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Le sultan contre le prince

Le président turc, Tayyip Erdogan, et le prince héritier d'Arabie Saoudite, Mohammed bin Salman, ont été vus lors du sommet du G20 à Buenos Aires, en Argentine, le 30 novembre 2018 © REUTERS/Marcos Brindicci

Hier mis au ban, le président Erdoğan profite des déboires du prince héritier saoudien Mohammed ben Salman. Panorama sur les enjeux stratégiques de la région Moyen-orient.

L'occasion était trop belle pour Recep Tayyip Erdoğan. L’assassinat de Jamal Khashoggi, dans les murs du consulat d’Arabie saoudite ­d’Istanbul, début octobre 2018, a donné la possibilité au président turc de rebattre les cartes de la géopolitique moyen-orientale et de replacer la Turquie au centre du jeu.

La disparition du journaliste opposant, et les mensonges dans lesquels se sont empêtrés les responsables saoudiens ont en effet permis au leader turc de transformer « l’affaire Khashoggi » en feuilleton à suspense au retentissement mondial.

En exploitant cette faille béante, Erdoğan est parvenu à faire vaciller son rival saoudien, auquel il conteste ouvertement le leadership sur le monde sunnite. Ce face-à-face entre la Turquie et l’Arabie saoudite sur le grand échiquier régional ravive le souvenir d’une relation tumultueuse.

La famille Khashoggi, originaire de Kayseri en Turquie, est le fruit de cette histoire. D’un côté, la Turquie est l’héritière de l’Empire ottoman qui administra la péninsule arabique jusqu’en 1918 et dont le sultan fut, à partir du XVe siècle, le calife du monde musulman. Le califat, aboli par Mustafa Kemal en 1924, semble symboliquement remis au goût du jour par l’actuel chef de l’État turc.

De l’autre côté, l’Arabie des Saoud, dont la famille régnante s’est jadis révoltée contre le joug ottoman. Elle demeure la gardienne des lieux saints de ­l’Islam, La Mecque et Médine, et la première puissance pétrolière ­mondiale, ce qui lui vaut tous les égards.

La rivalité turco-saoudienne s’accentue depuis 2017. Elle est le révélateur des ambitions de Recep Tayyip Erdoğan sur le monde musulman, et surtout celles du prince héritier saoudien Mohammed ben Salman. « MBS » a été propulsé à la tête de l’appareil d’État pour rajeunir la gouvernance d’un royaume dirigé par le vieillissant roi Salman.

Nommé ministre de la Défense alors qu’il n’a que 30 ans, il est le fer de lance de la guerre menée contre les rebelles houthis au Yémen. Et malgré une ample campagne de communication sur la modernisation du régime, baptisée « Vision 2030 », l’image laissée est d’abord celle d’un dirigeant brutal et impatient.

Lire aussi : Les 10 choses à savoir sur un royaume cruel

Divergences sur l’Iran

Le président turc, âgé de 64 ans, au pouvoir depuis 2003, a toutes les raisons de se méfier de l’ambitieux héritier saoudien.

D’abord, Mohammed ben Salman ne cache pas son hostilité envers Erdoğan et la mouvance des Frères musulmans à laquelle il appartient. Sa jeunesse est aussi pour ses adversaires le risque d’un long règne, obstacle aux ambitions turques au Moyen-Orient.

Or, les lignes de fractures géopolitiques sont nombreuses entre ces deux poids lourds. Riyad est le principal soutien de l’Égypte du maréchal Sissi, tandis qu’au contraire, Erdoğan fut proche du « frère » Mohammed Morsi, renversé par le coup d’Etat de l’armée égyptienne en 2013.

Ankara sponsorise le Hamas palestinien et se fait le chantre de la cause palestinienne au moment où le royaume wahhabite se rapproche spectaculairement d’Israël. La Turquie est partisane d’un réchauffement des relations avec son puissant voisin iranien, alors que l’Arabie de MBS a exacerbé sa rivalité traditionnelle avec Téhéran.

Mais c’est surtout la crise, déclenchée en 2017 entre l’Arabie saoudite et le Qatar, qui a mis le feu aux poudres. En 2017, Riyad a décrété, avec six de ses alliés dans la région, dont les Émirats arabes unis, un embargo sur l’émirat qatari. La Turquie a bruyamment manifesté sa réprobation.

Depuis, le riche Qatar a prêté main-forte à Erdoğan, en injectant plus de 20 milliards de dollars d’investissements dans une économie turque défaillante et en offrant au président un avion de luxe dernier cri pour ses voyages à l’étranger. L’émir al-Thani a mis au service de la Turquie son influence politique et sa puissance médiatique avec la chaîne Al Jazeera.

Les ambitions rivales des deux puissances sunnites alliées de Washington creusent les divisions et dessinent une nouvelle géopolitique régionale. Pour Erdoğan l’heure n’est plus au « zéro problème avec les voisins », le mot d’ordre de son ancien ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu.

