En France, le système actuel des titres de séjour fabrique de l’irrégularité et brise des vies. Après avoir recueilli la parole de travailleur·ses étranger·es qui se retrouvent « à la merci d’un papier », des professionnels de santé nous racontent les effets psychologiques de cette précarité administrative sur leurs patients.
« Avec une carte d’un an, même pas trois mois après j’angoisse déjà en pensant au renouvellement » Jean-Louis, 33 ans est agent de sécurité à Toulouse. En France depuis sept ans, chaque renouvellement est un parcours du combattant : créneaux introuvables en préfecture, plateforme en ligne défaillante, timbre fiscal de 250 euros à payer à chaque renouvellement… un cycle qui recommence chaque année, pour Jean-Louis comme pour des milliers de personnes étrangères qui travaillent en France, certaines depuis plus de 20 ans.
Imaginez devoir renouveler votre passeport tous les ans dans un système administratif saturé et que ce même papier conditionne tous vos droits en France : travail, logement, santé. Un simple retard de délivrance et vous perdez tout.
Les 27 témoins de notre rapport « À la merci d’un papier » évoquaient tous de l’angoisse, du stress, de l’anxiété à l’idée de renouveler leur titre de séjour. Une angoisse qui n’offre pas de perspective. Pas le temps de souffler ni de rêver. Dans ce système dysfonctionnel, leur corps s’épuise et leur santé mentale s’abîme.
Pour comprendre l’impact du système des titres de séjour sur la santé mentale des personnes étrangères qui travaillent en France, nous avons interrogé des professionnels de santé : qu’observent ils chez leurs patients ? Quels symptômes reviennent ? Quels liens font-ils entre précarité administrative et la santé de leurs patients ?
Ces témoignages de médecins ont été réalisés dans le cadre d’un nouveau rapport intitulé « J’y pense tout le temps… j’ai cette pression constante dans la tête », publié en juin 2026 en complément de notre rapport « A la merci d’un papier » publié en novembre 2026.
Les papiers occupent tout l’espace mental
Les écouter, comprendre leurs tourments, les soigner : c’est le quotidien de la psychiatre Tortelli, qui reçoit chaque jour des personnes exilées dans le 1er arrondissement de Paris. Elle travaille au groupe hospitalier universitaire Paris psychiatrie et neurosciences, où depuis 2021, une unité est dédiée à la santé mentale des personnes exilées en situation de précarité en Ile-de-France : l’unité Capsys.
La spécialité de la Dr. Tortelli c’est de recueillir les récits d’exils, de traiter les traumatismes passés. Mais « quand les personnes arrivent en consultation, la première cause de stress qu’elles évoquent, c’est l’accès à un statut administratif » explique-t-elle. Au gré de ses consultations, un constat revient : «sur le plan psychique, c’est l’instabilité qui les casse. »
Plus l’attente [de réponse de la préfecture, ndlr] est longue, plus il y a une détresse psychologique.
Nadia, en France depuis 25 ans, avait déposé son dossier de renouvellement à la préfecture à temps : «Pendant un an et demi tous les jours je relançais la préfecture ! » Mais elle a basculé dans l’irrégularité et perdu son emploi car son titre n’a pas été délivré avant l’expiration de sa dernière carte. Des cas comme Nadia, la Dr. Tortelli en reçoit quotidiennement : « Les ruptures de droit au séjour sont catastrophiques pour ces personnes » résume-t-elle. Contraints d’enchaîner les titres de séjour courts, les travailleurs étrangers ne peuvent pas se stabiliser, ni administrativement ni psychologiquement.
Anxiété, insomnie, angoisse : les symptômes les plus fréquents
Toutes les personnes interrogées nous ont confié ressentir des symptômes tels que des crises d’angoisse, une profonde anxiété, des troubles du sommeil. « En pleine nuit, je me suis déjà réveillée en me disant : ‘est-ce que j’ai pensé à ce papier ?’ » nous a raconté Mariette, auxiliaire de vie.
À ces troubles, s’ajoutent aussi une importante fatigue physique et mentale, des crises de larmes, des douleurs au corps. Les personnes qui ont témoigné nous ont confié que leur précarité administrative les a déjà mené à la dépression pouvant aller jusqu’à des idées suicidaires.
Renouveler ses papiers occupe tout l’espace mental des travailleur·ses étrangèr·es. Toute leur organisation se fait autour de la préfecture et des papiers : travail, vacances en famille, temps libre. La santé est alors reléguée au second plan.
Les personnes peuvent oublier ou reporter un rendez-vous médical important mais jamais un rendez-vous en préfecture.
Et puisque les périodes de renouvellement reviennent sans cesse, « cela peut entraîner des retards de diagnostic ou de traitement sur des problèmes de santé chroniques et graves. Des patients ont déjà reporté des rendez-vous chez le cardiologue à cause de leurs papiers ».
Quand un retard administratif coupe l’accès aux soins
Un simple retard de la préfecture peut suffire à faire basculer une personne étrangère dans l’irrégularité. Qui dit irrégularité aux yeux de l’administration, dit perte de droits, dont perte de la couverture santé. Ces personnes, injustement plongées dans la précarité, peuvent alors se tourner vers l’aide médicale d’État (AME), le dispositif de prise en charge des soins pour les personnes en situation irrégulière. Mais la démarche peut prendre du temps, et entre les deux, c’est le vide. Comprenons bien le problème majeur : des personnes, qui étaient pourtant en situation régulière, deviennent « irrégulières » à la suite d’un retard ou à un silence de la préfecture.
