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Un participant au défilé annuel de la fierté à Hong Kong © REUTERS/Bobby Yip

Un participant au défilé annuel de la fierté à Hong Kong © REUTERS/Bobby Yip

Un participant au défilé annuel de la fierté à Hong Kong © REUTERS/Bobby Yip

Discriminations
reportage

Chine : La longue marche des LGBTI

Être gay n'est plus un crime mais les familles restent dans le déni.

Le 14 avril 2018, un coming out géant déferle sur Weibo, le Twitter chinois, sous le mot-dièse #jesuisgay. Plus tôt dans la journée, la plateforme de microblogs a officialisé une « campagne de nettoyage » qui s’attaque aux contenus « illégaux ».

Elle vise, entre autres, « les mangas et vidéos avec des implications pornographiques, promouvant la violence ou liés à l’homosexualité », « qu’il s’agisse d’amour entre hommes ou d’histoires gays fictionnelles ». En une poignée d’heures, 56 240 éléments ont déjà été avalés par le régulateur.

Dans cette vague de commentaires cinglants, on lit la colère sourde des LGBTI chinois, fatigués de cet énième coup de censure, de ce tour de vis de trop. Un internaute : « Il n’y aurait pas ­d’homosexualité sous le socialisme ? C’est incroyable que la Chine progresse économiquement et militairement, mais en revienne à l’époque féodale sur le plan des idées ».

Comment se fait-il que l’opinion publique se soit tellement rétrécie ces deux dernières années ?

Un internaute

La plateforme déborde de milliers de commentaires similaires.

Coup de théâtre, la censure ploie devant ce tapage en ligne. À la surprise générale, Weibo, sous le feu des critiques, revient sur ses déclarations le 16 avril avant de présenter des excuses publiques. Plus de vingt ans après la dépénalisation de l’homosexualité (1997) et son retrait de la liste des maladies mentales (2001), est-ce enfin le signe que les voix LGBTI sont mieux écoutées ?

Sur le papier, la Chine a parcouru du chemin. Les dernières traces du moralisme de la Révolution culturelle, où la sexualité était perçue comme répugnante, disparaissent. Bien que très contrôlé, un solide maillage d’associations détricote les idées reçues jusque dans les villes les plus reculées.

Preuves à l’appui, les applications de rencontres, comme le leader Blued, connaissent un franc succès. Les conférences et débats de la Shanghai Pride, autorisée depuis 2008, prodiguent une formidable effervescence intellectuelle qui donne du crédit à la communauté. Même si l’heure n’est pas encore aux marches en plein air, le festival, qui célébrait ses dix ans en juin, a le mérite de se faire le porte-voix des délégations LGBTI du pays.

Les pas en arrière se multiplient

L’envers du décor est moins reluisant. Depuis ­l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, il y a cinq ans, un bras de fer serré se joue entre les associations de défense des droits LGBTI et leurs interlocuteurs gouvernementaux. Dans le cas de Weibo, le Bureau en charge de la censure. « C’est très dur de comprendre ce qu’on a le droit de faire », explique Ying Xin, la directrice du Beijing LGBTI center.

Aujourd’hui, manifester ou collaborer avec des organisations étrangères attire des problèmes.

Ying Xin, la directrice du Beijing LGBTI center

Un pas en avant, un pas en arrière. Et en 2017, les nuages s'accumulent. L’an dernier, le Human Right Watch a recensé plusieurs conférences LGBTI interdites à Xi’an (centre de la Chine) et à Chengdu (centre-ouest). Avec, à chaque fois, un passage par la case commissariat pour les organisateurs.

Cette même année, l’application de rencontres lesbiennes Rela est aussi suspendue quelques mois sans raison. En mai dernier à Pékin, lors de la Journée de lutte internationale contre l’homophobie, deux étudiantes chinoises affichant des badges arcs-en-ciel sont violemment rossées par un groupe de policiers à l’entrée du Art district. La vidéo a pu faire le tour des réseaux sociaux avant de disparaître. En septembre, à Shanghai, ce sont des fans de la chanteuse pop Dua Lipa qui sont évacués par la sécurité lors d’un concert parce qu’ils brandissaient des drapeaux multicolores…

Et puis, il y a les familles des homosexuels, souvent attachées aux traditions et à des tabous, tout sujet étant susceptible de faire jaser, en particulier les voisins.

En Chine, « la différence est tellement effrayante », résume Jiankang, 25 ans, qui a confié son homosexualité à ses proches l’an dernier. Habitants du Lianyungang, dans la province côtière du Jiangsu, ses parents craignent surtout pour leur réputation. Dans un élan de pragmatisme qui frôle le déni, ils le supplient d’accepter un faux mariage avec une femme de là-bas. « Ils m’ont dit : "Fais-le pour nous s’il te plaît"», explique le jeune homme qui a refusé en bloc cette proposition « malsaine ».

Après les cris puis le silence vient la résignation. Cette année, la mère de Jiankang s’est décidée à l’accompagner à la Shanghai Pride. La petite femme se tient raide comme un I, les joues en feu, les yeux rivés sur le lino de la salle où défile un groupe LGBTI de Changzhou. Et son père ?

Il m’a donné cinq ans pour changer d’orientation sexuelle, sans quoi, je ne ferai plus partie de la famille.

