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Réfugiés et migrants

Qatar : des agents de sécurité soumis au travail forcé 

A sept mois de la Coupe du Monde de la FIFA 2022 au Qatar, dans quelles conditions travaillent ceux qui vont en assurer la sécurité ? Les réformes du Qatar profitent-elles à tous les travailleurs migrants ? Dans un nouveau rapport, intitulé « Ils nous prennent pour des machines », nous avons recueilli le témoignage de 34 gardes de huit sociétés de sécurité privées différentes au Qatar. Ils témoignent tous des graves violations en matière de droit du travail dont ils sont victimes, qui s'apparentent parfois à du travail forcé.  

Depuis des mois, nous interpellons la Fédération Française de Football (FFF) et la FIFA, organisatrice du tournoi, sur les conditions indignes des travailleurs migrants au Qatar dans le cadre de la préparation de la Coupe du monde. En vain. Noël Le Graët, président de la FFF, a récemment affirmé dans la presse : « on a tous eu des inquiétudes mais depuis 3 ans, moi, je n'en ai plus » avant de réaffirmer qu’il était « très content de jouer au Qatar ». Pourtant sur le terrain, rien ne change ou si peu, pour les travailleurs migrants au Qatar. Les agents de sécurité que nous avons interrogés et qui travaillent notamment pour des projets liés à la Coupe du monde 2022, sont pour certains soumis à du travail forcé.  

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Comment avons-nous enquêté ?  

Entre avril 2021 et février 2022, nos chercheurs ont mené des entretiens approfondis avec 34 personnes occupant ou ayant occupé des postes de gardien, superviseur ou responsable de sécurité. L’organisation s’est appuyée sur des travaux de recherche antérieurs, effectués en 2017 et 2018 auprès de 25 agents d’une société de sécurité. La cohérence entre les récits des agents des différentes entreprises indique que, loin d’être des incidents isolés, leurs difficultés sont généralisées. 

Les 34 agents interrogés pour le dernier rapport avaient travaillé pour huit sociétés différentes de sécurité privée ayant fourni des services sur des sites tels que des ministères et des stades de foot, ainsi que dans des infrastructures essentielles pour la Coupe du monde 2022, comme des hôtels, des infrastructures de transport et des installations sportives. Au moins trois de ces entreprises ont assuré des services de sécurité lors de tournois de la FIFA, notamment la Coupe du monde des clubs 2020 de la FIFA (reportée à 2021) et la Coupe arabe 2021 de la FIFA. 

« Ils nous prennent pour des machines. » 

Ils travaillent douze heures par jour, sept jours par semaine, parfois pendant des mois ou des années sans un seul jour de repos. Pour prendre leur jour de repos, comme la loi les y autorise, ces travailleurs doivent obtenir l’autorisation expresse de leur employeur. Une demande souvent refusée. Et le prendre sans autorisation peut donner lieu à une retenue sur leur salaire, une pratique relevant clairement du travail forcé. 

La première année, c’est celle de « la survie des plus forts » résume un travailleur. Milton, arrivé du Kenya, a travaillé comme agent de sécurité dans un hôtel jusqu’en 2021. Ses horaires ? De 6h30 à 20h, sans un seul jour de repos pendant des mois. Abdul, originaire du Bangladesh, a quant à lui travaillé comme gardien au Qatar de 2018 à 2021. Il n’a pas eu un seul jour de repos en trois ans. Quant à Zeke, venu d’Ouganda, il a dû suivre une formation d’une semaine en amont du tournoi de la Coupe du monde des clubs de la FIFA pour lequel il travaillait en février 2021. Ces séances de formation de huit heures commençaient immédiatement après sa journée de travail habituelle. 

Imaginez ce que c’est que de faire une journée de travail de 12 heures puis d’être conduit au centre de formation, où vous suivez ensuite une formation pendant huit heures. Toute la soirée. Puis vous reprenez le travail à 5 h du matin. Vous dormez quatre heures par nuit et vous recevez votre formation toute la semaine. Ils nous prennent pour des machines » 

Zeke, originaire d’Ouganda et travaillant au Qatar  

Jacob vient lui aussi d’Ouganda. Il a travaillé pour une société qui surveillait les voies d’accès au stade Khalifa International et réceptionnait les livraisons. Il nous a expliqué que prendre une journée de repos obligatoire sans autorisation pouvait donner lieu à une sanction allant jusqu’à 200 rials (soit l’équivalent de plus de cinq jours de travail). Quant à Ben, qui a travaillé 18 mois d’affilée sans un jour de repos, il a vu son salaire être amputé de deux jours parce qu’il est tombé malade et a pris un jour de congé maladie - l’un pour absence, l’autre pour ne pas avoir fourni de certificat médical (voir encadré). 

Et aujourd’hui encore, après les milliers de personnes mortes sur les chantiers au Qatar, sur les 34 agents interrogés, une quinzaine ont été affectés à des postes en extérieur, en pleine chaleur, parfois sans abri ou sans eau potable, y compris en plein été (alors que le travail à l’extérieur est censé être restreint à cette période). Le risque que représente le stress thermique pour la vie des travailleurs et travailleuses est pourtant bien réel. 

