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Portrait de Amna Dermish © Création : Elise Desmars

Être médecin sous Trump : « on me force à ne pas exercer mon travail correctement » 

Aux États-Unis, la guerre de Trump contre la science n’a pas épargné le champ de la médecine. Depuis un an, les attaques et pressions se multiplient à l’encontre du personnel médical. Nous avons rencontré Amna Dermish, gynécologue obstétricienne au Texas. Elle témoigne des impacts dévastateurs des politiques de l’administration Trump sur son métier et ses patientes. 

Série "Ma vie sous Trump" - épisode 5/6 : Chaque mois, nous donnons la parole à celles et ceux qui, aux États-Unis, subissent l'offensive anti-droits de l'administration Trump.

« J’ai choisi d’être médecin pour aider mes patientes. Aujourd’hui cette décision ne me revient plus. Je suis devenue un agent de l’État, contre ma propre volonté ». Amna Dermish est gynécologue-obstétricienne. Elle est directrice des opérations et des services médicaux à la Planned Parenthood située dans le Greater Texas. Semblable au Planning familial en France, l’organisation est présente dans environ les trois-quarts de cet État américain, désormais considéré comme « le plus strict en matière d’avortement » du pays.  

Amna est venue s’y installer en 2013. À l’époque, elle est pendant cinq ans « l’unique prestataire de soins fournissant des avortements de deuxième trimestre de sa région ». Pour elle, son métier est une véritable vocation. Une passion qui trouve son sens dans le lien qu’elle entretient avec ses patientes au quotidien. Elle y a dédié sa vie. Mais il y a un peu plus de trois ans, tout a basculé.  

Le 24 juin 2022, l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade par la Cour suprême américaine met fin à des décennies de protection constitutionnelle de l’avortement aux États-Unis. Chaque État se voit alors donner la possibilité de choisir de protéger ou de criminaliser ce droit. Le Texas, qui avait déjà considérablement restreint ce droit, décide de l’interdire totalement. Comme près d’un quart des États fédérés aujourd’hui.  

C’est à ce moment-là, explique-t-elle, que « les atteintes les plus graves à ce droit fondamental » se produisent au Texas. Depuis, les restrictions imposées par les autorités et la pression constante exercée sur le personnel médical ont profondément bouleversé sa pratique. Sur le terrain, la réalité de ces politiques est dramatique : « les femmes n’ont même plus la certitude d’être prises en charge lorsqu’elles se rendent dans un hôpital. Certaines meurent aux urgences faute de soins. C’est complètement dystopique ». 

Aujourd'hui, pour Amna, exercer relève presque de l’impossible. Le corps médical est confronté à un cycle continuel de restrictions qui paralyse sa pratique, encore aggravé par le retour au pouvoir de Donald Trump il y a un an.  

Le règne de la désinformation 

Janvier 2025. Amna est au téléphone avec un collègue. Pendant qu’ils échangent, elle navigue sur le site du Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), la principale agence fédérale américaine en matière de protection et de santé publique.  

Mais alors qu’elle tente de trouver des informations cliniques sur la contraception, elle tombe des nues : les pages ont disparu du site. Les pages sur les maladies sexuellement transmissibles ? Même constat : supprimées. “J’avais beau savoir que cela risquait d’arriver, à ce moment-là, j’ai eu très peur. J’en ai pleuré ». Pour elle, c’est le début d'une ère : celle de la censure de la science.  

Quelques jours seulement après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le ton était donné. Les agences fédérales de santé ont été priées de retirer tout contenu externe promouvant une « idéologie de genre ». Résultat, au 31 janvier 2025, un large éventail d’informations et de données scientifiques essentielles à la santé publique, la santé des adolescents et aux droits des personnes LGBTI+, notamment concernant le VIH, avait été tout bonnement supprimées. 

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, j’ai complètement perdu confiance dans nos institutions publiques censées délivrer des informations scientifiques fiables. Nous en sommes arrivés au point où ce n’est plus du tout à propos de santé ni de science, mais d’idéologie… 

Pour Amna, la suppression de ces informations est dramatique : « Où puis-je trouver des données fiables désormais ? Comment puis-je prendre soin de mes patientes correctement sans ces informations ? La CDC est pourtant censée être indépendante de la politique ». Les informations délivrées par les agences fédérales sont essentielles pour rester à jour sur les médicaments à prescrire et leurs usages. Elles sont aussi indispensables pour alerter rapidement les médecins en cas de risques, de restrictions ou de retrait de médicaments.  

En parallèle, Amna assiste sidérée à une véritable campagne de désinformation lancée par l'agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), une institution clé dans la régulation des contraceptifs et des pilules abortives. « La FDA est allée jusqu’à diffuser des informations erronées sur l’avortement médicamenteux, en alertant sur les prétendus risques liés à cette méthode » explique Amna, qui rappelle que la méthode fait pourtant consensus au sein du corps médical. 

