Les enfants sont exposés à des violences insoutenables dans la guerre qui vise les populations civiles au Soudan.
Nos chercheur·euses ont enquêté auprès des survivant·es de la prise de la ville El Fasher, tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) en octobre 2025. Des enfants ont été tués, blessés, violés, enlevés, recrutés de force et rendus orphelins pendant l’offensive. Nous publions un rapport sur les preuves de crimes contre l’humanité et de nettoyage ethnique commis par les FSR.
La vie semble s’être arrêtée à El Fasher, l’une des capitales de la région du Darfour. Entre mai 2024 et octobre 2025, la ville est victime d’un terrible siège mené par les combattants des Forces de soutien rapide (FSR). Ils cherchent à s’emparer de l’un des derniers bastions qui résistent à leur contrôle dans le Darfour. Les magasins sont fermés, les enfants sont déscolarisés et les familles sont entassées dans des abris souterrains avec la peur constante d’être prises pour cible.
1/5 des personnes blessées
par des armes explosives étaient âgées de moins de 18 ans à El Fasher.
300 des enfants blessés
par les armes explosives sont morts des suites de leurs blessures.
Lors de l’offensive finale contre El Fasher, le 26 octobre 2025, le pilonnage de la ville a forcé la population civile à sortir de ses dernières cachettes. Des milliers voire des dizaines de milliers de personnes sont mortes. On ne connait pas encore précisément les chiffres du massacre qui s’est produit ce jour-là – faute d’accès – mais les témoignages sont glaçants.
« Dans la ville d’El Fasher, c’est […] le chaos […] On peut tomber sur une personne tuée par un drone, gisant par terre. Il n’y a personne pour [ramasser le cadavre]. Les gens meurent de faim. […] C’est une guerre absurde. » Ces mots d’un survivant au massacre d’El Fasher est l’un des 247 témoignages recueillis par nos équipes.
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Des armes qui alimentent le conflit au Soudan
Même si le Conseil de sécurité des Nations unies a appliqué depuis deux décennies un embargo sur les armes visant la région du Darfour, des armes et équipements militaires récemment fabriqués à l’étranger sont encore exportés au Soudan. Nos équipes ont dénoncé le rôle clé des Émirats arabes unis qui reste le principal soutien des FSR.
La prise d’El Fasher par les FSR
La guerre a éclaté au Soudan en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les FSR. Ces deux forces armées luttent pour le monopole du pouvoir. Les combats ont commencé dans la capitale de Khartoum avant de s’étendre à d’autres régions, comme le Darfour situé à la frontière avec le Tchad. Les conflits s’enchainent dans cette région peu épargnée par la guerre depuis les années 2000.
En novembre 2023, les FSR contrôlaient quatre des cinq capitales régionales du Darfour. Seule la ville d’El Fasher résistait. A partir de mai 2024, les forces armées ont mené un siège d’une extrême violence afin de s’emparer de la ville. Les FSR ont attaqué, incendié les villages, les villes, les camps de déplacés autour d’El Fasher. La ville a été coupée du monde pendant 18 mois. Les habitant·es, pris au piège, étaient victimes des bombardements et de la famine. Le 26 octobre 2025, la ville chute aux mains des FSR qui ont commis une longue liste de crimes de guerre et crimes contre l’humanité pour s’en emparer.

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Comment nous avons enquêté ?
Amnesty International a enquêté sur la situation à El Fasher et dans les villes et villages aux alentours pendant huit mois, d’août 2025 à avril 2026. L’organisation a interrogé pour ce rapport 247 personnes qui avaient subi des exactions liées au conflit ou en avaient été témoin, dont 208 victimes (169 adultes et 39 mineur·es), au cours d’une mission de trois semaines au Tchad et au moyen d’entretiens à distance. L’équipe de recherche a aussi interrogé 18 représentant·es d’organisations locales et internationales connaissant bien la situation dans le Darfour septentrional. L’enquête a par ailleurs été consolidée par une analyse d’informations en accès libre, notamment l’authentification de 89 vidéos et l’examen approfondi d’images satellite de la région.
Des enfants pris pour cible en pleine fuite
A El Fasher, des centaines de milliers d’enfants ont cherché à prendre la fuite. Mais les FSR ne les ont pas laissés s’échapper sans les traquer.
