Nos équipes ont analysé deux ans d’opérations israéliennes au Liban, de 2024 à 2026. Le constat est sans appel : dans le sud Liban et au sud de Beyrouth, les ordres d’« évacuation » de l’armée israélienne se sont multipliés à un rythme sans précédent. Une stratégie visant à déplacer de force pour dépeupler. En droit international, c’est un crime de guerre. Entre témoignages, analyses d’ordre militaires, images satellites et vidéos, voici notre enquête.
« Les maisons sont détruites, les bâtiments ont disparu, les routes sont défoncées» Joumana décrit Odaisseh, son village du sud Liban, proche de la frontière israélienne. En 2024, l’armée israélienne démarre des opérations pour démolir le village. Joumana est forcée de fuir. Elle laisse derrière elle sa maison, qui sera détruite par l’armée israélienne. En 2025, elle obtient une autorisation pour revenir à Odaisseh afin d’enterrer sa tante. Le village qu’elle retrouve n’est plus le sien : il est défiguré, vidé de toute trace de vie. «Personne n’est revenu. Il n’y a plus de vie là-bas. » Le témoignage de Joumana date de 2025. Aujourd’hui, son village, Odaisseh, n’existe presque plus. Un village rayé de la carte, comme tant d’autres dans le sud Liban.
Les maisons sont détruites, les bâtiments ont disparu, les routes sont défoncées […] Personne n’est revenu.
La zone détenue par l’armée israélienne couvre aujourd’hui 6% du Liban, une superficie en nette augmentation par rapport à 2024. L’armée israélienne nomme cette partie du territoire comme «zone de défense».
Notre enquête révèle que l’armée israélienne a considérablement intensifié ses recours aux déplacements forcés en 2026, en s’appuyant sur deux méthodes : les ordres d’ «évacuation» massifs et les ordres d’interdiction de retour.
Comment avons-nous enquêté ?
Pour cette nouvelle enquête, nous avons combiné trois sources : analyse d’ordres militaires israéliens, entretiens avec des personnes déplacées de force et analyses de sources ouvertes incluant des images satellites.
Nous avons analysé 447 ordres d’évacuations entre le 23 septembre 2024 et le 31 mai 2026 afin de mener une analyse comparative des opérations de l’armée israélienne. Nous avons interrogé 19 habitant·es dont 18 habitant·es de zones ayant reçu des ordres d’ «évacuations» massifs et 1 humanitaire.
Des ordres d’évacuation : « tout le monde doit partir »
Comme dans la bande de Gaza, l’armée israélienne émet au Liban des ordres d’ «évacuation», forçant les populations civiles à quitter leurs foyers. Entre septembre 2024 et mai 2026, elle en a publié 171 sur son compte X. Sur ces 171 ordres d’«évacuation», 136 ont été émis en 2026 – soit près de 80% en une seule année.
L’exemple de Dahiyé, localité densément peuplée dans la banlieue sud de Beyrouth, illustre cette intensification des opérations israéliennes. En 2024, l’armée israélienne n’y avait émis aucun ordre d’évacuation. En 2026, elle en a émis 27 en seulement trois mois, de mars à mai. Dans le même temps, les avertissements préalables ont quasiment disparu : 107 en 2024, 15 en 2026.
Hala (pseudonyme), 60 ans, habitante du village de Chaqra, n’avait pas vu passer l’ordre. Le 2 mars 2026, à 4h du matin, l’armée israélienne ordonne l’évacuation de son village et de 52 autres localités. À son réveil, plus personne : «Tout le monde était parti avant moi, raconte-t-elle.Tout le quartier était désert.»
Carte comparative des ordres d’« évacuation » émis par l’armée israélienne dans le sud Liban entre septembre 2024 et mai 2026


