Les six gouvernements du Conseil de coopération du Golfe (CCG) durcissent les restrictions des droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique dans un contexte de conflit et de tourmente économique, ont déclaré Human Rights Watch et Amnesty International le 11 juin 2026. Ces dernières mesures aggravent les restrictions existantes qui empêchent les travailleurs·euses migrants de dénoncer leurs conditions de travail, dans un environnement déjà répressif à leur égard et à l’égard des syndicats.

Les arrestations menées par les autorités et les avalanches d’avertissements ont instauré un climat de peur qui les pousse à s’autocensurer, tant dans leurs communications privées qu’en ligne

Michael Page, Human Rights Watch

« Du fait du conflit dans la région du Golfe, la surveillance des communications des travailleurs·euses migrants est montée d’un cran, limitant leurs possibilités de dénoncer les abus au travail et les conditions dangereuses, a déclaré Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord au sein de Human Rights Watch. Les arrestations menées par les autorités et les avalanches d’avertissements ont instauré un climat de peur qui les pousse à s’autocensurer, tant dans leurs communications privées qu’en ligne. »

En mars 2026, Human Rights Watch a interrogé 38 travailleurs·euses migrants originaires d’Inde, du Népal et du Bangladesh, installés en Arabie saoudite, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Koweït, à Oman et au Qatar, au sujet des répercussions du conflit armé dans la région sur leur sécurité physique et économique.

Nombre d’entre eux étaient particulièrement inquiets à l’idée de dire ce qu’ils pensent des problèmes auxquels ils sont confrontés aux organisations de défense des droits humains et aux médias, même sous couvert d’anonymat.

En avril, Amnesty International et Human Rights Watch se sont entretenues avec 15 travailleurs·euses migrants et responsables de communautés de travailleurs à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Qatar et au Koweït, originaires du Népal, du Bangladesh, du Kenya, du Ghana, d’Inde et des Philippines, et ont notamment mené des entretiens de suivi avec cinq personnes interrogées en mars.

Dans le cadre de ce conflit régional, les pays du Golfe répriment la liberté d’expression. En mai, Amnesty International a recensé plus de 1 000 arrestations dans les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG), dans le cadre d’une campagne de répression visant à étouffer toute information relative au conflit, notamment le partage de contenus en ligne ou l’expression d’opinions sur l’offensive menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran et sur les attaques de l’Iran contre les pays du Golfe. Les gouvernements, les ambassades et les employeurs des États du CCG ont également mis en garde à plusieurs reprises contre la « diffusion de rumeurs » ou le partage de contenus liés au conflit sur les réseaux sociaux, instaurant un climat de peur générale parmi les travailleurs·euses migrants et les poussant à s’autocensurer.

Plusieurs travailleurs·euses migrants et responsables de communautés, notamment au Koweït, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis et au Qatar, ont fait état de contrôles aléatoires effectués par la police sur les téléphones portables pendant le conflit.

Selon un employé de restaurant qui travaille au Koweït, en avril 2026, lors de son trajet domicile-travail, la police a contrôlé au hasard les téléphones des travailleurs, dont le sien. Il a ajouté que des personnes ont été condamnées à des amendes allant jusqu’à 1 000 dinars koweïtiens (environ 2 800 euros) et même emprisonnées, si des vidéos ou des photos d’attaques étaient découvertes. « Mon salaire n’est que de 150 dinars [420 euros] par mois, a-t-il précisé. Je ne publie rien du tout. » Un responsable de la communauté des migrants au Qatar a décrit des contrôles réguliers visant à trouver des photos ou des vidéos liées aux sites des attaques, tandis qu’un travailleur basé aux Émirats arabes unis a indiqué que la police faisait défiler les contenus des téléphones lors de contrôles aléatoires.

Un travailleur originaire du Bangladesh a déclaré en avril : « L’entreprise nous a demandé de ne rien publier sur les réseaux sociaux. Si la police nous surprend, l’entreprise s’est dédouanée de toute responsabilité… Les gens ont même peur de parler. Si une entreprise ne fournit pas de travail, on ne devrait pas avoir peur de le dire. »

Un travailleur népalais a raconté qu’avant de quitter les Émirats arabes unis pour ses vacances, son employeur lui a demandé de supprimer toutes les vidéos et photos de son téléphone.

Le climat de peur entrave la capacité des organisations de défense des droits humains à mener des recherches. « Avant tout, il faut que vous [en s’adressant au chercheur de Human Rights Watch] compreniez bien quelque chose, a expliqué un migrant vivant au Qatar. Le simple fait de vous parler ainsi – ne serait-ce que cette conversation – me terrifie. Au Qatar, à l’heure actuelle, relayer des informations est très risqué. Des gens sont arrêtés. Parfois au seul motif qu’ils avaient certaines vidéos enregistrées sur leur téléphone. »

Un journaliste qui couvre depuis longtemps la situation des droits des personnes migrantes dans le Golfe se heurte à des difficultés accrues dans son travail. « En temps normal, les entretiens s’appuient sur des recommandations de gens de confiance, a-t-il déclaré. Mais cette fois-ci, ceux qui me les recommandent ont peur de le faire, et les victimes ne veulent pas s’exprimer, lors même qu’elles ont besoin d’aide. À Bahreïn, trois travailleurs qui m’avaient été recommandés par un ami et qui ne sont pas payés, ont refusé de me parler aujourd’hui, même sous couvert d’anonymat. » Amnesty International a également constaté que certains étaient réticents à l’idée de recommander à des amis ou à des collègues de s’entretenir avec l’organisation.

