Nonna Mayer, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, contribue depuis des années au rapport qui fait autorité en France sur l’état du racisme et de l’antisémitisme. Comment définir et mesurer l’antisémitisme ? Quelle est son évolution en France ? Quels leviers pour lutter contre ? Quelles responsabilités de l’Etat ? Entretien avec la chercheuse.
Qu’est-ce que l’antisémitisme ?
L’antisémitisme est un phénomène complexe et multidimensionnel. Vous avez à la fois des discours, des politiques publiques, des opinions et des comportements antisémites.
En tant que chercheuse en sciences sociales, ce que j’étudie ce sont les préjugés antisémites. Le psychologue Gordon Allport, spécialiste des préjugés, les définissait comme une hostilité à l’égard d’un groupe de personnes. L’antisémitisme, c’est ainsi l’hostilité envers les personnes juives, perçues comme un groupe, où l’hostilité envers toute personne qu’on pense appartenir à ce groupe.
À lire aussi : Qu’est-ce que l’antisémitisme ?
Est-ce que l’antisémitisme est, selon vous, spécifique par rapport aux autres formes de racismes ?
L’antisémitisme a une singularité d’abord par la longueur de son histoire. On retrace les racines de l’antisémitisme au massacre d’Alexandrie [ndlr : Le massacre d’Alexandrie en Égypte contre la population juive est considéré comme le premier pogrom au 1er siècle de notre ère.] L’histoire terrible de la Shoah rend également ce racisme spécifique. “Plus jamais ça” est l’opinion unanime après 1945.
L’antisémitisme comporte plusieurs strates de préjugés accumulées au cours de son histoire. Et aucune strate ne disparait jamais totalement. Elles peuvent ressurgir à la faveur du contexte. La première strate, c’est l’antijudaïsme chrétien qui désigne les personnes juives comme “le peuple déicide”, ceux qui ont tué Jésus. Cet antisémitisme a perduré à travers l’Europe chrétienne jusqu’au Concile de Vatican II dans les années 1960. Ensuite, on a l’antisémitisme à base économique qui va prendre son ampleur au 19ème siècle avec le symbole du juif banquier, qui détient l’argent. Ce préjugé s’est construit sur l’assimilation des personnes juives au prêt à intérêt et à l’usure au Moyen-Âge. En troisième strate, on retrouve les théories de la race où les Juifs vont être théorisés comme des races génétiquement inférieures. Cela va culminer avec le nazisme dont l’objectif est d’exterminer les races inférieures, à commencer par les Juifs. Enfin, la dernière strate c’est la théorie du complot. Le texte des “Protocole des Sages de Sion” en est une illustration : il s’agit d’un faux forgé par la police du Tsar qui accusait les juifs et les francs-maçons de comploter pour diriger le monde.
Assiste-t-on à l’émergence d’un “nouvel antisémitisme” ?
Avec la création de l’Etat d’Israël au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on voit l’émergence d’un nouveau préjugé antisémite : l’amalgame entre les personnes juives et l’Etat d’Israël. Quand Jean-Marie Le Pen demandait au ministre Lionel Stoléru sur un plateau de télévision s’il avait “la double nationalité” sous-entendant la nationalité française et la nationalité israélienne, il y a l’idée implicite qu’il aurait une “double allégeance” et qu’il ne serait pas véritablement français parce qu’il est juif.
Ce “nouvel antisémitisme”, basé sur la critique du sionisme et de la politique expansionniste d’Israël, prend son essor dès la guerre des Six Jours et de l’occupation des territoires par l’Etat d’Israël [ndlr : du 5 au 10 juin 1967, Israël s’est emparé du plateau du Golan, en Syrie, de la Cisjordanie annexée par la Jordanie, y compris Jérusalem-Est, de la péninsule égyptienne du Sinaï ainsi que de la bande de Gaza occupée par l’Égypte.] Il va se développer au fur et à mesure des différentes opérations militaires menées par l’Etat Israël dans les territoires occupés et se renforcer particulièrement lors de la Seconde intifada entre 2000 et 2005.