Les ordres d’évacuation de l’armée s’étendent désormais à de plus en plus de territoires. Dès le 3 mars 2026, l’armée israélienne a émis son plus grand ordre d’«évacuation» à ce jour, couvrant toutes les zones au sud du fleuve Litani, soit environ 8,5 % du Liban. Quelques jours plus tard, un ordre encore plus large la zone au sud du fleuve Zahrani, soit près de 10 % du Liban, où vivent quelque 800 000 personnes.
L’armée israélienne va chaque jour plus loin : le 27 mai 2026, un nouvel ordre d’évacuation est émis dans cette même zone. C’était le premier jour de l’Aïd. Ces déplacements répétés et permanents épuisent les populations. Ce sont des crimes de guerre.
En droit international, forcer des civil·es à quitter leur territoire c’est ce qu’on appelle un transfert illégal de population et c’est un crime de guerre car il viole la quatrième Convention de Genève.
Interdictions de rentrer : « ne revenez pas »
Le déplacement forcé n’est pas le seul supplice infligé aux populations civiles au Liban. En plus de les déplacer, l’armée israélienne interdit à des dizaines de milliers de personnes, de rentrer sur leur terre.
Entre novembre 2024 et février 2025, l’armée israélienne publie 35 avis interdisant aux habitant·es du sud Liban de rentrer chez eux jusqu’à nouvel ordre. Pendant cette même période, 81 civil·es sont tués par l’armée et 120 blessés alors qu’ils et elles tentaient de rejoindre leurs villages. Parmi ces interdictions de retour, six interdisaient spécifiquement l’accès aux oliveraies, privant des familles entières de leur principale source de revenus dans une région qui produit plus d’un tiers de la récolte nationale d’olives.
À lire aussi : « Survivre à la guerre dont nous rendons compte » : au Liban, le récit de notre collègue Bissan Fakih
Le 20 avril 2026, trois jours après l’annonce du cessez-le-feu du 17 avril, l’armée israélienne publie sa nouvelle carte de «zone de défense». Sur 74 villages répertoriés dans cette zone, les habitant·es de 53 d’entre eux se voient interdire tout retour. L’accès au fleuve Litani et aux vallées d’al-Salhani et d’al-Saluki sont également interdits. Les cartes et les listes de villages publiés par l’armée israélienne contiennent des inexactitudes géographiques et des fautes d’orthographe, semant la confusion sur les zones accessibles et celles qui ne le sont plus.
Carte des ordres de non-retour émis par l’armée israélienne dans le sud Liban en avril 2026

Pour les habitant·es de Kfar Kila et d’Odaisseh, deux villages situés entre 100 et 300 mètres de la frontières israélienne, le retour n’est plus envisageable. Quatre résident·es déplacés depuis 2024 témoignent : leurs maisons ont été détruites, les militaires israéliens sont présents à chaque coin de rue. Vouloir rentrer, c’est prendre le risque d’être tué. La population n’est pas autorisée à revenir dans les ruines de leurs maisons, sous peine de se faire tirer dessus. Mais certains ont pu rentrer, avec une autorisation précise.
Images de destruction par l’armée israélienne de maisons et autres bâtiments du village d’Odaisseh.


Salma (pseudonyme), a pu retourner à Kfar Kila. Elle avait obtenu une autorisation pour enterrer sa grand-mère. « Ils nous ont accordé 10 minutes… » confie-t-elle ». « Le drone [israélien] volait au-dessus de nous (…) on pleure pendant 10 minutes puis on repart, tout cela sur la route qu’ils nous ont indiquée. » Le 30 mars 2026, Salma a appris que l’ancien cimetière où une grande partie de sa famille repose a été rasé au bulldozer.

Aujourd’hui au Liban, plus d’un million de personnes sont déplacées. Les déplacements forcés documentés dans notre enquête (ordres d’évacuation massifs, interdictions de retour, destructions de villages) constituent des crimes de guerre. Les populations civiles du pays du Cèdre, comme celles de Gaza, se retrouvent prises dans un cycle sans fin de violences de l’armée israélienne. Si l’État d’Israël les perpétue, c’est parce qu’il jouit d’une impunité totale. Pour que l’impunité d’Israël cesse enfin, la dénonciation et l’action sont plus que jamais nécessaire.

© RAFAEL YAGHOBZADEH / Quelques jours après l’annonce d’évacuation massive de l’armée israélienne, à Beyrouth, Liban, le 5 mars 2026, une famille syrienne retourne chez eux dans la banlieue sud, à Beyrouth, Liban, le 8 mars 2026. Ibrahim, un Syrien de 40 ans, retourne chez lui avec sa femme et leur enfant. Ils s’étaient réfugiés quelques jours rester chez un cousin dans la Bekaa
les visages de ceux que la guerre a déracinés
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