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Une image satellite du théâtre de Marioupol, en Ukraine le 12 mai 2022
Une image satellite du théâtre de Marioupol, en Ukraine le 12 mai 2022 © Third Party

Une image satellite du théâtre de Marioupol, en Ukraine le 12 mai 2022 © Third Party

Une image satellite du théâtre de Marioupol, en Ukraine le 12 mai 2022 © Third Party

Conflits armés et protection des civils

Ukraine : l’attaque du théâtre de Marioupol constitue un crime de guerre

Des habitants avaient écrit en grandes lettres cyrilliques le mot « Дети » - « enfants » - sur le parvis de chaque côté du théâtre d’art dramatique de Marioupol. Malgré cela, le 16 mars 2022, le bâtiment a été bombardé par l’armée russe. Notre enquête sur ce crime de guerre.

Agnès Callamard, nouvelle Secrétaire générale d'Amnesty International

Après des mois d’enquête rigoureuse, d’analyses d’images satellites et d’entretiens avec des dizaines de témoins, nous avons conclu que cette frappe constituait clairement un crime de guerre commis par les forces russes.

Agnès Callamard
Secrétaire générale d'Amnesty International

Le 16 mars 2022, au moins une douzaine de personnes, sans doute davantage, ont été tuées lorsque le théâtre d’art dramatique de Marioupol, en Ukraine, a été bombardé par l’armée russe. Les résultats de nos recherches : les forces armées russes ont probablement délibérément pris pour cible ce bâtiment en sachant que des centaines de civils s’y réfugiaient.

Les preuves d’une attaque délibérée

Après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie fin février 2022, les civils ont commencé à fuir leur domicile à mesure que leurs villes ont été visées les unes après les autres par des attaques militaires. À Marioupol, ville assiégée de la région de Donetsk, le théâtre est devenu un lieu sûr pour les personnes cherchant à se mettre à l’abri des combats.

Ce théâtre, qui se trouve dans le quartier de Tsentralnyi, était un centre de distribution de médicaments, de nourriture et d’eau, et avait été désigné comme lieu de rassemblement pour les personnes espérant être évacuées au moyen de couloirs humanitaires.

Le bâtiment était clairement reconnaissable comme un bien civil, sans doute plus que n’importe quel autre site de la ville.

Des habitants avaient écrit en grandes lettres cyrilliques le mot « Дети » - « enfants » - sur le parvis de chaque côté du bâtiment. Message clairement visible sur les images satellites et donc également visible pour les pilotes russes. Malgré cela, les bombes ont touché le théâtre peu après 10 heures du matin, causant une large explosion qui a provoqué l’effondrement du toit et d’une énorme partie de deux des murs principaux. Au moment de l’attaque, des centaines de civils se trouvaient à l’intérieur et aux alentours du théâtre.

J’ai vu le toit du bâtiment exploser [...] Il a été projeté à 20 mètres dans les airs puis s’est effondré [...] ensuite j’ai vu beaucoup de fumée et de débris [...] Je n'en croyais pas mes yeux parce que le théâtre était un sanctuaire. Il y avait deux gros panneaux qui disaient "enfants".

Hrigory Holovniov, un civil témoin de l’attaque

Nous estimons qu’au moins 12 personnes - et sans doute bien plus - ont été tuées par la frappe, et que de nombreuses autres ont été grièvement blessées. Cette estimation est inférieure aux chiffres communiqués précédemment, ce qui s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes avaient quitté le théâtre au cours des deux jours ayant précédé l’attaque, et que la plupart de celles qui y étaient restées se trouvaient dans le sous-sol de l’édifice et d’autres zones qui ont été protégées du plein effet de l’impact.

Lire aussi : Entretien avec Oksana Polkachuk, directrice de notre section ukrainienne

Quand les bombes ont détonné, elles ont détruit des murs intérieurs adjacents bordant le lieu de représentation, et ont fissuré les murs porteurs extérieurs, créant deux principaux champs de décombres, sur les côtés nord-est et sud-ouest du bâtiment. Les deux champs de décombres sont visibles sur des images satellites prises quelques minutes à peine après la frappe.

Cela s’est passé sous nos yeux. Nous étions à 200 ou 300 mètres quand l’explosion a eu lieu [...] J’ai entendu un avion et le bruit de bombes en train de tomber. Et puis nous avons vu le toit se soulever.

Ihor Moroz, un civil témoin de l’attaque

Cibler des civils est un crime de guerre

Les conflits armés sont principalement régis par le droit international humanitaire. L'obligation de l'ensemble des parties à un conflit armé d'établir, à tout moment, la distinction entre les civils et les combattants, ainsi qu'entre les biens civils et les objectifs militaires, constitue l'un des principes fondamentaux du « droit de la guerre ». Des biens militaires peuvent être pris pour cible ; il est en revanche illégal de s’en prendre à des civils ou des biens de caractère civil.

Lire aussi : Qu'est-ce qu'un crime de guerre ?

