différent, rendant impossible toute projection dans l’avenir.
Aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment que le destin du Liban dépasse désormais le cadre national. Les tensions entre l’Iran et Israël, ainsi que les équilibres géopolitiques régionaux, impactent directement leur quotidien. Cette accumulation de guerres nourrit une profonde fatigue collective, mêlée à un sentiment d’abandon et de désespoir.
Pour les familles syriennes, un cauchemar sans fin
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Quelques jours après l’annonce d’évacuation massive de l’armée israélienne, à Beyrouth, Liban, le 5 mars 2026, une famille syrienne retourne chez eux dans la banlieue sud, à Beyrouth, Liban, le 8 mars 2026. Ibrahim, un Syrien de 40 ans, retourne chez lui avec sa femme et leur enfant. Ils s’étaient réfugiés quelques jours rester chez un cousin dans la Bekaa
Pour les familles syriennes, c’est la double peine. Après avoir fui la guerre dans leur propre pays, elles sont à nouveau à soumises à des déplacements répétés au Liban, en 2024 puis en 2026.
À la chute du régime de Bachar Al-Assad, une partie de la communauté syrienne a fait le choix de retourner en Syrie. Mais d’autres, pour la plupart issus de la communauté chiite, ont choisi de rester. C’est le cas d’Ibrahim et de sa famille qui se sont installés durablement au Liban.
Mais aujourd’hui, beaucoup vivent en situation de grande précarité. Ils ne parviennent pas à retrouver un emploi et sont stigmatisés. Faute de ressources, ils sont nombreux à dormir à la rue. Ils n’ont même plus la possibilité d’utiliser une voiture pour se déplacer lors des ordres d’évacuation.
Résister face à l’horreur
© RAFAEL YAGHOBZADEH
Une jeune déplacée du sud se prépare avant de jouer une pièce intitulée Rajeiin (« nous reviendrons »), au Théâtre national libanais – le Cinéma Le Colisée, à Beyrouth le 31 mars 2026. La troupe est composée d’enfants, d’adolescents et d’adultes qui ont été forcés de fuir leur maison depuis la nouvelle guerre du Liban. Les représentations font salles pleines. Le mythique cinéma au centre de Beyrouth offre également des séances de film pour qui le souhaite.
Au milieu de l’enfer, certains lieux deviennent des refuges. À Beyrouth, le Théâtre national libanais, emblématique de la culture libanaise, est devenu un véritable symbole de résistance et de solidarité. En dépit de la guerre, le lieu continue de diffuser des films et d’organiser des événements culturels. Depuis mars 2026, il accueille aussi des familles en exil venues s’y réfugier.
Dans ce théâtre, les douleurs, les colères, les espoirs peuvent enfin s’exprimer. Dans la pièce « Nous reviendrons », les témoignages d’hommes, des femmes et d’enfants sont mis à l’honneur par le metteur en scène et joués par des personnes qui elles-mêmes ont vécu l’exil. L’expérience de chacun y trouve l’espace nécessaire de se mouvoir en mémoire collective.
Renaître de ses cendres
Pendant toute la durée de mon déplacement au Liban, j’ai été frappé par le caractère répétitif des témoignages. Lassitude, fatigue, tristesse, désespoir. Les récits familiaux s’entremêlaient et se faisaient tristement écho.
Depuis des décennies, le Liban est en proie aux destructions, aux conflits, aux crises. Parfois, il me semble que ce pays est condamné à un éternel recommencement. Une histoire tragique marquée par l’exil, le deuil, la douleur, qui laisse une trace profonde dans le cœur de ses habitant·es.
Mais de cette souffrance nait une force, une cohésion, une résilience commune. Il y a cette rage de survivre collectivement, de s’unir pour faire front et de reconstruire ensemble un avenir meilleur. C’est pourquoi je ne peux m’empêcher d’associer le Liban à l’image du Phoenix, toujours prêt à renaître de ses cendres.
Ce sont précisément les ruines du passé et les cendres du présent qui lui donneront la force de se reconstruire à nouveau.
que fait amnesty international ?
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