Aller plus loin : découvrir notre campagne pour les droits des travailleurs migrants au Qatar

Le travail forcé, c’est quoi ?  

L’Organisation internationale du travail (OIT) définit le travail forcé comme le travail accompli contre son gré ou sous la menace d’une peine, notamment d’une sanction financière. 

Escroqueries et racisme 

Au-delà des conditions extrêmes de travail, nous avons découvert que quatre des sociétés sur lesquelles nous avons enquêtées ne rémunèrent toujours pas les heures supplémentaires au taux prévu par la loi. Dans certains cas, elles escroquent plusieurs centaines de rials par mois à leurs salariés – une somme atteignant parfois l’équivalent de huit jours de salaire. De la même façon, plusieurs travailleurs ont subi de lourdes pénalités financières pour « mauvaise conduite ». Cette « mauvaise conduite » n’était en réalité qu’un port estimé incorrect de leur uniforme ou un « abandon de poste » pour aller aux toilettes (sans être remplacé par quelqu’un). 

Les gardiens interrogés ont également fait état de discriminations fondées sur l’origine ethnique, la nationalité et la langue. Les salaires de ces travailleurs pour la plupart originaires d’Ouganda ou du Kenya, seraient inférieurs à ceux d’autres gardiens, en particulier des travailleurs arabophones, pour des emplois équivalents. Ils seraient également souvent affectés aux postes les plus durs, comme ceux exposés à une forte chaleur. Asher, originaire du Kenya, a travaillé sur différents sites au Qatar jusqu’en 2021. Il explique : « vous pouvez découvrir qu’un Kenyan est payé 1 300 rials, mais que, pour le même travail d’agent de sécurité, les Philippins gagnent 1 500 rials. Pour les Tunisiens, c’est 1 700 rials. Le salaire est fixé en fonction de la nationalité. » 

Omar de son côté, doit faire face aux remarques racistes de ses employeurs : 

Ils disent : Tu es un Africain, tu peux travailler 12 heures parce que tu es fort.

Omar, travailleur migrant au Qatar 

Bien que le Qatar ne dispose d’aucune loi spécifique interdisant la discrimination raciale, ce type de traitements est contraire à la Constitution du pays et au droit international. 

Que dit la loi qatarie en matière de droit du travail ?  

Sur le rythme de travail : 

La législation et la réglementation qatariennes limitent les heures de travail à un maximum de 60 heures par semaine, heures supplémentaires comprises, et indiquent clairement que toute personne a droit à une journée complète de repos (rémunérée) par semaine. Ces dispositions reflètent les normes et le droit internationaux : le repos est un droit humain fondamental. Problème : elles ne sont pas appliquées pour de nombreux travailleurs migrants au Qatar. 

Sur les arrêts maladies :  

Selon la législation qatarienne, les employés doivent prouver qu’ils sont malades dès le premier jour de leur absence en fournissant un certificat délivré par un médecin approuvé par leur employeur. Une règle souvent impossible à tenir pour les travailleuses et travailleurs migrants avec leurs horaires de travail, et qui permet aux employeurs abusifs de sanctionner encore plus leur personnel. 

Sur le stress thermique :  

Depuis 2017, le Qatar met en œuvre des restrictions concernant le travail à l’extérieur pendant les mois les plus chauds. En 2021, l’interdiction de travailler à certaines heures en été a été élargie et les travailleurs migrants ont obtenu le droit de cesser le travail s’ils estiment que la chaleur menace leur santé. Mais les autorités doivent aller plus loin pour faire appliquer ces lois. 

Liens directs de la FIFA avec des employeurs abusifs 

La FIFA et le Comité suprême n’ont pas renouvelé le contrat de deux des trois sociétés qui assuraient les services de sécurité sur les sites de la Coupe du monde. Ils les ont dénoncées au ministère du Travail après avoir découvert eux-mêmes des preuves de certaines atteintes aux droits humains sur lesquelles nous avons réuni des informations. Cependant, aucun de ces deux organismes n’a fourni suffisamment de détails pour évaluer si ce désengagement s’est effectué de manière responsable, transparente et en dernier recours. Nos recherches indiquent aussi que la FIFA et le Comité suprême devaient être au courant du risque d’atteintes aux droits humains bien avant. 

Ni la FIFA ni le Comité suprême n’ont exercé toute la diligence requise avant de conclure des contrats avec les entreprises, ce qu’a aggravé le fait qu’ils n’ont pas identifié et éliminé à temps les atteintes aux droits humains. Ces deux organismes ont ainsi bénéficié des services de ces entreprises alors qu’elles commettaient des atteintes aux droits des travailleurs. Par conséquent, ces organismes ont le devoir de fournir des réparations aux personnes lésées pendant qu’elles travaillaient sur les sites et les événements liés à la Coupe du monde, ou de coopérer dans ce sens. 