Pour les travailleurs étrangers couverts par une complémentaire santé via leur entreprise, le risque est double : un titre de séjour non renouvelé à temps peut entrainer un licenciement et avec lui, la perte immédiate de leur couverture santé.
La précarité administrative ravive les traumatismes
Le docteur Pierre-Henri Daculsi a passé des années à arpenter des terrains en crise : urgentiste pendant huit ans à Mayotte, missions humanitaires avec Médecins sans frontières en Ukraine, en Centrafrique, aux Philippines… et plusieurs missions dans la jungle de Calais, en France. Des terrains où il a soigné des patients aux histoires de vies marquées par la violence. Depuis 2023, il assure la direction médicale de l’association Parcours d’Exil, où il reçoit en consultation des personnes exilées dans le 10ème arrondissement de Paris.
Pour lui, les difficultés administratives ne génèrent pas seulement du stress, elles rouvrent des blessures passées. L’incompréhension du système, les nombreux obstacles rencontrés pour le renouvellement de la carte de séjour, le sentiment d’injustice peuvent «réactiver des traumatismes » subis pendant l’exil.
C’est parce qu’il y a une violence vécue en France que ça vient déstabiliser et réactiver le trauma.
Ce que le docteur Daculsi observe de plus frappant, c’est l’effondrement de ses patients au moment de leur procédure de renouvellement de titre de séjour : «Lorsque des patients ont un traumatisme, souvent les premiers mois, ils redorment, reprennent goût à la vie, se réinvestissent dans des relations sociales. Et au moment des procédures, on a l’impression de repartir à zéro. Je le vois avec des patients plutôt stabilisés, qui, au moment des procédures pour les renouvellements, s’effondrent comme un château de cartes.»
Je le vois avec des patients plutôt stabilisés, qui, au moment des procédures pour les renouvellements, s’effondrent comme un château de cartes.
Des discriminations que les patients finissent par intérioriser
Dans le quartier de Blosne, à Rennes, il n’y a que cinq médecins pour 10 000 habitants. C’est dans ce quartier qu’a choisi de s’implanter l’un des 26 centres de santé du dispositif «Secpa», qui permet depuis 2021 l’installation de maisons de santé dans des quartiers prioritaires, pensées pour des personnes qui ont difficilement accès au système de santé traditionnel.
Une médecin généraliste du centre de santé de Blosne nous a confié observer une chose au quotidien : «L’impact mental de la précarité administrative déborde, contrairement aux discriminations raciales qui sont beaucoup plus intériorisées. La question des papiers prend toute la place et met de côté d’autres violences du quotidien ». L’angoisse administrative c’est ce que les patients expriment le plus, pendant que les autres violences comme les discriminations, continuent de s’accumuler.
La question des papiers prend toute la place et met de côté d’autres violences du quotidien.
Les discriminations, le médiateur de santé au centre de Blosne, les observe aussi. Un jour, il appelle l’hôpital pour obtenir un transport médical pour une patiente : «Elle été refusée pour racisme ». Il lui propose de porter plainte. En riant, elle lui répond : « La seule chose qu’on veut, c’est un taxi qui nous emmène pour nous faire opérer du cœur. Je veux juste survivre, pas dénoncer le fait d’avoir été discriminée. »
La docteure Tortelli du centre parisien Capsys le confirme aussi : «Il y a une vraie difficulté de nos patients à dire qu’ils sont discriminés. De manière générale, ce sont des personnes qui prennent beaucoup sur elles et se plaignent rarement. D’où l’importance de faire de la détection et de la prévention. »
L’une des solutions : des titres de séjour plus stables !
Notre rapport « À la merci d’un papier » le documentait déjà : le système des cartes de séjour enferme les travailleurs étrangers dans la précarité. Les médecins que nous avons interrogés révèlent l’envers sanitaire de ce système dysfonctionnel : épuisement psychologique, angoisse permanente, traumatismes réactivés… le système français des titres de séjour a un réel impact sur la santé des personnes concernées. Et sans stabilité administrative, impossible pour les médecins de soigner efficacement : «On ne met que des pansements» résume la médecin du centre de santé de Blosne.
Pourtant, une solution existe : délivrer des titres de séjour stables. «Avec la carte de séjour d’un an, tu es en sursis.» explique Adra, assistance maternelle d’origine algérienne, en France depuis 10 ans. Un titre de séjour stable, d’un minimum de quatre ans, permettrait à Adra et à d’autres travailleurs étrangers de pouvoir vivre, sans attendre. Et aux médecins de pouvoir réellement soigner, sans juste mettre des pansements.
*Les entretiens avec le personnel soignant du centre de santé de Blosne ont été menés avant les annonces du ministère de la Santé de février 2026, qui a décidé de mettre fin au financement des 26 centres communautaires de santé.
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![« Ce [problème de] carte de séjour m’enchaîne, seulement la chaîne n’est pas visible »
Boubacar, peintre dans le bâtiment, en France depuis 7 ans](https://www.amnesty.fr/wp-content/uploads/2026/06/temoignages-sante_mentale4-1024x522.jpg)