Les pays du CCG justifient ces restrictions en invoquant la sauvegarde de la sécurité nationale et la lutte contre la désinformation, et plusieurs personnes interrogées estiment que certaines restrictions peuvent contribuer à prévenir la panique et la désinformation. Toutefois, en vertu du droit international relatif aux droits humains et des normes internationales en la matière, toute restriction du droit à la liberté d’expression doit être prévue par la loi et être strictement nécessaire et proportionnée à l’un des objectifs légitimes visés. Dans son Observation générale n° 34, le Comité des droits de l’homme des Nations Unies précise que les restrictions au partage d’informations ne doivent pas compromettre le droit lui-même et doivent rester exceptionnelles.

Selon l’opinion de plusieurs travailleurs·euses interrogés, le durcissement des contrôles et de la surveillance par les gouvernements et les employeurs des pays du Golfe vise à préserver la réputation et l’économie de ces États qui ont massivement investi dans leur image internationale. Human Rights Watch a mené des recherches approfondies sur les manœuvres des États du Golfe visant à blanchir leur réputation afin de détourner l’attention des violations généralisées des droits humains. L’un d’eux, installé aux Émirats arabes unis, a déclaré : « Je pense qu’ils préfèrent qu’on ne publie rien du tout, car sinon les gens pourraient cesser de venir aux Émirats arabes unis. »

Un militant des droits du travail a déclaré : « Les gouvernements du Golfe s’efforcent de donner une image de stabilité, en faisant comme si tout allait bien… Les autorités, soucieuses d’éviter à tout prix une impression de crise et les répercussions potentielles sur les marchés, les investissements et l’économie, ciblent la dissidence à grande échelle. Cette répression se fait durement sentir parmi les travailleurs·euses migrants : un climat de peur s’installe et étouffe les tentatives de s’organiser et les initiatives en faveur des droits du travail, déjà très limitées dans ces pays. »

Les violations dont sont victimes les travailleurs·euses migrants sont d’autant plus graves qu’ils n’ont pas le droit de se syndiquer. Les syndicats, qui favorisent une voix et une représentation collectives et peuvent jouer un rôle crucial en période de crise, sont interdits, n’acceptent pas les travailleurs·euses migrants, ou sont soumis à de telles restrictions qu’ils ne peuvent fonctionner. En l’absence de voies sûres et efficaces pour faire valoir leurs revendications, certains sont amenés à faire grève malgré le risque de représailles de la part des employeurs, et le risque d’être arrêtés, détenus et expulsés.

Par ailleurs, la répression s’étend au-delà des frontières des pays du Golfe. En janvier 2026, l’Arabie saoudite a demandé au Conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT) de classer prématurément la plainte déposée en vertu de l’article 26 à son encontre par des organisations syndicales africaines. Au lieu de l’examiner dûment, les autorités saoudiennes ont, sans justification, cité le nom du leader de l’un des syndicats africains à l’origine de la plainte dans leur réponse, exposant ainsi et mettant en danger ceux qui revendiquent et s’organisent pour défendre les droits des travailleurs·euses migrants.

En outre, elles ont balayé d’un revers de main les témoignages des victimes, qui avaient été présentés de manière anonyme à des fins de protection.

En l’absence de syndicats officiels, des réseaux informels et des groupes de la diaspora prennent le relais pour partager des informations et apporter une aide humanitaire. Toutefois, leur portée et leurs capacités demeurent souvent limitées.

D’après un dirigeant syndical à Bahreïn, l’interdiction générale de tout rassemblement public sur les routes et les places, imposée récemment par le gouvernement en réponse aux attaques de missiles, entrave les initiatives de la communauté « visant à fournir des denrées alimentaires d’urgence aux travailleurs migrants contraints de prendre un congé sans solde ou soumis à des réductions de salaire ».

En temps de guerre, il est de la responsabilité des gouvernements d’agir afin de renforcer la sécurité publique, tout en se gardant d’instaurer des restrictions inutiles ou disproportionnées des droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique.

Le conflit ne doit pas servir de prétexte pour restreindre davantage l’espace civique et empêcher les travailleuses et travailleurs migrants de s’exprimer librement et de s’organiser

Kristine Beckerle, Amnesty International

« Le conflit ne doit pas servir de prétexte pour restreindre davantage l’espace civique et empêcher les travailleuses et travailleurs migrants de s’exprimer librement et de s’organiser, a déclaré Kristine Beckerle, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International. Si les restrictions injustifiées imposées aux syndicats et à la liberté d’expression dans la région existaient bien avant ce conflit, leur impact s’est nettement amplifié dans le contexte actuel, renforçant les déséquilibres de pouvoir et exposant les travailleurs migrants à des préjudices accrus. Les États du Golfe doivent veiller à ce que tous puissent évoquer ouvertement leurs problèmes et mettre en place d’urgence des dispositifs de protection sociale. »

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