La guerre au Soudan renaît sans cesse de ses cendres, depuis plus de vingt ans. Une spirale de violences qualifiée par l’ONU de « pire crise humanitaire et de déplacement au monde ». Le photographe Jérôme Tubiana et le romancier soudanais Abdelaziz Baraka Sakin en ont été les témoins directs. Regards croisés sur cette tragédie.

Extrait de l’article dont la totalité est à retrouver dans le numéro 472 de La Chronique, le magazine des droits humains.

2006-2011 – ACCORDS FRAGILES ET RECHUTE

Plusieurs accords de paix sont signés entre 2006 et 2011, mais restent partiels et fragiles. En 2007, la Cour pénale internationale émet des mandats d’arrêt contre des responsables soudanais pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, tandis que les rebelles du JEM lancent une attaque sans précédent contre Khartoum. La guerre civile entre le Nord et le Sud se conclut par l’indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011, mais elle se poursuit au Darfour et reprend dans deux autres provinces frontalières du Soudan du Sud, le Kordofan du Sud et le Nil Bleu.

Darfour du nord, 2009 © Jérôme Tubiana

Ce trou ressemble à un tableau d’un artiste postmoderne qui aurait perdu la raison, à un tourbillon d’eau dans un fleuve de boue, à une tempête de sable, on pourrait aussi y voir un nid de cigogne. En réalité, c’est un leurre militaire. Les rebelles recouvrent entièrement les vitres du véhicule avec de la boue, puis en ôtent une toute petite partie, juste assez pour que le chauffeur puisse voir à travers. Ainsi, les rayons du soleil ne se reflètent pas sur les vitres et ne trahissent pas la position du véhicule à l’aviation gouvernementale.

Abdelaziz Baraka Sakin

2012 – LA MARCHE DE LA SURVIE

En septembre 2011, deux mois après l’indépendance du Soudan du Sud, des combats opposent les forces gouvernementales au SPLM-N dans l’État du Nil Bleu, à l’est. Le conflit, de nouveau lié à la marginalisation politique de cet État, touche les collines d’Ingessana, provoquant la fuite de milliers de civils vers les zones tenues par le SPLM-N, puis vers le Soudan du Sud.

Etat du Nil bleu, 2012 © Jérôme Tubiana
Guidée par la mère, cette famille de l’ethnie des Ingessana marche en quête d’un refuge. Dans leur langue, on appelle le chef d’un groupe kadal ma fan, ce qui signifie « le grand taureau-guide ». Or, depuis le début du conflit, en l’absence des hommes, ce sont les femmes qui doivent mener les enfants en lieu sûr.

Abdelaziz Baraka Sakin

2018-2023 – LA RIVALITÉ DES GÉNÉRAUX

En décembre 2018, des manifestations éclatent contre la hausse du prix du pain, réclamant la fin des trente ans de dictature d’Omar el-Béchir. L’armée et les Forces de soutien rapide (FSR) le chassent du pouvoir le 11 avril 2019, mais massacrent des centaines de manifestants prodémocratie le 3 juin. Un fragile gouvernement civilo-militaire prend alors le pouvoir. Il est renversé en 2021 par un coup d’État mené conjointement par l’armée et les FSR. Cependant, une fois seuls au pouvoir, leur alliance se fracture, notamment sur la question de l’intégration des FSR dans l’armée : le 15 avril 2023, les combats entre les deux forces embrasent Khartoum, avant de s’étendre au reste du pays.

Omdurman, mars 2023. Autrefois amis, les lutteurs se sont divisés selon des lignes tribales : les Nouba ont rejoint l'armée, et les Arabes ont rejoint les FSR.

[…] Le sport ne peut réparer ce que la politique détruit. Oui, on peut comprendre pourquoi chacun des deux garçons sur la photo s’est rangé dans un camp différent pendant la guerre, se combattant les armes à la main. Chacun s’est replié sur sa tribu, a pris les armes, contre son camarade de sport, oubliant les moments de joie, de défaite et de victoire qui les avaient réunis tant de fois sur le terrain.

Abdelaziz Baraka Sakin

2024- 2025 – LE SIÈGE D’EL-FASHER

Capitale du Darfour du Nord, El-Fasher a vu sa population exploser depuis 2006, atteignant de 1,5 à 2 millions de personnes entre 2023 et 2025, avec l’afflux de réfugiés et de déplacés. Dernier bastion des Forces armées soudanaises (FAS) dans la région, la ville est assiégée par les FSR à partir de mai 2023. Sa chute, en octobre 2025, s’accompagne d’exactions de grande ampleur – exécutions sommaires, viols et enlèvements.

Entre El-Fasher et Tawila, mai 2025.
Cette femme n'a personne à qui parler à part son âne épuisé, qui tire une charrette avec tout ce qu'elle a pu emporter dans sa fuite d'El-Fasher vers Tawila : deux bidons d'eau vides qu'elle a trouvés sur al route, appartenant à d'autres fuyards l'ayant précédée et que les Janjawid leur ont pris.