Jiankang, 25 ans

Les coming out sont douloureux

L’histoire de Jiankang est un exemple parmi tant d’autres, une goutte d’eau dans l’océan de coming out douloureux des jeunes LGBTI chinois. D’après une étude du Beijing LGBTI center menée en 2016 à Pékin, Shanghai et Guangzhou (ville portuaire au Sud), 50 % des homosexuels interrogés l’ont dit à un ou plusieurs membres de leurs familles, et 70 % n’osent pas le faire au travail.

En Chine, seuls 5 % de personnes homosexuelles assument complètement leur orientation sexuelle.

Cheng, lui, ne s’est pas encombré d’une telle épreuve. À la petite quarantaine, ce patron d’un bar de shanghaïen, originaire du Sud, n’a jamais évoqué son copain chez lui. « À Shanghai, on s’embrasse dans des parcs. Les gens se fichent de ce que vous faites tant que vous n’êtes pas de leur famille », sourit-il.

Quand on lui demande s’il passera le cap dans la sienne, il botte en touche et met sa réserve sur le compte d’une pudeur culturelle : « Ici, les parents n’ont pas envie d’entendre parler de la sexualité de leurs enfants ».

« Pour les aînés, être homosexuel signifie aussi que vous n’aurez pas d’enfants, c’est une deuxième tragédie, analyse de son côté Ying Xin. Car la descendance est une reconnaissance sociale ». D’autant plus dans un contexte de déficit démographique notoire que le Parti, en dépoussiérant les valeurs confucianistes familiales, essaye de rafistoler depuis la levée de la politique de l’enfant unique en octobre 2015.

Prises entre deux feux, les voix des LGBTI s’étranglent.

Le rétropédalage de Weibo est une victoire en trompe-l’œil. Si la plateforme a fait preuve d’audace, elle n’a pas réussi à entraîner ses pairs dans son sillon. Quelques mois après ses excuses officielles, Jiankang a posté une vidéo d’une réunion PFLAG, l’association des parents et amis des gays dont il fait partie, sur Douyin, un équivalent d’Instagram.

« Elle s’est volatilisée au bout de dix minutes, se rappelle-t-il, je n’ai jamais reçu d’explications de la plateforme alors que la vidéo n’avait rien de choquant ». Un autre jour, un de ses amis a tapé le mot « gay » dans la barre de recherche de Baidu, le Google chinois. « Il a été redirigé vers des sites de thérapies de conversion », ajoute Jiankang, choqué.

Électrochocs pour des « thérapies »

Proposés par les hôpitaux, ces programmes entendent « soigner l’homosexualité » à coups de séances d’hypnose et d’électrochocs. Peng Yanzi, 34 ans, se souvient encore de la douleur de la décharge dans son bras. La scène se déroule dans une clinique privée de Chongqing (Sud-Ouest), en 2013.

Allongé sur le sofa d’une salle de consultation sans âme, Peng Yanzi doit visualiser une image de lui ayant des relations sexuelles avec un homme.

En même temps, le médecin me répétait d’une voix doucereuse que l’homosexualité est une maladie et que j'allais en guérir.

Peng Yanzi, un jeune homme en thérapie de conversion

Et puis, l’électrocution.

« J’ai bondi du canapé en hurlant, j’étais terrorisé, on m’a annoncé que sur les 30 prochaines séances, je serai électrocuté entre 60 et 90 fois ». Yanzi n’a pas fait que s’enfuir du programme. En mars 2014, il porte plainte contre cette clinique. Son dossier, examiné par une cour de Pékin, obtient un jugement en sa faveur, conforme à la loi de 1997.

L’homosexualité y est déclarée comme n’étant « ni un crime ni une maladie », « elle ne peut donc pas être soignée ». En dédommagement, il reçoit 3 500 yuans (440 euros) et des excuses en ligne de la clinique, visibles pendant trois semaines.

Très médiatisée, sa victoire reste bien maigre quand on regarde les chiffres de la dernière étude du LGBT Rights Advocacy China, une association qui accompagne les homosexuels en justice. Sur près de 190 hôpitaux, publics comme privés, interrogés en 2017, 112 reconnaissent pratiquer les conversions homosexuelles. Là encore, les ambiguïtés du gouvernement interrogent : comment expliquer que ces thérapies persistent alors que l’homosexualité est rayée de la liste des maladies mentales ?

Pour Jiankang, l’État ferme les yeux pendant que les psychiatres jouent sur les mots : « Beaucoup disent aux familles qu’il existe des homosexuels irréversibles et que d’autres, les "faux", peuvent être soignés ». Selon Peng Yanzi, le nerf de la guerre tient surtout dans « l’absence de loi prohibant la thérapie de conversion ».

Lire aussi : En France, des thérapies de conversion

Faute de dialogue avec les organes du Parti concernés, les associations s’emploient à convaincre la psychiatrie. « De là, on aura des arguments assez solides pour demander un projet de loi », espère Ying Xin. D’autres, comme Peng Yanzi, restent plus réalistes quant aux positions d’un gouvernement qui élève la famille traditionnelle au rang de modèle national et use de la censure à tour de bras.

Quelques années après le procès, le jeune homme a appris que la clinique de Chongqing proposait à nouveau ses thérapies de conversion.

— Rose Daniel pour La Chronique d'Amnesty International

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