Tchad

/©Sebnem Coskun/Anadolu Agency/Getty Images

Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains au Tchad en 2025.

De nombreux homicides ont été commis dans le cadre de violences intercommunautaires. Des membres de communautés pastorales ont notamment été massacrés à Mandakao. Les événements ont entraîné le déplacement de milliers de personnes et ont révélé de graves lacunes dans les systèmes de prévention de la violence, de protection des vies humaines et d’accès à la justice. Les autorités ont restreint l’espace civique en adressant une mise en garde aux journalistes qui auraient été tentés de mener une « enquête parallèle » sur le massacre de Mandakao, et en procédant à la dissolution ou à l’interdiction de plusieurs organisations de la société civile. Les besoins en matière d’éducation demeuraient pressants : dans l’est du pays, 849 000 enfants n’étaient pas scolarisés. Les autorités ont adopté une loi sur la prévention de la violence à l’égard des femmes et des filles, mais les violences liées au genre restaient très courantes et trop rarement signalées.

Contexte

Le 8 janvier, des tirs nourris ont éclaté près du complexe présidentiel à N’Djamena, la capitale. Cette attaque, qui a finalement échoué, a fait une vingtaine de morts. Le 30 janvier, la dernière base militaire française a été officiellement transférée aux autorités nationales, marquant le retrait total des troupes étrangères.

À la fin du mois de mai, le HCR recensait plus deux millions de personnes en situation de déplacement forcé dans le pays. Le Haut-Commissariat a alerté le 3 juin sur le fait que le nombre de réfugié·e·s soudanais au Tchad avait plus que triplé depuis avril 2023, dépassant les 1,2 million. Au 31 décembre, le HCR en comptait 1 330 950. L’ACAPS, une organisation d’analyse de données, a estimé que sept millions de personnes avaient besoin d’aide humanitaire dans le pays en 2025.

Dans l’est du Tchad, les violences et les déplacements massifs ont entraîné une saturation des services de santé et aggravé l’insécurité alimentaire et la pauvreté.

Droit à la vie et à la sécurité de la personne

Les 14 et 15 mai, des tensions entre agriculteur·trice·s et éleveurs·euses à propos de l’accès aux pâturages dans le village de Mandakao (province du Logone occidental) ont dégénéré en violences et se sont terminées par le massacre de 47 hommes, femmes et enfants issus de communautés pastorales.

Des affrontements intercommunautaires ont fait au moins 20 morts et 16 blessés le 17 juin dans la province du Ouaddaï, dans l’est du pays. Quelques jours plus tard, 18 personnes ont été tuées et 17 autres blessées dans une attaque menée par des éleveurs·euses à Oregomel, dans le Mayo-Kebbi Ouest (une province du sud-ouest du pays contiguë au Logone occidental).

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires [ONU] a indiqué qu’en mai et juin les violences intercommunautaires avaient fait au total plus de 80 morts et entraîné le déplacement d’environ 12 500 personnes dans les provinces du Logone occidental et du Mayo-Kebbi Ouest. L’organisme a dénoncé des lacunes dans les systèmes de prévention de la violence, de protection des vies humaines et d’accès à la justice. Un code pastoral visant à réglementer l’accès aux terres et aux ressources en eau était en cours d’examen, mais n’avait toujours pas été adopté à la fin de l’année. En attendant, les autres mécanismes de gestion des tensions, comme les comités mixtes locaux, demeuraient fragiles.

À la suite du massacre de Mandakao, les autorités ont déployé les forces de sécurité, dépêché une délégation gouvernementale sur les lieux et ouvert une enquête judiciaire. L’ancien Premier ministre et dirigeant de l’opposition Succès Masra a été arrêté le 16 mai en lien avec cette affaire. Déclaré coupable de « diffusion de messages à caractère haineux et xénophobe » et de « complicité de meurtre » le 9 août, il a été condamné à 20 ans de prison. Il a fait appel de sa condamnation. Ses avocats ont affirmé que les déclarations qui lui étaient reprochées dataient d’il y a plusieurs années et n’avaient aucun lien avec cette affaire. Lors de ce même procès, 65 coaccusés ont eux aussi été condamnés à 20 ans d’emprisonnement chacun.

