Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran est le théâtre d’un nouveau cycle de répression sanglant. La violence des autorités à l’encontre des manifestations a causé des milliers de morts et de blessés. Dans un contexte où l'accès à une information fiable est difficile et où les fakes news sont nombreuses, nos équipes ont pu analyser rigoureusement des vidéos, recueillir des dizaines de témoignages, recouper les faits. Nous dénonçons un massacre sans précédent. Aux côtés de Human Rights Watch, nous appelons les autorités iraniennes à mettre fin immédiatement à ces massacres.
Avertissement : cet article évoque des violences physiques et psychologiques.
« Dites au monde que des crimes innommables sont commis en Iran... Dites au monde que s'il ne fait rien, le pays se transformera en cimetière. »
Cet appel à l’aide est le cri désespéré d’un journaliste iranien témoin des massacres à Téhéran. En Iran, chaque jour, le bilan s’alourdit un peu plus. Depuis les 28 décembre 2025, les autorités iraniennes se livrent à une répression sanglante. Une escalade coordonnée de la violence est à l’œuvre contre les manifestations dans tout le pays.
Les images qui nous parviennent sont effroyables. Les experts d’Amnesty International les ont analysées, authentifiées, décryptées. On y voit des manifestant⸱es fuyant les tirs indiscriminés des forces de sécurité. On y voit des centaines de corps empilés dans des morgues improvisées. On y voit des personnes gisant, inertes et ensanglantées, sur le sol des hôpitaux.
Ces corps sont ceux des victimes de la répression des autorités iraniennes. Les chiffres officiellement reconnus sont vertigineux : au moins 2 000 personnes ont été tuées. Ce pourrait être bien plus. Depuis le 9 janvier, la population iranienne est coupée du monde. Pour dissimuler la vérité, les autorités ont coupé internet et les télécommunications dans tout le pays.
Ces scènes de violences rappellent tristement la répression du mouvement « Femme, Vie, Liberté » qui secoue l’Iran depuis 2022. Trois ans après, les Iranien⸱nes qui osent exprimer leur colère face à des décennies de répression et réclamer des changements fondamentaux sont une fois de plus confrontés aux mêmes schémas meurtriers des autorités.
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La gravité et l’ampleur des massacres commis par les autorités iraniennes sont sans précédent. La communauté internationale doit réagir de toute urgence pour mettre un terme au bain de sang.
Le monde a les yeux rivés vers l’Iran.
Nous devons répondre à l’appel à l’aide du peuple iranien.
À l’origine des manifestations
28 décembre 2025. À la suite d'un effondrement brutal de la monnaie, dans un contexte d'inflation galopante, de mauvaise gestion chronique des services essentiels par l'État, notamment l'accès à l'eau, et de détérioration des conditions de vie, des manifestations éclatent.
Fermetures de magasins, grèves au Grand Bazar de Téhéran... Rapidement, les manifestations s’étendent à tout le pays. Les revendications sont d’abord économiques. Mais rapidement, elles évoluent vers des appels à mettre fin à République islamique d'Iran, à un changement systémique, au respect des droits humains, à la dignité et à la liberté.
Majoritairement pacifiques, les manifestations sont réprimées dans la violence, à coup d’arrestations arbitraires massives, de disparitions forcées, et de raids nocturnes dans les maisons. Certaines personnes arrêtées sont encore des enfants, âgés d’à peine 14 ans.
Au 8 janvier, Human Rights Watch et Amnesty International avaient interrogé 26 personnes, dont des manifestant·es, des témoins oculaires, des défenseurs des droits humains, des journalistes et un professionnel de santé. Nos organisations avaient par ailleurs examiné les déclarations officielles et analysé des dizaines de vidéos vérifiées publiées en ligne ou partagées avec les organisations.
Depuis le 8 janvier, de nouvelles vidéos et photographies nous sont parvenues de 10 villes des provinces d'Alborz, de Gilan, de Kermanshah, de Razavi Khorasan, de Sistan-et-Baloutchistan et de Téhéran. Un médecin légiste indépendant consulté par Amnesty International a également examiné des images de manifestants blessés ou tués.
