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© EDUARDO SOTERAS / AFP

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Conflits armés et populations

Éthiopie : le viol des femmes est devenu une arme de guerre  

Notre nouveau rapport révèle que des combattants des armées éthiopiennes et érythréennes ainsi que des forces de la région Amhara sont les auteurs de viols et d’autres violences sexuelles à l’encontre de centaines de femmes et de filles dans le Tigré. Le viol et l’esclavage sexuel constituent des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Des atrocités devenues courantes dans le cadre de ce conflit.

Des militaires et des miliciens se sont livrés à des viols, parfois en réunion, de l’esclavage sexuel, des mutilations sexuelles sur des femmes et des filles tigréennes. D’autres formes de torture sont également évoquées, accompagnées d’insultes à caractère ethnique et de menaces de mort.

De toute évidence, les viols et autres violences sexuelles sont utilisés comme armes de guerre pour infliger un préjudice physique et psychologique durable aux femmes du Tigré.

La gravité et l’ampleur des infractions de nature sexuelle qui ont été commises sont particulièrement choquantes et ces actes constituent des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Leurs auteurs foulent aux pieds les principes qui fondent notre humanité. Cette situation doit cesser.

 Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International

Entre mars et juin 2021, nous avons interrogé 63 victimes de viol et d’autres formes de violences sexuelles, ainsi que des professionnels de la santé et des travailleurs humanitaires. L’objectif ? Déterminer l’ampleur des violences sexuelles et corroborer les informations concernant des cas particuliers.

 Violences sexuelles généralisées

Notre rapport décrit des pratiques devenues courantes, vouées à terroriser et à humilier les victimes et leur groupe ethnique. 

Douze victimes, dont cinq étaient enceintes au moment des faits, ont déclaré que des militaires et des miliciens les avaient violées sous les yeux de leurs proches, y compris d’enfants.

Letay, jeune femme de 20 ans, a raconté son agression survenue en novembre 2020. Des hommes armés se sont introduits dans son domicile.

 Trois hommes sont arrivés dans la pièce. C’était le soir, il faisait déjà nuit [...] Je n’ai pas crié ; ils m’ont fait comprendre par des gestes que je ne devais pas faire de bruit, sinon ils me tueraient. Ils m’ont violée l’un après l’autre [...] J’étais enceinte de quatre mois ; je ne sais pas s’ils s’en sont rendu compte. Je ne sais pas s’ils se sont rendu compte que j’étais une personne.

Nigist a 35 ans et est mère de deux enfants. Le 21 novembre 2020, elle explique avoir été violée, ainsi que quatre autres femmes, par des militaires érythréens.

Trois d’entre eux m’ont violée devant mon enfant. Il y avait une femme enceinte de huit mois parmi nous, ils l’ont violée aussi [...] Ils se sont rassemblés comme des hyènes flairant quelque chose à manger [...] Ils ont violé les femmes et massacré les hommes.

Les services de santé du Tigré ont enregistré 1 288 cas de violences liées au genre entre février et avril 2021. L’hôpital d’Adigrat a recensé 376 cas de viol entre le début du conflit et le 9 juin 2021. Cependant, de nombreuses victimes ne se sont pas rendues dans un centre de santé, ce qui laisse à penser que ces chiffres ne représentent qu’une petite fraction des viols commis dans le contexte du conflit.

Les victimes continuent de souffrir de complications physiques et psychologiques. Beaucoup ont signalé des traumatismes, tels que des saignements persistants, des maux de dos, ou encore des fistules. Certaines sont porteuses du VIH depuis leur viol. Le manque de sommeil, l’anxiété et la détresse émotionnelle sont courants chez les victimes et les témoins. 

Esclavage sexuel et humiliation délibérée

Douze victimes ont déclaré avoir été maintenues en captivité pendant des jours, souvent des semaines, et violées à maintes reprises, en général pas plusieurs hommes. Certaines ont été détenues dans des camps militaires, d’autres dans des maisons ou des champs en zone rurale.

Tseday, âgée de 17 ans, a été enlevée par huit militaires érythréens puis maintenue en captivité pendant deux semaines. Emmenée dans un champ, elle y a subi de multiples viols.

Blen, 21 ans, enlevée par des militaires érythréens et éthiopiens le 5 novembre 2020 déclare avoir été détenue 40 jours avec une trentaine d’autres femmes.

Ils nous violaient à tour de rôle et nous affamaient.

Deux victimes ont subi des dommages durables et peut-être irréparables occasionnés par de grands clous, du gravier et d’autres morceaux de métal ou de plastique insérés dans leur vagin.

Une absence de soutien aux victimes

Les victimes et les témoins indiquent n’avoir reçu que peu ou pas de soutien psychologique et médical depuis leur arrivée dans les camps pour personnes déplacées de la ville de Shire, en Éthiopie, ou dans les camps pour personnes réfugiées au Soudan.

Les victimes souffrent de la destruction de centres médicaux et des restrictions relatives à la circulation des personnes et des biens, qui entravaient leur accès aux soins de santé. Certaines se sont retrouvées dans l’incapacité de se procurer la nourriture, l’abri et les vêtements dont elles avaient besoin en raison du caractère limité de l’aide humanitaire.

La plupart des signalements de violences sexuelles ont été cachés au reste du monde pendant les deux premiers mois du conflit, qui a débuté en novembre 2020, en grande partie à cause des restrictions d’accès imposées par l’État éthiopien et du blocage des communications.

À la souffrance et au traumatisme s’est ajouté le fait que les victimes n’ont pas bénéficié d’un soutien suffisant. Il faut qu’elles puissent accéder aux services dont elles ont besoin et auxquels elles ont droit.

Agnès Callamard.

Des réponses insuffisantes

En mai, les autorités éthiopiennes ont annoncé que trois militaires éthiopiens avaient été déclarés coupables et 25 inculpés de viol et d’autres actes de violence sexuelle. Toutefois, aucune information n’a été communiquée au sujet de ces procès ni des autres mesures prises pour enquêter et traduire en justice les responsables présumés.

Le 26 juillet 2021, nous avons écrit au Premier ministre éthiopien, au procureur général de l’Éthiopie et à la ministre éthiopienne des Femmes, des Enfants et des Jeunes, ainsi qu’au ministre érythréen de l’Information afin de recueillir leur réaction. Aucune réponse à ce jour.

Depuis que les combats ont éclaté dans la région, le 4 novembre 2020, des milliers de civils ont été tués, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées à l’intérieur de la région du Tigré et des dizaines de milliers de personnes se sont réfugiées au Soudan.

Lire aussi : 6 mois d’horreur en Éthiopie : la crise ignorée 

Nos demandes

Des mesures immédiates doivent être prises par l’État éthiopien pour empêcher les violences sexuelles répétées de la part des militaires et miliciens. Des commissions d’enquête doivent pouvoir se rendre au Tigré au plus vite.

Il est primordial que toutes les allégations de violences sexuelles fassent l’objet d’une enquête efficace, indépendante et impartiale. Il faut que les victimes obtiennent justice, et qu’un programme de réparation efficace soit mis en place.

Par ailleurs, toutes les parties au conflit doivent également veiller à ne pas entraver l’aide humanitaire.

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