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Fresque réalisée par Damien Roudeau à Montreuil © Damien Roudeau

Fresque réalisée par Damien Roudeau à Montreuil © Damien Roudeau

Fresque réalisée par Damien Roudeau à Montreuil © Damien Roudeau

Discriminations
reportage

Roms : errance à Montreuil

Des familles roms brutalement expulsées sont soutenues par des habitants choqués.

Le 28 juillet 2016, 13 familles Roms de Montreuil (Seine-Saint-Denis) sont expulsées de leurs habitations du boulevard de la Boissière, sans solution de relogement. Parmi ces quarante personnes originaires de Roumanie mises à la rue par la mairie et la préfecture, certaines vivent à Montreuil depuis plus de dix ans, leurs enfants y sont nés. Après quatre mois de vie sans abri et d'errance dans les rues sous la pression policière, la plupart des familles sont retournées passer les pires moments de l'hiver en Roumanie, bien décidées à revenir quand les températures remonteront.

Montreuil compte pourtant parmi ses habitants des Roms depuis le début du XXe siècle. Mais elle ne sait plus accueillir les dernières générations fuyant la misère induite par le capitalisme sauvage qui a suivi la chute des dictatures communistes. La ville, comme toutes celles de la petite couronne de Paris, perpétue les mécanismes de l’exclusion. Elle ne tolère plus d'espace non construit, non rentabilisé, fait disparaître les terrains vides, les jardins abandonnés, les squats qui conviennent à une occupation de familles Roms dans des conditions correctes, sans toutefois leur faciliter l'accès au logement social. Pauvreté, exclusion, racisme s'alimentent de cette urbanisation à outrance, de la prohibition de l'économie de la débrouille et de la normalisation des modes de vie.

Jours d'errance à Montreuil. © Gilles Walusinski

Les familles expulsées boulevard de la Boissière sont originaires des régions de Sibiu ou d'Alba Iulia en Transylvanie. Ces Roms de Roumanie ne sont propriétaires d'aucune terre à cultiver, subissent un chômage très important, habitent dans des villages constitués de baraques d'une pièce souvent sans eau courante, quelquefois sans électricité, éloignés des centres villes et des écoles. Cibles d'un racisme récurrent renforcé par la crise économique, ils sont venus en France dans l'espoir d'une vie meilleure.

Ces migrants restent toutefois très attachés à leur pays d'origine pour lequel ils expriment des sentiments ambivalents. Pour Luminitsa, 29 ans, la Roumanie est à la fois « le plus beau pays du monde » quand elle pense à ses enfants restés là-bas, à sa mère, aux paysages de montagnes, et un « pays de merde » quand elle considère la misère dans laquelle les Roms sont maintenus, la dureté de la police envers les jeunes mamans qui font la manche, l'absence de perspectives. Manu, mécanicien de 19 ans, adore les chevaux encore nombreux en Roumanie, mais répète « là-bas, il n'y a rien pour nous. » Il ne s'agit donc pas de nomades, mais bien de sédentaires partagés entre leur région où ils retournent régulièrement et leur ville française d'adoption. Mais au XXIe siècle, est-il encore accepté d'avoir deux amours : son pays et Montreuil ?

Un incendie dont l'origine reste obscur, un arrêté de péril motivant une expulsion justifiée par une prétendue dangerosité des lieux et leur insalubrité : les occupants de bâtiments situés sur les terrains, dont les communes souhaitent disposer afin de poursuivre les opérations immobilières dans le cadre du Grand Paris, connaissent bien le scénario.

À Montreuil, la construction d'un vaste éco-quartier de logements sur le secteur de la Boissière a chassé les familles Roms du bâtiment industriel désaffecté où elles vivaient depuis six ans. Aucune solution de relogement n'a été anticipée pour ces Montreuillois dont les enfants sont scolarisés dans les écoles de la ville. Le diagnostic social imposé par la loi n'a pas été établi par la Préfecture avant l'expulsion et aucun hébergement d'urgence satisfaisant n'a été prévu.

Dix-neuf enfants, dont des bébés, leurs mères, leurs grands-mères, des hommes, voient débarquer un matin de juillet quatorze fourgons de CRS et une grue. On leur donne une heure pour rassembler leurs affaires et évacuer. La bâtisse, qui fut leur maison mais aussi le lieu de travail de ces biffins et ferrailleurs, est aussitôt détruite.

Parmi les témoins de cette violente mise à la rue, ceux et celles qui s'attendaient à une attitude plus humaine, plus respectueuse des droits des populations de la part des élus d'une ville ancrée à gauche, n’en reviennent pas et restent durablement choqués. Pendant les quatre mois qui suivront, et que les familles passeront sur les trottoirs de la ville, la mairie ne cessera de leur répéter ce message : vous n'avez plus votre place à Montreuil.

Un retour en arrière imposé

Nomades, les familles Roms de la Boissière le furent pendant l'été et l'automne 2016, mais à l'intérieur de la ville, obligées de déménager leur campement de fortune parfois plusieurs fois par jour sous la pression des fonctionnaires de police envoyés pour les faire «dégager » du coin de trottoir où elles avaient posé leurs affaires. Après l'expulsion du boulevard de la Boissière, les familles ont été baladées de la place Jean-Jaurès (devant la mairie), à la place Anna Politkovskaïa (devant l'église).

