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Trois jeunes Yéménites regardent un batiment détruit à Sanaa, le 14 février 2020, Yémen / ©Mohammed Mohammed Xinhua - Latin America News Agency

Trois jeunes Yéménites regardent un batiment détruit à Sanaa, le 14 février 2020, Yémen / ©Mohammed Mohammed Xinhua - Latin America News Agency

Trois jeunes Yéménites regardent un batiment détruit à Sanaa, le 14 février 2020, Yémen / ©Mohammed Mohammed Xinhua - Latin America News Agency

Conflits armés et populations

Au Yémen, l’enfer des détenus sous le contrôle des houthis

Depuis 2014, le groupe armé des Houthis contrôle de vastes zones au Yémen, dont la capitale, Sanaa. Détentions arbitraires, tortures, déplacements et expulsions forcées… des yéménites subissent les sévices des autorités Houthies. Nous nous sommes entretenus avec douze d’entre eux. Enquête.  

Notre nouveau rapport, intitulé Released and Exles: Torture, unfair trials and forcible exile of Yemenis under Huthi rule met en lumière le fait qu'au Yémen, des prisonniers sont utilisés comme des pions par les autorités Houthies sur l’échiquier politique.

Ce rapport, est le fruit d’une enquête minutieuse sur ce qu’ont vécu des Yéménites et plus précisément une minorité de non-combattants, parmi lesquelles figurent des journalistes, des opposants politiques et des membres de la minorité religieuse baha’ie. Dans le cadre d’accords politiques en 2020, ils ont été libérés. Mais cela n’efface pas ce qu’ils ont subi pendant des années : des violences terribles et des détentions illégales. Les détenus que nous avons interrogés dans le cadre de ce rapport n’ont pas connu de répit une fois remis en liberté. Aucun d’entre eux n’a pu rentrer chez lui et retrouver sa famille après des années de séparation forcée.

Comprendre : notre dossier sur le conflit au Yémen

Entretiens avec 12 détenus

Qui sont les Houthis ? Ce groupe armé, dont les membres sont adeptes du zaïdisme, un courant de l’islam chiite, contrôle de vastes zones du Yémen depuis fin 2014. Il a pris le contrôle de Sanaa, en septembre 2014 et s’est emparé du palais présidentiel en janvier 2015, provoquant la démission du président Ali Abdullah Saleh. Le 25 mars 2015, une coalition d’États dirigée par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis est intervenue à la demande du président, en vue de réinstaller au pouvoir le gouvernement reconnu par la communauté internationale. Cette opération, au cours de laquelle la coalition a lancé un raid aérien contre les forces houthies, a marqué le début du conflit armé au Yémen. Avec les forces fidèles à l'ancien président déchu et des agences de renseignement et de sûreté de l'Etat, les Houtis soumettent leurs opposants à des arrestations et détentions arbitraires, et infligent aux détenus des disparitions forcées, actes de torture et autres mauvais traitements.

Dans le cadre de notre enquête, nous nous sommes entretenus avec 12 de ces détenus qui n’auraient jamais dû être emprisonnés :  sept journalistes, un employé du gouvernement et quatre Baha’is.

Dix d’entre eux ont été détenus pendant des périodes allant de deux à trois ans, avant d’être informés des accusations portées contre eux. Dans neuf cas, un tribunal avait ordonné leur libération en mars et avril 2020. Cependant, les autorités houthies les ont maintenus en détention arbitraire pendant encore des mois, et ne les ont relâchés que plus tard, à la faveur d’accords politiques.

En octobre 2020, les responsables Houthis ont libéré 1 056 prisonniers dans le cadre d’un accord négocié au niveau politique, coparrainé par l’ONU et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Il s’agissait en majorité de combattants, mais une vingtaine d’entre eux n’en étaient pas. 