Toutes celles et ceux qui tentaient de fuir se heurtaient à une “frontière” de 57 km qui encerclait la ville. Une “frontière” de 3 mètres de haut, faite de terre, qui les retenait prisonniers. Des milliers de personnes qui ont tenté de la franchir ont été assassinées. Parmi elles, de nombreux enfants.
Leurs corps ont été laissés à l’abandon, au pied du mur de terre.
Je me suis arrêtée mais d’autres personnes ont continué de courir, a-t-elle raconté. Je l’ai vu ouvrir et fermer la bouche plusieurs fois. Puis il a fermé la bouche et ne l’a pas rouverte […] Alors j’ai couru aussi.
Alors que le chaos régnait à El Fasher et aux alentours, des milliers d’enfants ont été séparés de leurs familles. Beaucoup sont restés seul·es ou sous la responsabilité de membres plus éloignés de leur famille ou d’autres civil·es qui fuyaient les violences.
Les réseaux de communication étant perturbés et les dispositifs pour retrouver les personnes disparues limités, beaucoup ont passé des mois difficiles à s’interroger sur le sort des membres de leur famille.
Noora, une fille zaghawa âgée de 13 ou 14 ans, a déclaré à Amnesty International : « Je continue de prier pour demander à Dieu que [mes parents] reviennent. »
La fuite vers le camp de réfugiés de Zamzam
Malgré la traque et le mur, certains ont réussi à fuir et à rejoindre le camp de déplacés de Zamzam, à 15km au sud d’El Fasher. Mais ce camp là non plus, n’était pas épargné par les combattants. Le 11 avril 2025, les FSR ont lancé une offensive qui a vidé le camp des personnes qui s’y étaient réfugiées.
Victimes de la famine
Les organisations humanitaires ont été empêchées d’entrer à El Fasher, privant les populations d’aide alimentaire. Les stocks de nourriture se sont peu à peu vidés et les prix ont flambé comme celui du riz, multiplié par dix au cours du siège. L’état de famine à El Fasher a été confirmé par les Nations unies en novembre 2025. La majorité des personnes a survécu en mangeant de l’ambaz, un sous-produit issu de la production d’huile d’arachide qui sert normalement à nourrir les animaux.
Les conséquences de la famine ont été catastrophiques, notamment sur les enfants qui encourent un risque bien plus élevé que les adultes en cas de carences nutritives. Les effets sur les enfants sont bien souvent irréversibles.
Malnutrition aiguë
Plus de 70% des enfants de moins de cinq ans arrivés à Tawila entre le 27 octobre et le 3 novembre 2025 souffraient de malnutrition aiguë.
malnutrition aiguë sévère
Plus de 35% souffraient de malnutrition aiguë sévère. Source : Médecins sans frontières
Les femmes enceintes, victimes de malnutrition n’avaient pas assez de lait pour nourrir leurs nouveau-nés. Incapables d’allaiter, de nombreuses femmes ont vu leur bébé dépérir.
[Mon fils] s’affaiblissait beaucoup [et] ne prenait pas le lait. Il est devenu très maigre. Sa peau a changé. […] Presque tout son corps était gonflé, son ventre aussi.
Des mineures victimes d’esclavage sexuel, de viols et d’autres violences sexuelles
Tasneem, une jeune fille de la minorité ethnique Zaghawa, âgée de 13 ans, a été enlevée au début du mois d’avril 2025. Les combattants des FSR ont attaqué son village, à l’ouest d’El Fasher. Elle gardait le troupeau de sa famille avec son père quand celui-ci a été abattu. Elle a été emmenée les yeux bandés à El Daein, une ville située à environ 350 kilomètres, avant d’être réduite en esclavage sexuel.
[La première fois que j’ai été violée] c’était par trois personnes. J’avais les yeux bandés […] Ils m’ont immobilisée […] Ils m’ont violée […] Ils m’ont dit : “on te fait ça car tes gars nous ont combattus, des gars qui font partie des falangayat”.
« Falangayat » est une insulte employée par les FSR pour désigner celles et ceux qui ne sont pas arabes. Beaucoup de jeunes filles ont été violées ou victimes d’esclavage sexuel sur motif ethnique : “vous êtes des femmes de falangayat”. Nos équipes ont recueilli le témoignage d’une autre jeune fille de 17 ans qui est restée des semaines, voire des mois, ligotée à un arbre et quotidiennement violée, sans jamais être détachée.