Abdelaziz Baraka Sakin

2023-2026 – CRIMES DE GUERRE

Depuis 2023, les FAS et les FSR ont toutes deux commis des atrocités qualifiées de crimes de guerre par l’ONU : viols collectifs, pillages systématiques, blocus humanitaires plongeant des populations entières dans la famine. Des exécutions sommaires sont imputées aux FSR à El-Fasher et dans le camp voisin de Zamzam, et des bombardements indiscriminés sont menés par les FAS sur Khartoum.

Des rebelles alliés aux FSR enterrent deux civils entre El-Fashetr et Tawila, mai 2025.
« Honore les morts en leur donnant une sépulture », conseille la sagesse populaire. Les gens ne savent pas s’il s’agit ou non d’un passage du Saint Coran, mais cela les oblige à ne pas abandonner les cadavres. Peut-être qu’ils pensent aussi à leur propre sort, dans une région où la mort peut survenir à tout moment, pour le motif le plus futile : tuer ne coûte que quelques balles, deux dans le corps, une seule dans le cœur ou dans la tête.

Abdelaziz Baraka Sakin

2023-2026 – LA PLUS GRANDE CRISE DE DÉPLACEMENT INTERNE AU MONDE

Depuis la dernière guerre civile qui a débuté en avril 2023, plus de 12 millions de personnes ont été déplacées. Près de 10 millions d’individus sont des déplacés internes au Soudan, tandis que 2,5 millions ont franchi les frontières vers le Tchad, l’Égypte et l’Éthiopie. Du jour au lendemain, ces personnes ont tout perdu.

Une femme retrouve sa famille qui a fui El-Fasher. Tous récitent la prière pour les morts en mémoire de ses trois frères tués par les FSR, Tawila 2025.
Oui, c’est un moment de joie, c’est très rare qu’une fille retrouve ses parents, malgré la triste histoire qui est la leur : « Nous sortions d’El- Fasher, tous les sept, on a croisé des Janjawid sur la route, ils nous ont tout pris, nos téléphones portables, notre argent, même nos bagues, nos habits et nos chaussures, ils ne nous ont rien laissé. Après ça, ils nous ont dit qu’ils pouvaient nous conduire à Tawila, si on les payait suffisamment. On leur a dit qu’on n’avait plus d’argent, qu’ils nous avaient tout pris, alors ils ont répondu : on sait bien, mais vos proches à Tawila ont plein d’argent, on va vous emmener chez eux, mais on va garder votre jeune frère en otage, et lorsque l’un d’entre vous reviendra avec la somme demandée, on le libérera. À propos, sachez qu’on a peu de patience.

Abdelaziz Baraka Sakin

DES VIES DÉCHIRÉES

« Cette guerre, c’est de la folie », alertait le 1er mars 2026 la coordinatrice humanitaire de l’ONU au Soudan. Drones et bombardements frappent désormais les écoles, hôpitaux et lieux de culte. Et la militarisation croissante de la société – marquée notamment par le recrutement d’enfants – assombrit encore les perspectives.

Une femme de Tawila salue ses proches qui partent vers Korma, puis vers le Tchad, avril 2025.

Au Darfour, en temps de guerre, lorsqu’on dit au revoir à quelqu’un, on sait qu’on ne le reverra plus. C’est la norme. Il arrive exceptionnellement que la personne sur le départ et celle qui reste survivent, à condition que le voyageur ne tombe pas sur des miliciens en route et que le véhicule ne saute pas sur une mine, transformant le départ en voyage dans l’au-delà. […]

Abdelaziz Baraka Sakin

JÉRÔME TUBIANA : depuis plus de vingt ans, cet auteur et photographe mène des enquêtes de terrain et des missions pour des ONG (en particulier Médecins sans frontières, dont il est conseiller aux opérations depuis 2021) et des think tanks (International Crisis Group, Small Arms Survey). Il est notamment l’auteur du récit photographique Chroniques du Darfour (éd. Glénat avec Amnesty International, 2010).

ABDELAZIZ BARAKA SAKIN : Né au Soudan, ce romancier arabophone et polyglotte fut employé aux impôts, professeur, maçon, et formateur pour l’Unicef, Save the
Children au Darfour et la Banque mondiale. Emprisonné, battu et censuré depuis 2011, il s’est exilé en 2012 vers l’Autriche puis la France. Il a publié chez Zulma quatre romans, dont Le corbeau qui m’aimait (2025) qui relate la vie de réfugiés soudanais à Calais.

Demandons aux autorités soudanaises d'abandonner les charges contre Ahmed Shifaa !

Ce pharmacien soudanais est inculpé pour incitation à l'agitation sociale et trouble à l'ordre public. Il encourt jusqu'à six ans de prison simplement pour avoir exprimé son inquiétude face à la perte tragique de jeunes vies.