Aucun des 28 rescapés interrogés, ni aucun des autres témoins présents aux alentours du théâtre le jour de l’attaque n’ont fourni d’informations indiquant que l’armée ukrainienne utilisait le théâtre comme une base pour ses opérations, un lieu où stocker des armes, ni un site depuis lequel elle pouvait lancer des attaques. Le caractère civil du théâtre de Marioupol et la présence de nombreux civils étaient manifestes au cours des semaines ayant précédé l’attaque.

La nature de l’attaque - l’emplacement de la frappe dans le bâtiment, ainsi que l’arme ayant probablement été utilisée - et l’absence du moindre objectif militaire légitime à proximité suggèrent fortement que le théâtre était bien la cible prévue. Cette attaque constitue donc certainement une attaque délibérée contre un bien civil constitue un crime de guerre.

Des témoignages glaçants

Les rescapés interrogés nous ont donné les noms complets de quatre personnes tuées : Mykhaïlo Hrebenestski, Lioubov Sviridova, Olena Kouznietsova et Ihor Tchystiakov. Plusieurs rescapés et d’autres témoins ont signalé avoir vu le corps sans vie de personnes qu’ils n’ont pas pu identifier, et il est probable que de nombreux décès n’aient pas été signalés.

En une seconde, tout a changé. Tout a été projeté en l’air [...] Les gens se sont mis à crier. Il y avait de la poussière partout. [...] J’ai vu des gens en sang. Nous avons pris nos papiers et nous sommes partis [...] Certaines personnes ont eu moins de chance.

Une jeune fille réfugiée dans le sous-sol du théâtre au moment de l'attaque

Yehven Hrebenestski, pour sa part, a retrouvé le corps de son père, Mykhaïlo, à l’intérieur de la salle de spectacle. Yehven nous a déclaré : « Il y avait beaucoup de blessés […] Des policiers essayaient de tirer des personnes hors des décombres [...] J’ai vu le bras de [Mykhaïlo] en premier. D’abord, j’ai vu une main familière. On reconnaît la main d’un de ses proches. Son visage était couvert de sang. Son corps était recouvert de briques [...] Je ne voulais pas que ma mère puisse voir. » Dmytro Symonenko, quant à lui, était avec Lioubov Sviridova quelques instants avant qu’elle ne succombe à ses blessures. Il a déclaré : « Elle était grièvement blessée. Elle est arrivée à se traîner hors des décombres [...] elle nous a demandé de se souvenir de son nom, parce qu’elle sentait qu’elle allait mourir. »

De nombreuses autres personnes ont confié avoir vu des corps ensanglantées et mutilés, des jambes et des mains, parmi les décombres du bâtiment dévasté après la frappe.

Notre méthodologie d’enquête

Entre le 16 mars et le 21 juin, nous avons rassemblé et analysé les éléments crédibles disponibles liés à l’attaque contre le théâtre. Cela inclut 52 déclarations de rescapés et de témoins de l’attaque et de ses suites ; 28 de ces personnes étaient à l’intérieur ou près du théâtre à ce moment-là. Nous avons également analysé des images satellites et des données obtenues de radars immédiatement avant et après l’attaque ; des éléments photographiques et audiovisuels authentifiés fournis par des rescapés et des témoins ; et deux séries de plans architecturaux du théâtre.

Lire aussi : Comment nous enquêtons sur la guerre en Ukraine ?

Ce travail a été soutenu par une enquête réalisée au moyen de ressources en accès libre par le Crisis Evidence Lab d’Amnesty International, qui a examiné et authentifié 46 photos et vidéos de la frappe rendues publiques sur les réseaux sociaux, ainsi que 143 photos et vidéos partagées de manière privée avec les personnes ayant effectué les recherches.

À partir des propos recueillis par notre équipe de réaction à la crise, nous avons conclu que l’attaque a très probablement été menée par un avion de combat russe. Les bombes larguées pesaient 500 kg chacune et ont explosé en même temps, au même endroit. Nous avons demandé à un physicien d’élaborer un modèle mathématique de la détonation, afin de déterminer le poids explosif net susceptible de causer le degré de destruction engendré au théâtre. L’expert a conclu que le poids explosif net de ces bombes se situait entre 400 et 800kg. Sur la base des éléments disponibles concernant les bombes aériennes figurant dans l’arsenal de la Russie, l’hypothèse la plus probable est que deux bombes de 500 kg du même modèle ont été utilisées.

Les aéronefs russes employés pour ces frappes sont probablement des avions de combat polyvalents tels que le Su-25, le Su-30 ou le Su-34. Ces avions se trouvent sur des bases aériennes russes, non loin de Marioupol, et ont fréquemment été vus en train de survoler le sud de l’Ukraine.

 

Notre demande

La Cour pénale internationale et toutes les autres instances compétentes pour juger les crimes commis durant ce conflit doivent enquêter sur cette attaque en tant que crime de guerre. Les responsables présumés doivent être amenés à rendre des comptes pour avoir causé ces pertes humaines et cette destruction.

L'attaque par les forces russes sur le théâtre de Marioupol - Amnesty International France