C’est ce que théorise Pierre-André Taguieff dans son livre La Nouvelle judéophobie. Il avance l’idée que l’antisémitisme liés aux préjugés sur le complot, le pouvoir, l’argent, la race inférieure, culmine à l’extrême droite du champ politique. Selon lui, on assisterait en parallèle à l’émergence d’un nouvel antisémitisme porté par les islamistes radicaux et l’extrême gauche et qui se cacherait derrière le masque de la défense des droits des Palestiniens, la critique anti-impérialiste, la critique d’Israël et de ses alliés. Cet antisémitisme fait l’amalgame entre les personnes juives et les politiques de l’Etat d’Israël. Les personnes juives sont assimilées à des soutiens d’Israël et du sionisme, quelles que soient leur position sur le sujet
Mais il est faux de dire – comme dans cette thèse de Pierre-André Taguieff – que ce nouvel antisémitisme viendrait chasser l’ancien. Ce que l’on observe dans nos études sur l’antisémitisme à la CNCDH, c’est que les deux antisémitismes coexistent. Et quand on observe plus finement, dans le détail, on voit que ce “nouvel antisémitisme” n’est pas l’élément structurant de l’antisémitisme contemporain. On observe au contraire au niveau des opinions une grande lassitude à l’égard du conflit israélo-palestinien avec un taux massif de “sans réponse” aux questions qui concernent Israël, la Palestine et la responsabilité du conflit. L’antisémitisme contemporain est toujours majoritairement façonné par les préjugés liés au complot, au pouvoir, à l’argent, qu’on retrouve plutôt à l’extrême droite du champ politique.
Quelles grandes évolutions observe-t-on en France sur la mesure de l’antisémitisme ?
Il y a eu plusieurs événements qui ont marqué l’antisémitisme en France depuis qu’existe le Baromètre de la CNCDH.
Actes antisémites
Il y a d’abord eu une explosion d’actes antisémites après la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990. Ensuite il va y avoir le meurtre d’Ilan Halimi en 2006, l’affaire Mohammed Merah en 2012, les attentats de 2015 qui vont entraîner une augmentation d’actes antisémites. Et bien sûr le 7 octobre 2023. Jamais n’ont été recensés autant d’actes antisémites en France. 1676 actes antisémites ont été enregistrés en 2023. En 1990, au moment de la profanation du cimetière de Carpentras, c’était plutôt de l’ordre de 90 actes antisémites. L’augmentation est exponentielle.
Si tous ces événements provoquent une telle augmentation des actes antisémites, cela peut notamment s’expliquer par des effets d’imitation ou d’entrainement. C’est à un point tel que lorsqu’il y a la profanation d’un cimetière juif, les responsables religieux essaient au maximum d’étouffer l’affaire pour empêcher que cela donne des idées à d’autres.
Préjugés antisémites
Malgré la multiplication d’actes antisémites, on observe au niveau des opinions depuis les années 1990 un recul graduel des préjugés antisémites dans la société française. Cela est dû au renouvellement générationnel, à la hausse globale du niveau d’étude et au fait qu’on vit dans une société de plus en plus diverse.
L’impact du cadrage politique sur les actes et les préjugés antisémites
L’influence des cadrages et du discours de la classe politique sur les opinions et les préjugés est très importante. Par exemple, après les attentats de 2015, on était persuadés qu’on allait assister à une montée sans précédent des actes anti-musulmans et antisémites. Finalement, c’était beaucoup plus faible que ce que l’on craignait. Et cela est notamment dû au cadrage politique et au discours “Je suis Charlie”, nous présentant toutes et tous comme des potentielles victimes du terrorisme. Il y a eu un élan de solidarité plutôt que de division qui a permis de juguler les actes racistes à ce moment-là.
Après le 7 octobre 2023, en revanche, on a observé une baisse de l’indice de tolérance envers toutes les minorités. Cela veut dire qu’il y a eu une montée générale des opinions racistes et antisémites. Cela s’explique encore une fois par les phénomènes de cadrage politique. Il y a eu une instrumentalisation sans précédent de l’antisémitisme aux deux extrêmes du champ politique qui est venue légitimer le rejet de l’Autre. Jamais il n’y a eu autant d’actes antisémites depuis.
Quelles sont les conséquences de l’antisémitisme sur la vie des personnes juives ?
Dans notre rapport, nous faisons état d’une montée de la peur chez les personnes juives qui vont parfois chercher à cacher les signes visibles de leur appartenance religieuse. Certaines vont demander à leurs enfants de ne pas porter la kippa ou elles vont enlever la mezouzah sur leur porte.
