Dmitri Muratov (à gauche), l'un des fondateurs du journal Novaïa Gazeta, et le rédacteur en chef, Sergueï Sokolov (au centre), assistent à une cérémonie en mémoire de la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa dans les locaux du journal récemment désigné par les autorités comme « agent de l'étranger ». Moscou, le 6 octobre 2026.
Dmitri Muratov (à gauche), l'un des fondateurs du journal Novaïa Gazeta, et le rédacteur en chef, Sergueï Sokolov (au centre), assistent à une cérémonie en mémoire de la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa dans les locaux du journal récemment désigné par les autorités comme "agent de l'étranger". Moscou, le 6 octobre 2026.
IGOR IVANKO / AFP

C’est l’un des derniers symboles de la presse libre et indépendante qui s’éteint en Russie. Le 9 novembre 2026, le journal Novaïa Gazeta est sommé de quitter ses locaux historiques à Moscou. Un coup de grâce porté à ce média d’investigation qui résiste depuis des années aux nombreux assauts du pouvoir russe.  

« Ils nous ont tués » a dénoncé la rédaction du journal Novaïa Gazeta. Certains de ses journalistes avaient choisi de rester à Moscou en Russie malgré les intimidations et les pressions incessantes. Mais c’est le cœur lourd que son rédacteur en chef, Sergueï Sokolov, a annoncé dans une vidéo diffusée sur YouTube le vendredi 30 octobre 2026 la fermeture du journal sous la pression du Kremlin. « Les autorités russes, les services spéciaux russes, ont contraint la rédaction à mettre fin à son travail. » 

Attaquer la presse : un signe de pratiques autoritaires. Les médias libres et indépendants sont l’un des premiers contre-pouvoirs visés par les États qui cherchent à faire taire toute parole qui les dérange. C’est l’un des sept signes d’alerte qu’Amnesty International a identifié dans la montée des pratiques autoritaires.  

Fondé en 1993 par Dmitri Mouratov, co-Prix Nobel de la paix 2021, Novaïa Gazeta était l’un des derniers médias indépendants à exercer en Russie. Ce média d’investigation a enquêté sur les crimes de l’armée russe, la corruption du pouvoir et les violations des droits humains en Russie. 

Pendant des années, le journal a résisté à la pression croissante des autorités. Il a été victime de poursuites judiciaires, de perquisitions et d’attaques contre les membres de son personnel. Depuis sa création, six de ses journalistes ont été assassinés. Parmi eux figure la journaliste Anna Politkovskaïa, abattue devant son domicile le 7 octobre 2006 pour son travail d’enquête sur les violations commises en Tchétchénie. À ce jour encore, les commanditaires de son assassinat n’ont jamais été identifiés.

Des pressions croissantes depuis l’invasion de l’Ukraine 

Depuis des années, la presse indépendante est victime de pressions en Russie. Mais les attaques se sont intensifiées depuis la guerre en Ukraine avec une législation restrictive et la multiplication des harcèlements et persécutions à l’encontre des journalistes.  

Novaïa Gazeta est l’emblème du traitement réservé aux médias indépendants en Russie. En février 2022, aux débuts de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le site du journal est d’abord bloqué pour son opposition à la guerre. Un blocage au titre de la loi sur les « fausses informations » qui punit jusqu’à 15 ans de prison toute personne qui en est accusée de diffusion. Le média a ensuite été contraint de suspendre la publication papier de son journal en mars 2022. Il a continué de diffuser des informations, uniquement en ligne, grâce aux dons. En septembre de la même année, l’enregistrement du journal en tant que « médias » est annulé par les pouvoirs russes. 

Ses journalistes sont constamment attaqués. Elena Milachina a été rouée de coups le 4 juillet 2023 aux côtés de l’avocat défenseur des droits humains Alexandre Nemov, alors qu’ils sortaient d’un aéroport en Tchétchénie. Le journaliste Oleg Roldouguine a été arrêté en avril 2026 et est aujourd’hui assigné à résidence, en attente de son procès.  

La presse russe muselée depuis l'invasion de l'ukraine

  • Interdiction de l’emploi des termes « guerre », « invasion », « attaque » dans les médias, au risque d’être accusé de diffusion de « fausse information » et d’encourir une peine allant jusqu’à 15 ans de prison. 
  • Censure des médias ukrainiens en Russie et censure de médias internationaux tels la BBC, Radio France, Der Spiegel, etc.  
  • Des centaines de journalistes ont fui le pays face aux intimidations. 
  • Restrictions voire blocages de sites web et de réseaux sociaux comme Meta (Facebook et Instagram), WhatsApp, Telegram, Discord, etc.  
  • Les lois relatives aux « agents de l’étranger » et aux « organisations indésirables » sont utilisées comme des armes à l’encontre de la presse.  

Le journal classé « agent de l’étranger » 

Tout s’accélère lorsque l’ensemble de la rédaction est classé sur la liste des « agents de l’étranger » en septembre 2026. La loi russe sur les agents de l’étranger, adoptée en 2012, est utilisée par les autorités pour stigmatiser, contrôler et réduire au silence les ONG, médias et toutes voix indépendantes, par le biais de nombreuses contraintes administratives. Cette qualification a entraîné le blocage du système de collecte des dons en ligne pour le média. Le seul système qui permettait au journal de maintenir le financement de ses enquêtes et ses journalistes.  

Le 15 octobre 2026, le rédacteur en chef Sergueï Sokolov est perquisitionné et placé en garde à vue. C’est lui qui annoncera le 30 octobre le coup de grâce qui tombe sur Novaïa Gazeta. Un avis d’expulsion oblige le journal à quitter ses locaux historiques de Moscou le 9 novembre. Ces mesures qui dépossèdent le média de financement et de local signent la mort du journal après 29 ans d’enquêtes sans relâche pour établir la vérité en Russie.  

[…] un nouveau coup dur dévastateur pour les médias indépendants qui subsistent encore en Fédération de Russie.

Volker Türk, Haut-Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies

La fermeture de Novaïa Gazeta à Moscou est une nouvelle catastrophe dans le paysage médiatique russe déjà profondément meurtri. Mais ses journalistes continuent à résister malgré tout au-delà des frontières russes. Les journalistes exilés continueront à publier pour Novaïa Gazeta Europe, fondé à Riga, en Lettonie, pour contourner la censure russe. 

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De notre côté, nous continuons d’enquêter, de décrypter et de dénoncer les violations des droits humains. Pour jouer ce rôle de contre-pouvoir, nous devons rester libres et indépendants. Aucun Etat, aucune entreprise ne nous dicte quoi dire, quoi faire. Notre indépendance, notre liberté d’action : c'est vous.