Un ciblage ethnique
La minorité des Zaghawas, et plus généralement les populations non arabes, ont été visées par des violences systématiques. Les FSR considèrent que les Zaghawas sont affiliés aux FAS et représentent des ennemis. Ils emploient le terme de « falangayat » comme insulte à leur égard, avant de commettre des exactions comme des violences sexuelles ou de la torture.
Une adolescente de 15 ans qui a fui El Fasher, a survécu au massacre d’environ 25 personnes uniquement car elle s’était présentée comme étant à moitié arabe et avait menti en affirmant que son père faisait partie des FSR. Elle a été témoin de l’exécution d’hommes et de garçons, du meurtre de femmes qui résistaient au viol et de la mort par balles de jeunes enfants. « J’ai tout vu, a-t-elle témoigné. Je suis la seule survivante. »
Ils m’ont ligoté et frappé avec des bâtons et la crosse d’un AK-47. Ensuite, l’un d’eux s’est approché à dos de dromadaire et a dit : “C’est un fils de falangay” […] puis il m’a tiré dans la jambe.
Le nettoyage ethnique de la minorité des Zaghawas
Dans la région d’Abu Zerega, ville située à 35km d’El Fasher, la destruction par les FSR de villages majoritairement peuplés de Zaghawas relève du nettoyage ethnique selon les conclusions des chercheur·euses d’Amnesty International. Les FSR se sont emparés des villages avant de les brûler afin de s’assurer que les habitant·es ne puissent plus y revenir. Nos chercheur·euses enquêtent actuellement sur un potentiel crime de génocide au Soudan.
Détention illégale et prise d’otages
De nombreux enfants ont été enlevés et détenus illégalement par les FSR. Ils n’étaient quasiment pas nourris et enfermés dans des pièces surpeuplées où les maladies se propageaient facilement. Des centaines de détenus sont morts de déshydratation ou de maladie.
Les FSR ont souvent filmé les exactions commises contre les personnes détenues afin de contraindre leurs proches à payer pour leur libération. Beaucoup de personnes dont les familles n’avaient aucune ressource ont été assassinées.
D’abord [les FSR] leur ont demandé : “C’est quoi votre métier ?” [Mes frères ont répondu :] “On ne travaille pas, on n’a pas d’argent et personne pour nous donner de l’argent”.
L’enrôlement des garçons mineurs dans les forces armées
De nombreux garçons, généralement issus de groupes non arabes, ont été enlevés au cours d’attaques. Les FSR les ont enrôlés de force pour qu’ils combattent aux côtés des FSR ou qu’ils effectuent d’autres tâches comme la surveillance de troupeaux ou de l’espionnage.
Ils m’ont dit de tirer. J’ai tiré […] Je suis retourné à la voiture et je me suis caché […] J’avais tellement peur.
Les responsables de graves violations du droit international
Nos équipes ont collecté assez d’éléments de preuve pour identifier clairement trois auteurs de graves crimes internationaux à El Fasher. Ils doivent être traduits devant la justice internationale :
- Le général de division Gedo Hamdan Ahmed Mohamed, dit « Abu Shouk » pour participation à des actes de torture.
- Le lieutenant-colonel Abbas Khater Bakhit pour ses ordres répétés de torture sur les personnes détenues.
- Le commandant des FSR Al Fateh Abdullah Idris, plus connu sous le nom d’ »Abu Lulu » pour les exécutions sommaires de civils détenus au cours d’un massacre de personnes qui tentaient de fuir El Fasher.
Nos demandes
- Un cessez-le-feu dans tout le Soudan doit être obtenu par la communauté internationale pour mettre immédiatement fin aux souffrances des populations civiles.
- Une force de protection internationale doit être déployée dans le Soudan pour protéger les populations, notamment les enfants.
- Un embargo sur les armes doit s’appliquer à tout le Soudan, et non seulement au Nord Darfour comme c’est le cas actuellement.
- Les Etats doivent cesser d’approvisionner les pays qui arment le Soudan comme les Emirats arabes unis.
- La communauté internationale doit soutenir les mécanismes de justice internationale, comme la Cour pénale internationale, pour lutter contre l’impunité au Soudan.