Ce qui pèse sur ces personnes, ce sont principalement les incivilités, les insultes et le sentiment d’être mis au ban de la société. Bien sûr il y a des actes antisémites très violents. Mais la majorité sont des agressions verbales. Sur les campus universitaires, beaucoup d’étudiants juifs témoignent que, depuis le 7 octobre, ils se sentent exclus, avec une suspicion à leur égard, l’accusation d’allégeance à Israël et à sa politique à Gaza.
On retrouve le même sentiment de peur chez les personnes musulmanes face à la montée des actes anti-musulmans qui ont augmenté cette année de 88%. On sent que le contexte international et la polarisation des débats en France pèsent terriblement sur l’image de ces deux minorités qui en subissent les conséquences.
Est-ce qu’on dispose d’outils efficaces pour lutter contre l’antisémitisme et d’autres formes de racisme ?
En France, nous disposons de tout un tas d’outils pour lutter contre le racisme. Nous avons la loi Pleven de 1972, la loi Gayssot de 1990, la création de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+) en 2012. Nous avons le Plan national de lutte contre le Racisme, l’Antisémitisme et les Discriminations liées à l’Origine (PRADO), il y a eu des Assises de l’antisémitisme… Malgré tous ces outils, personne ne sait plus vraiment ce qu’il faut prioriser.
Il ne suffit pas de changer la définition de l’antisémitisme et de dire que les actes antisémites et les actes antisionistes c’est la même chose, ou que toute critique d’Israël est un acte antisémite. Critiquer Israël, la politique de Benyamin Netanyahou, les crimes contre l’humanité commis à Gaza, c’est fondamental et c’est vital dans une démocratie. Cela relève de la liberté d’expression.
Cela devient de l’antisémitisme à partir du moment où l’on fait un amalgame, où on dit que toute personne juive = sioniste = pro-israélienne = génocidaire. Lorsqu’on fait cet amalgame, on ne voit pas quelqu’un en face de nous. On voit un groupe essentialisé, c’est ça le racisme. C’est pareil lorsqu’on dit que tous les musulmans sont des fanatiques djihadistes en puissance. Ou que tout étranger est un agresseur sexuel en puissance. Ce sont ces amalgames qui sont le propre des racismes.
Comment véritablement lutter contre l’antisémitisme ?
C’est d’abord par l’éducation et la vie associative. Prenons Gordon Allport et sa théorie du contact [ndlr : théorie selon laquelle le contact direct entre les membres de groupes différents peut réduire les préjugés et les discriminations]. Lorsqu’on fait œuvrer ensemble, à un projet commun, des personnes de cultures, religions, origines différentes alors cela réduit les préjugés interpersonnels. Il précise que pour que cela fonctionne, il faut que ces personnes soient sur un pied d’égalité et qu’il n’y ait pas de logique de domination entre elles.
L’Etat peut venir soutenir, sensibiliser, promulguer des lois. Mais la répression, cela ne suffit pas. Ce sont ici surtout les associations qui ont un rôle à jouer pour sensibiliser et créer ces “projets communs” entre divers groupes.
En Israël, vous avez des associations qui, même après le 7 octobre, réussissent à faire dialoguer ensemble Israéliens et Palestiniens, comme Le Forum israélo-palestiniens des familles endeuillées, unissant des parents dont les enfants ont été tués par l’autre camp. Si eux arrivent à le faire, je pense que nous pouvons arriver à le faire en France.
Cela passe aussi par les pratiques culturelles. C’est apprendre ensemble l'arabe et l'hébreu, c’est développer des projets de musique, de danse, de cuisine mixte. C'est tout ce qui permet, au fond, de voir l'autre comme un être humain et non pas comme un ennemi héréditaire.
La formation aussi est indispensable, pour sensibiliser dans les commissariats et les gendarmeries à la prise en charge des actes antisémites, former à l’accueil des victimes, former les agents à prendre leurs plaintes au lieu de les pousser à faire une simple main courante. Au niveau de la justice, c’est la même chose. Très souvent, on ne retient pas la qualification “antisémite” ou “raciste” pour une agression car c’est plus difficile à prouver. Je fais des formations auprès de magistrats pour faire comprendre la nature de l’antisémitisme et du racisme et sensibiliser à la nécessité de prendre en compte la qualification d’acte « « raciste » ou « antisémite ». Plus ces actes seront mis en évidence, et traités en tant que tels par les forces de l’ordre et la justice, mieux on sera alors armés pour lutter contre l’antisémitisme et au-delà toutes les formes de racisme.