Lire aussi : Avortement aux États-Unis : la grande régression 

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Politiques sociales et budgétaires délétères  

A la désinformation, s’ajoute « toute une série de restrictions sur le financement de la santé qui ont été mises en placeces dernières années ». Aujourd’hui, explique Amna, « une partie des cliniques de la Planned Parenthoodne peuvent désormais plus recevoir de financement fédéral ». Cela, y compris pour des services qui ne sont pas proprement liés à l’avortement. « Si nous pratiquons des avortements, nous ne pouvons plus effectuer de soins de médecine préventive comme le dépistage des maladies sexuellement transmissibles pour les patients Medicaid. » 

Lire aussi : Quand les droits ne sont pas une réalité pour tout le monde : La lutte pour l’acces a l’avortement en Europe 

Si « la majorité des dégâts avaient déjà été causés en 2022 », le retour de Donald Trump a encore aggravé la situation au Texas. « Les nouvelles politiques budgétaires ont fait perdre l’accès aux soins de santé à des milliers personnes en situation précaire » explique-t-elle. Quant aux politiques migratoires, Amna dresse un constat alarmant. « A cause de ces nouvelles politiques, de plus en plus de patientes issues de l’immigration craignent de sortir de chez elles pour se rendre dans nos cliniques ». De fait, l’accès à l’avortement a diminué sur le territoire texan “à cause de politiques qui ne sont même pas directement liées à l’avortement en tant que tel”.  

 

Quand soigner n’est plus possible  

Avant l’interdiction totale de l’avortement au Texas, « nous passions nos journées à vérifier si nos patientes pouvaient encore légalement avorter », explique Amna. La loi dite “six-week ban” [ndrl : interdiction dès six semaines de grossesse] n’autorisait la procédure que tant qu’aucune activité cardiaque embryonnaire n’était détectée. Lorsque c’était le cas, « certaines patientes pleuraient, suppliaient et promettaient de garder le secret. Faire face à des personnes en détresse, suppliant pour un soin que je ne pouvais légalement pas leur fournir, était extrêmement difficile à supporter. », confie-t-elle. 

Lire aussi : Soignantes et militantes en premières ligne pour défendre le droit à l’avortement  

Depuis 2022, pour aider ses patientes coûte que coûte, Amna est tenue à l’impossible : « j’ai le sentiment d’avoir constamment les mains liées. On me force à ne pas exercer mon travail correctement ». Elle ajoute : « par exemple, je peux informer mes patientes sur le fonctionnement et les risques liés à l’avortement ». En revanche, il lui est interdit de les orienter vers des sites fournissant des pilules abortives ou de leur expliquer le protocole à suivre. « Et cela, bien sûr, en supposant qu'elles aient suffisamment confiance pour m’en parler » ajoute-t-elle. 

Pour moi, c’est profondément douloureux de ne pas pouvoir aider mes patientes comme je le devrais et comme je le pourrais. C’est devenu une véritable blessure morale au quotidien.

 Depuis plusieurs années, Amna constate être complètement coupée du dialogue avec ses patientes. Résultat : « Lorsque nos patientes apprennent qu’elles sont enceintes, elles n'osent plus demander de l’aide à leur entourage. Et elles n’ont plus confiance en nous : même lorsqu’elles savent que j’ai effectué des avortements avant 2022, elles craignent de m'en parler ! ». 

Cette érosion de la confiance des patientes dans le personnel médical est grave explique Amna, « car nous n’avons plus de certitude qu’elles aient accès à une information fiable. » Or, parce qu’elles sont davantage exposées aux risques de complications, «  c’est particulièrement préoccupant pour les jeunes, les personnes non anglophones ou celles en situation de vulnérabilité » s’inquiète Amna.  

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En Arizona, le personnel de santé empêché et menacé 

Même dans les États qui autorisent l’avortement, soigner est devenu un véritable parcours de combattante. Gynécologue obstétricienne, DeShawn Taylor est propriétaire du Desert Star Institute for Family Planning situé dans l'État d'Arizona. Son institut est l’une des rares cliniques privées à pratiquer l’avortement dans la région. Elle explique : « sur le papier, tout semble fonctionner : l’avortement est légal ici et bénéficie d’une protection de la Constitution. Mais en réalité, nous faisons face à énormément de défis au quotidien. » 

Contrairement aux autres cliniques de santé ajoute-t-elle, « celles qui pratiquent au moins cinq avortements par mois doivent bénéficier d’une licence spécifique ». Cette licence doit être renouvelée régulièrement, « ce qui induit des coûts financiers supplémentaires pour ma clinique ». Par ailleurs, si l’avortement est aujourd’hui protégé par la Constitution, l’Arizona hérite de décennies de lois hostiles qui contraignent considérablement la pratique du corps médical. Le docteur Taylor doit donc aussi assurer le « bon alignement de la clinique avec les quelques 50 lois anti-avortement qui existent dans notre État ».  

