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Israël

les migrants réveillent des consciences

Une fresque dans le centre de Tel-Aviv © Martin Barzilai / Haytham-REA

Benyamin Netanyahou annule son projet contesté d’expulsions des réfugiés africains.

Benyamin Netanyahou s’est trompé sur la société israélienne.

Le 24 avril dernier, la Cour suprême lui a infligé un sérieux camouflet en invalidant son projet d’expulsions forcées de demandeurs d’asile africains vers un pays tiers. Huit mois auparavant, persuadé de jouer sur du velours, le Premier ministre israélien dénonçait des « infiltrés », vocable qui désigne les demandeurs d’asile originaires d’Érythrée et du Soudan lors d’une visite dans le sud paupérisé de Tel Aviv.

Il espérait par la même occasion faire oublier les multiples investigations policières dont il était l’objet.

Certes, le projet retoqué, la méfiance reste de mise car le gouvernement a rapidement annoncé la réouverture du grand centre de rétention de Holot, dans le désert du Neguev, fermé en mars en prévision des expulsions. Et surtout, il ne s’agit en aucun cas d’un recul idéologique.

« Nous sommes traités de cancers »

« Nous subissons une forte discrimination, constate Michael Teklit, Érythréen, en Israël depuis décembre 2007. Nous la vivons dans les services publics à chacune de nos démarches, dans la rue, partout. Nous sommes traités de "cancers", d’"infiltrés", de "terroristes". Une bonne partie de la société nous considère comme une menace existentielle ».

Comme nombre de ses compatriotes, le jeune homme de 30 ans a fui le service militaire obligatoire à durée indéterminée mis en place par Asmara. Israël n’était pas sa destination : « c’était la route, à l’époque. La Libye n’était pas recommandée et nous ne savions pas que nous allions être ­rackettés et torturés dans le Sinaï », rappelle-t-il.

Une bénévole aide un réfugié avec son visa © Martin Barzilai / Haytham-REA

Les quelque 35 000 ressortissants érythréens et soudanais qui vivent en Israël ne sont pas considérés comme des réfugiés mais comme des migrants économiques illégaux. L’État hébreu a certes signé la Convention de Genève de 1951, mais n’a pas de législation sur l’asile.

Comprendre : Qu'est-ce qu'un réfugié ?

Jusqu’en 2009, le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) se chargeait de déterminer qui relevait ou non du statut de réfugié. Depuis, c’est un organisme gouvernemental israélien qui l’attribue. Seuls 10 Érythréens et un Soudanais l’ont reçu, et aucun depuis mai 2016. Les demandeurs d’asile reçoivent des récépissés de séjour valables deux mois et renouvelables, qui ne donnent droit ni au séjour ni au travail ni au logement.

Petits arrangements entre États

Dans la deuxième moitié de 2017, le projet d’expulsion de masse se précise.

Lié par la Convention de Genève, Israël ne peut pas renvoyer Érythréens et Soudanais dans leurs contrées respectives ? Qu’à cela ne tienne, en novembre, le gouvernement annonce qu’un État africain est prêt, moyennant finances, à accueillir les expulsés.

Le nom du pays ne reste pas longtemps secret : il s’agit du Rwanda. La somme offerte à Kigali par l’État d’Israël pour chaque expulsé : 5 000 dollars. L’Ouganda a également donné son accord, dit-on. En fait, des « départs volontaires » ont déjà lieu vers Kigali.

Des enquêtes menées par des députés, des organisations de défense des droits de l’homme et des journalistes démontrent que ceux qui sont partis ont fléchi devant une vie rendue insupportable par les tracasseries administratives.

Elles prouvent aussi que les promesses israéliennes ne sont pas tenues : les « volontaires », munis d’un pécule de 3 500 dollars ne sont pas accueillis par les autorités rwandaises. Pas de titre de séjour, pas d’autorisation de travail.

Après une nuit dans un hôtel proche de l’aéroport, ils sont envoyés vers l’Ouganda voisin. De là ils passent en Libye puis essaient de gagner l’Europe. Le HCR a documenté plusieurs cas, les entretiens ont eu lieu dans des campements en Italie.

Cet arrangement est conforme à la loi israélienne, puisque la Cour suprême a autorisé, en août 2017, l’expulsion vers un « pays sûr ». Un projet de loi approuvé par la Knesset en décembre prévoit que les expulsions commencent le 1er avril 2018. Ceux qui refuseront de monter dans l’avion seront emprisonnés pour une durée indéterminée dans le centre de détention de Saharonim dans le Neguev.

Le HCR s’inquiète publiquement.

Des réfugiés soudanais et érythréens attendent pour renouveler leur visa temporaire devant un bâtiment du ministère de l'Intérieur, Bnei Brak au nord de Tel-Aviv

Des réfugiés soudanais et érythréens attendent pour renouveler leur visa temporaire devant un bâtiment du ministère de l'Intérieur, Bnei Brak au nord de Tel-Aviv © Martin Barzilai / Haytham-REA

Début janvier, plusieurs organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International Israël, accusent le gouvernement de mettre en danger la vie des réfugiés en les envoyant vers le Rwanda. Et l’opinion publique commence à bouger. Une campagne « Stop aux déportations » est lancée.

Des écrivains, comme Amon Oz, David Grossman ou Etgar Keret, des artistes, des philosophes, des proviseurs de lycée, signent des textes demandant à Benyanim Netanyahou de renoncer au programme d’expulsions. Des pilotes d’El Al annoncent qu’ils refuseront de transporter des expulsés.

Promesse symbolique, la compagnie nationale israélienne ne desservant pas le Rwanda, mais elle marque les esprits. Surtout il est fait appel à la tradition juive et à l’histoire du peuple juif.