Lire aussi : Yémen, les prisons secrètes

Expulsés de force et bannis du Yémen  

Le 30 juillet 2020, six détenus baha’is ont été relâchés après avoir passé jusqu’à sept années en détention arbitraire. Au lieu d’être autorisés à rentrer chez eux, ils ont été obligés de quitter le Yémen. À peine libérés, ils ont été transférés directement à l’aéroport de Sanaa. Ils sont montés à bord d’un avion de l’ONU à destination d’Addis-Abeba en Éthiopie, ce qui laisse penser que l’ONU était informée de leur exil forcé.

J’ai supplié les autorités de me laisser voir mon père, mais en vain. Il a 80 ans et je ne le reverrai plus jamais. C’est la chose la plus terrible de toute ma vie, de devoir abandonner mon père derrière moi. 

 Un membre de la communauté baha’ie

Encore aujourd’hui, ces Baha’is expulsés sont toujours bannis du Yémen.

Nous avons recueilli le témoignage de l’un des journalistes, maintenu en détention arbitraire depuis plus de cinq mois alors qu’un tribunal avait ordonné sa libération.

Nous voulions rester à Sanaa mais les Houthis ont refusé de nous libérer sans condition, alors que le tribunal a statué en faveur de notre libération. Nous n’avions pas d’autre choix que d’accepter cet accord et de quitter le nord [une zone sous contrôle des Houthis]. Ma maison et ma famille sont à Sanaa. Toute ma vie se trouve à Sanaa. 

Un journaliste maintenu en détention pendant 5 mois par les autorités houthies

L’exil pour des motifs de croyances religieuses ou d’opposition politique constitue une violation flagrante du droit international relatif aux droits humains. L’exil imposé aux prisonniers baha’is viole l’interdiction de procéder à des déplacements forcés inscrite dans le droit international humanitaire. Cela peut constituer un crime de guerre.

« On va t’enterrer ici et ta famille ne saura jamais où tu es » 

 Les 12 anciens détenus que nous avons interrogés ont, tous, été torturés ou soumis à d’autres formes de mauvais traitements durant leurs interrogatoires et leur détention. Ils nous ont raconté que les membres des forces houthies les frappaient à coups de barres de fer, de câbles électriques, d’armes et d’autres objets, les plaçaient dans des positions douloureuses, les aspergeaient d’eau, menaçaient souvent de les tuer ou les plaçaient à l’isolement pendant des périodes allant de 20 jours à plusieurs mois.

Un journaliste détenu nous a livré son témoignage. Il raconte avoir été soumis à un simulacre d’exécution pendant qu’il était détenu dans une unité de lutte contre le terrorisme à Hodeida. Il a été emmené par des gardiens la nuit qui l’ont menotté, lui ont bandé les yeux, l’ont emmené dehors et lui ont montré un trou dans le sol en lui disant : « Voici ta tombe. »

 J’ai entendu le bruit d’un tir derrière moi. J’ai imaginé que cette balle allait me toucher. Ils m’ont donné un coup de pied et m’ont poussé dans le trou. Je suis tombé face contre terre. […] Je me suis mis à pleurer et à penser à mes enfants, parce que j’étais convaincu qu’ils allaient m’enterrer vivant. Je les suppliais de me tuer d’abord. Le même homme m’a dit : "On va t’enterrer ici et ta famille ne saura jamais où tu es ". 

Un journaliste yéménite anciennement détenu

Des détenus ont ajouté qu’ils avaient été torturés à plusieurs reprises uniquement pour avoir demandé de la nourriture ou de l’eau. Des témoignages insoutenables. 

Un tableau terrifiant d’atteintes aux droits humains

Ce rapport dépeint un tableau terrifiant de la longue liste d’atteintes aux droits humains subies par ces anciens prisonniers : disparition forcée, détention dans des conditions inhumaines, torture, privation de soins médicaux et des procès manifestement iniques pour des accusations forgées de toutes pièces.

Les autorités houthies doivent mettre sans délai un terme à ces agissements, en mettant notamment un terme à l’exil forcé, une violation scandaleuse du droit international. Elles doivent permettre à toutes les personnes exilées de rentrer chez elles. Nous appelons également les autorités houthies à libérer de façon immédiate et inconditionnelle toutes les personnes détenues uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits. Cela doit être fait sans prendre de mesures d’exil ni de bannissement.