Des défenseur·e·s des droits humains et des journalistes à l’extérieur de l’Iran ont partagé avec Amnesty International des captures d’écran de messages écrits ou vocaux provenant de 38 personnes dans 16 villes réparties sur neuf provinces iraniennes. Nous nous sommes par ailleurs entretenus avec trois sources bien informées en Iran, dont un professionnel de santé et deux manifestants. Nous avons également recueilli les témoignages de 16 sources bien informées hors d'Iran, notamment des proches de victimes, des défenseurs des droits humains, des journalistes et un témoin oculaire qui a quitté l'Iran le 12 janvier.
Quand scander des slogans tue
Depuis le 9 janvier, c’est une escalade sans précédent de violence des autorités qui s’abat contre les manifestants. Les images que nous avons authentifiées et analysées sont éloquentes. Elles nous parviennent de tout le pays : d’Alborz, à Gilan en passant par Kermanshah et Téhéran.
Postées depuis les toits d’immeubles résidentiels, de mosquées et de commissariats de police, les forces de sécurité tirent sans discrimination. Sans sommation. Les images les montrent lourdement armées de fusils et de carabines, visant délibérément la tête et le torse des manifestants.
Partout, ces images donnent à voir des manifestants fuyant les attaques, emportés sous les tirs… Et des cadavres jonchant les rues. La violence disproportionnée des autorités n’a qu’un seul objectif : disperser, intimider, punir. Tuer.
Tuer un être humain est un jeu pour eux. Ils pensent que nous sommes des proies et qu'ils sont des chasseurs.
Déclaration d’un photographe de la ville d’Ilam dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux.
Un manifestant blessé, dont nous avons recueilli le témoignage, décrit la ville de Kermanshah comme un champ de bataille : « Kermanshah ressemble à une zone de guerre. [...] Nous avons tous couru, mais les coups de feu continuent. J'ai été touché par 20 balles en métal et je me suis réfugié dans une maison voisine... Les forces de sécurité ont même tiré sur les maisons des personnes qui avaient accueilli celles qui fuyaient les coups de feu. »
Deux vidéos que nous avons vérifiées provenant de Malekshahi montrent des manifestant·es à l'extérieur de la base du Basij, fuyant au milieu des coups de feu. Une autre vidéo publiée en ligne montre six agents à l'intérieur de la base. Elle montre au moins l’un d’entre eux tirer avec une arme à feu en direction des manifestants. Trois victimes immobiles, présentant des blessures apparentes, sont visibles dans deux vidéos.
Dans une vidéo, filmée sur le boulevard Vakilabad à Mashhad le 10 janvier 2026, on voit les forces de sécurité tirer sur les manifestants depuis des positions surélevées, notamment des passerelles. Une deuxième vidéo filmée dans le même quartier le même jour montre les forces de sécurité poursuivant des manifestants tandis que l'on entend des bruits ressemblant à des coups de feu. Un flash visible apparaît parmi les agents, accompagné d'une forte détonation, et la personne qui filme dit que les autorités tirent sur les gens.
Le 6 janvier 2026, un photographe de la ville d'Ilam a publié une vidéo sur les réseaux sociaux montrant son visage ensanglanté et couvert de blessures causées par des projectiles en métal. Montrant un projectile en métal à la caméra, il a déclaré que les forces de sécurité utilisaient des munitions de chasse contre les manifestants : « Tuer un être humain est un jeu pour eux. Ils pensent que nous sommes des proies et qu'ils sont des chasseurs. »
Au total, les chiffres officiellement reconnus indiquent au moins 2 000 décès. Mais ce pourrait être bien plus. Parmi les victimes, des manifestant·es, de simples passant·es… Mais aussi des enfants. Taha Safari, 16 ans, était l’une d'elles. Initialement porté disparu, son corps est aujourd’hui retenu par les autorités. Lorsque sa famille s’est rendue dans un poste de police pour s’enquérir de son sort, ses proches l’ont reconnu sur une photo. Il présentait des blessures graves à la tête.