Après l’attaque d’Oregomel, le gouvernement a indiqué qu’une vingtaine de suspects avaient été arrêtés et il a annoncé le renforcement des mesures de sécurité dans l’attente des poursuites judiciaires.

L’impunité demeurait la norme dans plusieurs affaires d’affrontements meurtriers entre éleveurs et agriculteurs survenus en 2023 et 2024.

Liberté d’expression et d’association

Le 14 juin, le procureur de la République de N’Djamena a averti que les journalistes et les membres de la société civile qui se rendraient à Mandakao pour enquêter sur le massacre de membres de communautés pastorales s’exposeraient à des poursuites pour avoir mené des « enquêtes parallèles » susceptibles de perturber le déroulement de l’enquête officielle. Des médias nationaux et des groupes de défense de la liberté de la presse ont condamné ce qui, selon eux, était une tentative d’empêcher les reportages indépendants sur ce massacre. La Haute Autorité des médias et de l’audiovisuel, organe de régulation des médias, a publié le 25 juin un avertissement général sur les « excès des médias » pendant les crises. Le 27 août, Reporters sans frontières a indiqué que des journalistes avaient été surveillés, avaient subi des actes d’intimidation et s’étaient censurés à la suite de ces avertissements. L’organisation a demandé aux autorités d’autoriser les enquêtes indépendantes.

Le 26 juin, le ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation a dissous l’Association des jeunes pour l’animation et le développement rural et la Coordination nationale des jeunes pour la paix et le développement au Tchad. Il a aussi interdit les activités du Mouvement citoyen Le Temps, ainsi que la branche politique de la coalition de groupes d’opposition et de la société civile Wakit Tama (« Le temps est venu »). Pour justifier ces mesures, le ministre a invoqué des raisons d’ordre public et de non-respect du cadre juridique.

Droit à l’éducation

Selon l’UNICEF, au 31 mars, l’est du Tchad comptait 849 000 enfants non scolarisés ; environ 600 000 d’entre eux vivaient dans des communautés d’accueil et 249 000 étaient enregistrés comme réfugié·e·s ou personnes de retour. L’organisme a fait état d’un déficit préexistant de quelque 2 900 salles de classe dans les provinces du Ouaddaï, du Sila et du Wadi Fira. En avril, il a alerté sur le fait qu’il manquait 85 % des financements nécessaires pour répondre aux problèmes d’éducation dans l’est du Tchad, soulignant les obstacles persistants au droit à l’éducation pour les enfants touchés par la crise des réfugié·e·s et des personnes déplacées.

Droits des femmes et des filles

Le 10 juillet, le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes [ONU] a salué l’adoption par le Tchad d’une nouvelle loi sur la prévention de la violence à l’égard des femmes et des filles et demandé sa mise en œuvre effective. Il s’est inquiété de la persistance d’un niveau élevé de violence fondée sur le genre, notamment de violence sexuelle et domestique, ainsi que du fait que beaucoup de cas n’étaient pas signalés. Il a constaté qu’il y avait « peu de poursuites pénales […] engagées et peu de condamnations […] prononcées », et que les rares peines infligées étaient légères. Les victimes étaient toujours stigmatisées, et le recours à la médiation traditionnelle locale favorisait souvent l’impunité pour les auteurs et affaiblissait les droits des femmes et des filles.

Le Comité a prié les autorités de veiller à ce que les victimes de violences fondées sur le genre « aient accès à une aide juridique qui soit inclusive et financièrement abordable, voire gratuite, ainsi qu’aux preuves scientifiques ». Il a demandé que des mesures soient prises pour mettre à leur disposition des services de soutien et de protection, notamment des foyers d’accueil adaptés et accessibles, des traitements médicaux, un appui psychosocial et un soutien financier. Il a recommandé au gouvernement de continuer à renforcer les capacités des juges, des procureurs, du personnel de police et des autres responsables de l’application de la loi en ce qui concerne la prise en compte des questions de genre dans les enquêtes et les poursuites judiciaires.

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