Le rapprochement avec la déportation

Veronika Cohen est une petite femme fluette qui marche voûtée. Sous les cheveux gris relevés en chignon, les yeux bruns sont vifs. Dans le brouhaha de ce centre commercial de Jérusalem, ses mots sont sans appel.

Cette décision d’expulser des Africains est une trahison de l’âme juive, des valeurs juives, de l’histoire juive

Veronika Cohen, une vieille dame israélienne

Veronika a été à l’origine d’une lettre adressée à Benyamin Netanyahou, signée par 36 survivants du génocide des Juifs d’Europe. Cette native de Budapest n’était qu’un bébé pendant la Deuxième Guerre mondiale.

« Mes parents et moi-même en avons réchappé grâce à une série de miracles, raconte-t-elle. Des gens ont risqué leur vie pour nous pendant la guerre, beaucoup d’entre eux ont payé un prix très lourd. Nous devons, à notre tour, être prêts à prendre des risques pour sauver des personnes en danger ».

En Israël, le rapprochement avec la déportation des Juifs pendant les années 1940 a rapidement fait florès. Au même moment, une belle histoire se répand : celle d’un jeune Érythréen qui, dans le camp de réfugiés en Éthiopie où il atterrit, tombe sur Le Journal d’Anne Frank et, enthousiasmé, décide de le traduire en Tigréen.

Il veut aller là où « vit le peuple d’Anne Frank », espérant ainsi être protégé et se retrouve dans le quartier sud de Tel Aviv. Femme rabbin d’origine américaine, Susan Silverman, a également fait référence à l’adolescente juive d’Amsterdam, à l’issue d’un meeting de l’ONG Rabbins pour les droits de l’homme : « elle a été cachée pour ne pas être envoyée à la mort. Or nous savons, et c’est documenté, que ces personnes, si elles sont expulsées, risquent leur vie ».

Quelques jours plus tard, sur le modèle des villes sanctuaires américaines, Susan Silverman et deux de ses collègues, Tamara Schagas et Nava Hafetz, créent l’association Miklat Israel (« Israël le sanctuaire » en hébreu) pour rassembler les citoyens prêts à cacher un réfugié. Le succès est foudroyant.

En deux semaines, 700 familles se déclaraient volontaires, elles étaient 2 500 un mois plus tard ! 

Nava Hafetz, cofondatrice de l'association Miklat Israel

La mobilisation s’amplifie. Le 24 février, une manifestation rue Levinsky, dans le quartier sud de Tel Aviv, rassemble quelque 20 000 personnes. Gigantesque, à l’échelle du pays.

Dans son appartement de Jérusalem, ce jour de mars, Nava Hafetz explique l’indignation qui a gagné une partie de la société israélienne : « la tradition judaïque dit "tu ne remettras pas à son maître un esclave qui s’est enfui" et cela s’applique aux réfugiés. Cette décision est illégale, au regard de la loi juive, de la loi israélienne et de la loi internationale. Il est de notre devoir de résister ».

Quant à l’évocation d’Anne Frank, elle concerne l’acte de cacher une personne en danger, pas davantage : « on ne fait pas de ­comparaison avec l’Holocauste, affirme Nava Hafetz. Les deux situations n’ont rien à voir ».

Une sensibilité à géométrie variable

Beaucoup, à commencer par le Grand rabbin ashkénaze David Lau, rejettent le parallèle avec ­l’Holocauste. Tout le monde, en revanche, s’accorde sur l’écho que le « réfugié » rencontre dans la société israélienne.

Raphaëlle Enderlin, étudiante en théâtre de 25 ans, se dit elle aussi prête à cacher des demandeurs d’asile, au nom de son histoire familiale : « Je pense à ma grand-mère. Réfugiée pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle a eu la vie sauve grâce à un policier français. Des deux côtés, paternel comme maternel, mes grands-parents ont été cachés par des civils. Partout et de tout temps, les Juifs ont été persécutés. Nous portons tous cette histoire personnelle ».

Veronika Cohen renchérit « Tout le pays est descendant de réfugiés, enfant ou petit enfant de réfugiés ». La vieille dame malicieuse se dit fière de sa petite fille : « c’est pour cela que cette enfant de 15 ans a écrit aux pilotes d’El Al, pour leur dire de ne pas participer aux expulsions ! ».

Nava Hafetz, elle-même fille de Juifs égyptiens chassés du Caire en 1948, n’explique l’ampleur de la mobilisation que par cet écho : « ça touche des milieux que nous n’attendions pas. Des ultra-orthodoxes ont appelé à cacher des demandeurs d’asile. Et même deux rabbins sionistes religieux habitants de colonies en Cisjordanie ! ».

L’Israël de 2018 est plus sensible à la question des demandeurs d’asile africains qu’à celle des Palestiniens

L’Israël de 2018 est plus sensible à la question des demandeurs d’asile africains qu’à celle des Palestiniens toujours sous occupation et en butte à une colonisation qui s’accélère.

Des femmes comme Veronika, Nava et Raphaëlle, qui représentent trois générations de militantes de gauche, le constatent avec un peu d’amertume mais sans réelle surprise.

Nous avons un conflit territorial avec les Palestiniens. Pour l’Israélien moyen, le Palestinien, c’est l’ennemi. Ce n’est pas le cas du réfugié qui n’a jamais eu comme objectif de s’installer ici.

Nava Hafetz, cofondatrice de l'association Miklat Israel

Elles regardent la société israélienne se réveiller, mais n’ont guère l’espoir que ce réveil dépasse la question des réfugiés. Surtout si Benyamin Netanyahou est obligé d’enterrer son projet d’expulser les « infiltrés ». Ce qui n’est pas dit.

— Gwenaëlle Lenoir pour La Chronique d'Amnesty International France

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