Des morgues improvisées, débordant de corps
Cinq vidéos que nous avons authentifiées et analysées donnent à voir une morgue improvisée dans une annexe de l’Organisation de médecine légale à Kahrizak, près de Téhéran. Les images montrent des centaines de corps entassés et des familles endeuillées cherchant désespérément leurs proches. Au total, ce sont 205 sacs mortuaires que nous avons pu identifier dans ce lieu.
Dans l’une de ces vidéos, publiée le 11 janvier, un écran affiche les photos de personnes décédées, assorti d’un compteur numérique. Une méthode vraisemblablement adoptée par les autorités pour permettre aux familles d’identifier leurs défunts. Dans la vidéo, on voit le compteur numérique afficher 250, suggérant un nombre important de décès.

Dans une autre vidéo filmée au cimetière Beshesht Zahra à Téhéran et analysée par nos équipes, ce sont 120 sacs mortuaires que nous avons vu identifier. Un proche d’une victime qui s’est rendu sur place nous décrit la morgue du cimetière débordant de cadavres.
Les forces de sécurité impliquées dans la répression meurtrière comprennent le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), y compris ses bataillons Basij, et diverses divisions de la police iranienne, connues sous leur acronyme persan FARAJA, ainsi que des agents en civil.
Elles sont responsables de ces meurtres de masse. Pourtant, les autorités ont nié toute responsabilité. Elles ont contraint les familles de certaines victimes à apparaître dans les médias d'État pour attribuer la responsabilité des décès à des accidents ou aux manifestants. Les autorités ont aussi menacé les proches de représailles et d'enterrements secrets si elles ne se conformaient pas à leurs exigences.

Une femme de la ville d'Ispahan a déclaré à Amnesty International qu'un agent l'avait poussée à terre et lui avait piétiné le dos alors qu'elle fuyait les forces de sécurité qui dispersaient violemment les manifestations. Elle a partagé des images montrant son visage ensanglanté et couvert d'écorchures. Elle a déclaré : « Plus je me débattais, plus il appuyait fort. Je ne pouvais plus bouger. J'ai crié, mais il m'a dit de me taire. »
Traqué·es jusque dans les hôpitaux
Dans les hôpitaux, des scènes d’horreurs nous sont rapportées. Le témoignage d'un membre du personnel médical à Fardis décrit un afflux massif et sans précédent de blessés et de cadavres.
Les autorités ont traqué et arrêté les manifestant·es jusque dans les hôpitaux. Le 4 janvier 2026, la police iranienne et les forces du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont attaqué l'hôpital Imam Khomeini à Ilam, où des manifestant·es blessé·es étaient soigné·es. Des agents ont tiré des projectiles en métal et des gaz lacrymogène dans l'enceinte de l'hôpital, ont brisé des portes vitrées et ont frappé des patients, leurs proches et des membres du personnel médical.
La présence des forces de sécurité dans les hôpitaux a dissuadé de nombreux·ses manifestant·es blessé·es de se faire soigner. Nous condamnons fermement ces attaques, qui sont illégales et contraires au droit international.
Selon un défenseur des droits humains, Mohsen Armak est décédé à Hafshejan, dans la province de Chaharmahal et Bakhtiari, après avoir été transporté dans une ferme d'élevage plutôt qu'à l'hôpital, alors qu'il avait été blessé par un projectile en métal le 3 janvier.
Un manifestant de Dehdasht, dans la province de Kohgiluyeh et Boyer-Ahmad, a déclaré que les forces de sécurité lui avaient tiré dessus lors des manifestations du 3 janvier 2026. Craignant d'être arrêté, il a évité de se faire soigner à l'hôpital malgré le risque de perdre sa jambe. Un médecin légiste indépendant a analysé la photographie de sa blessure. Selon lui, elle pourrait avoir été causée par un seul impact par balle de fusil de chasse.
Coupures massives d’internet
Depuis le 8 janvier, la population iranienne est isolée du monde. Les autorités ont coupé internet et les télécommunications dans tout le pays pour faire taire la dissidence et empêcher les victimes, les journalistes et les organisations de défense des droits humains de témoigner.