Des travailleurs démunis face à l’impunité de leurs employeurs 

La plupart des travailleurs que nous avons interrogés se sont rendus au Qatar sans savoir ce qui les attendait sur place. Ce n’est qu’une fois arrivés qu’ils ont découvert que le salaire et les conditions de travail étaient très différents de ce qui leur avait été promis. Et bien souvent, ils ne se sentent pas capables de porter plainte par peur des conséquences. Juma explique à quel point les travailleurs se sentaient démunis pour contester ces pénalités : 

Il n’y a rien à faire contre cette situation. Oui, nous connaissons les règles et nous savons ce que le droit du travail établit, mais comment pouvons-nous contester cela ? Nous ne sommes pas en mesure de le faire.  

Juma, travailleur migrant au Qatar 

Au Qatar, il est interdit aux travailleuses et travailleurs migrants d’adhérer à des syndicats ou d’en former, ce qui accentue le déséquilibre entre les deux parties. Et si, en 2017, le pays a entrepris de mettre en place un programme prometteur pour résoudre les problèmes liés aux conditions de travail (introduction d’un salaire minimum, amélioration de l’accès à la justice, abrogation des principaux aspects du système de parrainage de la kafala aux dispositions abusives...), la mise en œuvre de ces réformes laisse à désirer.  

« Beaucoup d’agents de sécurité auxquels nous avons parlé savaient que leurs employeurs violaient la loi, mais se sentaient totalement démunis pour y remédier. Épuisées physiquement et psychologiquement, ces personnes continuaient d’aller travailler, sous la menace de pénalités financières – ou, pire, d’un licenciement ou de l’expulsion du pays », explique Stephen Cockburn, notre responsable Justice économique et sociale.  

Malgré les progrès accomplis par le Qatar ces dernières années, des employeurs, notamment dans le secteur de la sécurité privée, exploitent donc toujours leur personnel au vu et au su de tous. Les autorités qatariennes doivent prendre des mesures urgentes pour protéger les travailleurs et travailleuses et obliger les auteurs d’infractions à rendre des comptes. Le temps passe vite : si de meilleures pratiques ne sont pas mises en place maintenant, les atteintes aux droits humains se perpétueront longtemps après le départ des supporteurs et supportrices. 

Nos demandes 

Nous demandons instamment au Qatar : 

d’enquêter de toute urgence sur les atteintes aux droits humains dans le secteur de la sécurité privée ;

de publier ses conclusions et d’offrir des réparations aux travailleurs et travailleuses, notamment en veillant à ce que ces personnes obtiennent la rémunération et le repos auxquels elles ont droit ;  

de publier un plan d’action détaillé pour éliminer efficacement les pratiques relevant du travail forcé dans ce secteur. 

Nous demandons à la FIFA et la FFF de : 

renforcer les mesures de prévention des atteintes aux droits humains dans le secteur de la sécurité privée, où le risque est important par nature, si elle ne veulent pas que d’autres pratiques condamnables viennent ternir plus encore le tournoi ; 

employer des moyens de pression pour pousser le Qatar à mieux mettre en œuvre ses réformes et faire appliquer ses lois.

Complément d’information 

Nous ne citons pas le nom des huit entreprises dans notre rapport, pour ne pas risquer de voir de clients de grande notoriété rompre brusquement leur engagement et provoquer des pertes d’emplois, ce qui aggraverait la situation des travailleurs et travailleuses migrants. Mais nous avons néanmoins fourni des renseignements détaillés au ministère du Travail du Qatar, ainsi qu’à la FIFA et au Comité suprême pour les projets et l’héritage lorsqu’il y avait lieu, et les exhortons à poursuivre les enquêtes. 

En réponse, le ministère du Travail du Qatar a admis que « des mesures doivent être prises immédiatement à l’égard des cas individuels d’actes répréhensibles ». Cependant, il a contesté que ces cas soient le signe de « problèmes sous-jacents, compte tenu du solide système que le Qatar a implanté », et a déclaré que « l’existence d’entreprises enfreignant les règles recule tandis que les mesures de contrôle se mettent en place et que l’application volontaire se généralise parmi les employeurs. » 

Le Comité suprême a déclaré que, quels que soient les règlements ou les dispositifs de contrôle, certains fournisseurs tenteront toujours de « contourner le système ». Il a poursuivi en confirmant son engagement à détecter les infractions et à y remédier. La FIFA a fourni un complément d’information, mais n’a pas souhaité nous répondre. 

Agir

Ramenez la coupe à la raison

Depuis plus de dix ans, au Qatar, des milliers de travailleuses et travailleurs migrants qui œuvrent pour la Coupe du monde de football 2022 vivent un enfer. En France, nous demandons à la Fédération Française de Football (FFF) d’agir face à ces violations des droits de milliers de travailleuses et travailleurs migrants au Qatar. 

Qatar : des agents de sécurité soumis au travail forcé  - Amnesty International France