Les déboires de l’Arabie saoudite et la perte d’influence des États-Unis lui ont libéré un espace. La Turquie, dont le partenariat stratégique avec les États-Unis et l’Europe est en crise, s’est rapprochée de Moscou depuis 2016. Elle forme ainsi avec la Russie, l’Iran et le Qatar, une nouvelle alliance anti-occidentale.

À l’opposé, l’axe États-Unis-Israël-Arabie saoudite-Emirats arabes unis-Égypte s’est renforcé, nouant des accords énergétiques et stratégiques. L’armée turque, deuxième armée de ­l’Otan, se retrouve parfois en situation de concurrence avec les autres membres de l’alliance atlantique. C’est notamment le cas en Syrie.

Militairement, la Turquie se projette désormais dans la péninsule arabique ce qui inquiète le pouvoir saoudien. En 2015, Ankara et Doha ont signé d’importants accords militaires prévoyant l’installation d’une gigantesque base militaire turque, prête à accueillir 5 000 hommes. Trois mille d’entre eux ont déjà été déployés dans le pays, et les forces spéciales turques assurent des missions de formation et de protection, notamment celle du palais de l’émir al-Thani.

Elle a également pris pied au Koweit, grâce à un accord militaire signé juste avant l’affaire Khashoggi. En mer Rouge, la Turquie a installé ses positions, juste en face des côtes saoudiennes. Elle a inauguré en 2017 une base navale en Somalie et s’apprête à faire de même au Soudan, un autre pays dont elle est proche.

En 2017, le président soudanais Omar al-Bachir a en effet cédé à son homologue turc Erdoğan une île en mer Rouge, pour y installer une future base militaire. Or, celle-ci se trouve à l’intérieur du triangle frontalier de Hayaleb, qui fait l’objet d’un litige territorial entre le Soudan et l’Égypte à l’origine d’un récent regain de tension.

L’île de Suakin, ancienne possession ottomane, servait autrefois de relais pour les pèlerins sur la route vers la Mecque. Une histoire que le président turc aimerait ressusciter, avec l’idée sous-jacente de concurrencer l’industrie touristique du hadj (pélerinage à la Mecque) saoudienne.

Retrait des troupes américaines

La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan est également en position de force en Syrie. Au point de menacer depuis plusieurs semaines d’une intervention contre l’administration autonome kurde du « Rojava », affiliée à la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).

Le président américain Donald Trump lui a laissé la voie libre en annonçant, en décembre, le retrait des troupes américaines du théâtre des opérations en Syrie. Deux mille hommes étaient engagés dans la coalition internationale contre les djihadistes de Daech, à laquelle participe également la France avec environ 200 hommes.

Cette décision de retrait a d’ailleurs été prise après un coup de téléphone au président turc au cours duquel Erdoğan aurait, selon la Maison-Blanche, fourni des garanties et « promis d’en finir avec l’État islamique ».

Les forces armées ont accepté la responsabilité de la lutte contre l’État islamique et nous allons effectivement nous en charger. 

Hulusi Akar, ministre turc de la Défense

De manière constante depuis le début du conflit en Syrie, les Kurdes sont pourtant la seule cible du pouvoir turc. Et la principale victime de cette ­réconciliation entre Ankara et Washington. Soutenues par les Occidentaux depuis trois ans, utilisées en première ligne dans la lutte contre les djihadistes et notamment dans la reconquête de la ville de Raqqa en 2017, les Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes sont lâchées avant même la fin de la bataille sur le terrain.

Pour la Turquie, c’est le moment de pousser son avantage. À la faveur de ses précédentes opérations militaires, elle est déjà parvenue à se constituer un gouvernorat dans le nord-ouest du pays, en investissant notamment la ville kurde d’Afrin, en janvier 2018, et en se rapprochant de Manbij, pour en chasser l’administration locale.

Cette fois, elle menace de repousser les Kurdes au-delà de l’Euphrate, jusqu’à la frontière irakienne. Elle a pour cela déjà mobilisé des forces supplétives de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, des brigades recomposées de l’ex-Armée syrienne libre où sont parfois recyclés d’anciens djihadistes.

Avec le feu vert du président américain, cette nouvelle alliance pourrait donc assurer une forme de transition dans le Nord syrien. Mais le résultat d’une telle offensive pourrait être le déplacement de plusieurs centaines de milliers de Kurdes syriens. Ankara veut les repousser vers le Sud-Est afin de réinstaller à sa frontière des populations arabes sunnites alliées et des réfugiés hébergés sur son territoire.

L’Arabie saoudite, elle, a déjà perdu la lutte d’influence sur la rébellion syrienne. En revanche, elle aurait déjà accepté, selon les tweets de Donald Trump, de financer une partie de la reconstruction du pays, une fois la guerre terminée.

Et, à l’instar de plusieurs autres pays arabes, elle pourrait progressivement renouer des liens avec le régime syrien de Bachar al-Assad. La Syrie offre ainsi un terrain d’affrontement supplémentaire à Erdoğan et MBS, les deux prétendants au leadership régional.

— Guillaume Perrier pour La Chronique d'Amnesty International

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