Cette coupure totale d'Internet ne fait pas que dissimuler les violations des droits humains, elle constitue en soi une grave violation des droits humains.
Rebecca White, chercheuse au Security Lab d'Amnesty International
Auparavant, les autorités iraniennes avaient déjà eu recours à ce type de méthodes. En novembre 2019, les forces de sécurité avaient illégalement tué des centaines de manifestants et de passants au cours de cinq jours de manifestations, tandis que les autorités imposaient une coupure quasi totale d'Internet.
Les autorités ont de nouveau imposé des coupures d'Internet lors du soulèvement Femme, Vie, Liberté de septembre à décembre 2022, alors que les forces de sécurité tuaient illégalement des centaines de manifestants et de passants.
Politique de « zéro tolérance »
Dès les premiers jours de manifestations, de hauts responsables de l'État ont diabolisé les participants, les qualifiant d'« émeutiers » et promettant une répression « ferme ».
Le 3 janvier 2026, le guide suprême Ali Khamenei a affirmé que « les émeutiers devaient être remis à leur place ». Le même jour, le corps provincial du CGRI de la province du Lorestan déclarait que la période de « tolérance » était terminée, s'engageant à cibler « les émeutiers, les organisateurs et les leaders des mouvements anti-sécurité [...] sans aucune clémence ».
Le 5 janvier 2026, le chef du pouvoir judiciaire ordonnait également aux procureurs de ne montrer « aucune indulgence » envers les manifestants et d'accélérer leurs procès.
Les autorités ont aussi diffusé les « aveux » obtenus sous la contrainte des détenus. Le 5 janvier 2026, Tasnim News, affiliée au CGRI, a diffusé les « aveux » d'une femme de 18 ans et d'une jeune fille de 16 ans, les accusant d'avoir « mené des émeutes ».
Le règne de la violence et de l’impunité
Surveiller, arrêter, torturer, violer, tuer. Telle est la stratégie des autorités depuis des années pour étouffer toute forme de contestation en Iran. Les récentes violences contre les manifestations n’ont rien d’inédit, elles s'inscrivent dans un schéma alarmant de vagues de répression.
Lire aussi : Iran : après les bombes, la répression
La fréquence et la persistance avec lesquelles les forces de sécurité iraniennes ont recouru illégalement à la force, y compris à la force meurtrière, contre les manifestants, combinées à l'impunité systématique dont bénéficient les membres des forces de sécurité qui commettent des violations graves, indiquent que l'utilisation de telles armes pour réprimer les manifestations reste une politique d'État bien établie
Michael Page, directeur adjoint pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à Human Rights Watch.
Depuis des années, nous documentons les graves violations des droits humains perpétrés en Iran. Mais en l'absence d'enquêtes pénales efficaces, impartiales et indépendantes, les autorités iraniennes continuent de bénéficier d’une impunité totale. Il est temps que l’impunité cesse !
Aux côtés de Human Rights Watch, nous appelons les autorités iraniennes à :
Cesser tout recours illégal à la force et aux armes à feu
Cesser les arrestations arbitraires massives contre les manifestants
Libérer immédiatement et sans condition toute personnes détenues arbitrairement
Garantir l’accès aux soins à toutes les personnes qui en ont besoin
Protéger tous les détenus contre la torture et autres mauvais traitements
Rétablir immédiatement l’accès complet à internet
Nous appelons par ailleurs les États membres de l'ONU à prendre des mesures immédiates et coordonnées pour protéger les manifestants et lutter contre l'impunité qui alimente la politique répressive des autorités iraniennes, à travers :
La mise en place de sessions extraordinaires du Conseil des droits de l'homme et du Conseil de sécurité des Nations unies.
La mise en place de mécanismes judiciaires internationaux visant à mener rapidement des enquêtes criminelles et à poursuivre les auteurs de crimes relevant du droit international et de violations flagrantes des droits humains.
Demander au Conseil de sécurité de l’ONU le renvoi de la situation en Iran devant la Cour pénale internationale (CPI)
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