De plus, « les inspecteurs débarquent souvent sans prévenir pour effectuer des visites, quand les autres cliniques, elles, sont prévenues bien en amont. Tout cela créé un environnement hostile et stressant, car il peut être difficile de maintenir un niveau de préparation élevé en permanence. On est systématiquement sur le qui-vive. » 

Peu à peu, c’est un véritable climat de peur qui s’est installé parmi le personnel de santé. Le docteur DeShawn Taylor explique ainsi : «  sous la première présidence de Trump, je me suis sentie en danger pour la première fois de ma vie ». Or depuis son retour au pouvoir, les mouvements et discours anti-droits ont connu un véritable regain. Et la violence s’est accentuée, « à coups d’intrusions dans les cliniques et de menaces visant le personnel et d’autres citoyens ». Elle s’alerte : « aujourd’hui, en tant que femme noire qui pratique des avortements, j’ai de sérieuses craintes pour ma sécurité et celle de mes collègues ». 

Malgré cela, le personnel de santé résiste comme il peut, explique DeShawn : « nous avons un rôle crucial à jouer pour diffuser une information juste. J’ai donc choisi de faire de notre communication une priorité, en y consacrant du temps et des ressources.A l’époque, je voyais cela comme une charge supplémentaire, aujourd’hui je considère cela comme un nécessité ».

Le docteur mène en parallèle la résistance sur le plan législatif avec sa “coalition pour la justice reproductive proactive” (Arizona Proactive Reproductive Justice Alliance), soutenue par des représentants politiques. Une façon pour elle, de faire avancer les choses en dehors de sa pratique médicale. 

Climat de peur 

Aujourd’hui, Amna s’expose à des risques considérables si elle ne respecte pas les lois en vigueur dans l'État texan : « je risque de perdre ma licence, de payer une amende pouvant aller jusqu’à 200 000 dollars, voire de faire de la prison à vie… ». Le coût de la résistance est élevé, trop élevé explique-t-elle : « Beaucoup craignent d’être dénoncés. Pour la plupart, le jeu n’en vaut pas la chandelle ». Pire, certains médecins n’osent plus traiter des patientes, de peur qu’une fausse couche soit interprétée comme un avortement. « C’est terrifiant : des femmes meurent aux urgences parce que le personnel médical craint d’être dénoncé à tort » s’alarme Amna.  

Les femmes n’ont même plus la certitude d’être soignées lorsqu’elles se rendent dans un hôpital. C’est devenu complètement dystopique.

Pour Amna, cette situation n’est pas uniquement le fruit de la décision de la Cour suprême en 2022. C’est un travail de longue haleine, mené pour stigmatiser l’avortement. Car au Texas, « depuis des années, voire des décennies, l’avortement a été retiré de l’éducation et des formations basiques de médecine ». Par conséquent, le personnel médical manque de connaissances pour comprendre et procurer correctement les soins liés à l’avortement. Résultat, « quand une femme arrive dans un centre de santé et saigne, personne ne sait quoi faire » déplore Amna. 

Aujourd’hui, les conséquences sanitaires de ces politiques sont dramatiques. Dans les États où les lois sur l’avortement sont les plus restrictives, les taux de mortalité maternelle sont les plus élevés. Quant au Texas, il possède le taux de mortalité maternelle le plus élevé du pays, explique Amna, « mais la commission en charge du suivi de la mortalité maternelle a tout simplement arrêté de faire ces calculs entre 2020 et 2022. C’est simple : vous cachez les données, vous cachez les impacts. C’est terrifiant ». 

 

Vent debout : les médecins en résistance   

Depuis l’arrivée de la nouvelle administration, Amna observe un regain de mobilisation du personnel médical : « de plus en plus de prestataires de soins se mobilisent pour défendre le droit à la santé » se réjouit-elle. « Au Texas, on voit même des prestataires de soins envoyer par courrier des médicaments aux femmes qui en ont besoin ». 

Dans le même temps, « des organisations telles que le National Network of abortion fund se mobilisent pour aider les personnes qui en ont besoin à voyager dans un autre État, pour partager de l’information et des conseils et pour maintenir des services de hot-line nationales ».  

Lire aussi : principes et mesures pour protéger les prestataires de soins d’avortement

Par ailleurs, « malgré la crainte et le stigma, de plus en plus de femmes ciblées par les politiques de Trump se mobilisent » explique Amna, « cela me donne énormément de force et d’espoir.La société civile a un rôle important à jouer pour résister face à ces lois ». Pour elle, la voix des médecins et prestataires de soins ne saurait être aussi puissante que celle des personnes directement affectées par ces politiques. « C’est pourquoi, nous avons besoin d’entendre leur histoire. Collectivement, nous devons nous mobiliser pour défendre le droit à l'avortement et lutter contre les injustices actuelles ». 

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