Expulsées, un retour en arrière imposé aux familles roms© Gilles Walusinski

Expulsées, elles ont cherché un abri dans le parc des Beaumonts avant de retourner devant la mairie. Nouvelle expulsion et refuge provisoire sous la halle de la Croix de Chavaux (au marché). Retour place de la mairie puis expulsion vers le square Marcel-Cachin où les familles passent quelques nuits sous des tentes avant l'expulsion et le retour place Jean-Jaurès devant le théâtre de Montreuil, puis derrière, où les tentes sont moins visibles. Nouvelle expulsion et refuge de deux nuits à la halle Dufriche (un terrain vague privé) avant le retour place de la mairie. À chaque fois la même scène : ordre de partir tout de suite, menace des policiers de procéder à des contrôles d'identité pouvant conduire à des OQTF (Obligation à quitter le territoire français) tandis que les agents de la voirie jettent à la benne une partie des affaires, passent au jet d'eau l'espace occupé par les matelas, rassemblement rapide des objets récupérables entassés dans des remorques brinquebalantes tirées par des vélos, matelas empilés ou roulés, enfants embarqués au milieu des gros sacs sur des poussettes qui n'en peuvent plus, déplacement du campement un peu plus loin dans la ville pour une réinstallation provisoire.

Une existence chaotique qui a duré plus de quatre mois, dans la chaleur, puis la pluie et même la première neige : les familles ont parcouru toute une topographie montreuilloise que certaines connaissaient pour l'avoir déjà pratiquée sept ans plus tôt, avant l'obtention du bail précaire pour le local de la Boissière. Sur d'anciennes vidéos, on voit Gabriella portant son fils Samuel, aujourd'hui collégien, sur ses épaules, exprimer sa colère lors d'une évacuation passée.

L'expulsion du 28 juillet est donc un retour en arrière imposé à ces familles. Tout ce qui avait été entrepris, construit pendant ces années où elles ont disposé d'un logement précaire mais stable, est remis en question voire anéanti. L'activité de biffin qui nécessite un espace pour entreposer la marchandise est ralentie, les démarches administratives sont suspendues, des papiers importants ont été perdus, le suivi médical et l'alphabétisation des enfants interrompus puisque, pourtant présents à l'école le jour de la rentrée des classes, ils ne pourront suivre une scolarité régulière en dormant dans la rue.

La nuit, on ne dort pas, explique. On ne dort pas, on réfléchit »

Diana, 11 ans, très fatiguée ce matin-là sur le chemin de l'école.

Tout concourt à réduire ces familles au seul moyen de survie qui leur est laissé : la mendicité. Quel sens donner à cette absurde chasse aux Roms à travers la ville, à ce harcèlement quotidien, si ce n'est les exténuer, leur rendre l'existence insupportable pour qu'ils partent ailleurs ?

Soutiens locaux spontanés

Si la mairie de Montreuil croyait se débarrasser des treize familles roms de la Boissière en plein cœur de l'été sans faire de vagues, elle a été surprise de l'ampleur du mouvement de soutien qui s'est spontanément constitué. Voir des familles entières vivre à la rue, si longtemps, a révolté nombre d'habitants. Des personnes solidaires soutenues par des associations – dont Amnesty International – se sont réunies en collectif informel malgré les tentatives d'intimidation de la police.

Elles ont cuisiné des repas, se sont occupées d'une partie de l'approvisionnement, de la collecte de vêtements et de couches pour les nourrissons, ont constitué une cagnotte pour l'achat de tentes, distrait les enfants pendant ce long été d'angoisse et d'ennui puis les ont accompagnés à l'école. Elles ont également participé au règlement des questions d'ordre administratif, apostrophé les autorités concernées – mairie, préfecture, ministère, Défenseur des droits – et lancé des pétitions, organisé des rassemblements de soutien informatifs et festifs afin d'alerter la population et les médias. Une fresque murale dédiée aux familles Roms, plusieurs fois effacée par la mairie, a été réinventée par les artistes mobilisés. Ce collectif a également écrit, filmé, photographié ce qui n'aurait dû faire l'objet que de trois lignes dans le journal régional : une énième expulsion de Roms en Seine-Saint-Denis.

Mais une fois la machine à exclure mise en route, difficile de l'arrêter. « Appelez le 115 ! », répétait un responsable de la mairie quand les associations et les personnes solidaires, constatant que les familles se retrouvaient à la rue, venaient demander des explications et un hébergement d'urgence. En appeler au droit commun et au Samu social déjà saturé, c'est porter la question du relogement au niveau départemental : « adressez-vous à la Préfecture ! » Inflexibles, les pouvoirs publics ont décliné la demande d'ouverture d'un gymnase pour mettre les enfants à l'abri.

Leur difficulté à se concerter pour trouver une solution viable, le renvoi des responsabilités d'une administration à l'autre, le refus municipal de faire installer des douches et des sanitaires à proximité du campement compliquent la cohabitation des familles avec les autres habitants. Cela démontre aussi l'absence de volonté politique d'autoriser les Roms montreuillois à rester en ville.

Expulsées, un retour en arrière imposé aux familles roms© Gilles Walusinski

Fausses solutions

La mobilisation des familles et de leurs soutiens a permis que le diagnostic social obligatoire soit enfin réalisé par la préfecture, préalable à une prise en charge par la plateforme régionale AIOS (Accueil, information, orientation et suivi pour les occupants de campements illicites). Mais après un diagnostic bien trop rapide, l'accès à la plateforme, débordée, s'est avéré difficile, tant sont nombreux les démantèlements de « campements illicites » en Île-de-France. L'accompagnement proposé ne pouvait déboucher sur un relogement qu'à très long terme. Seules des nuitées d'hôtel ont été proposées, mais ces hôtels dispersés dans toute la région, parfois très loin de Montreuil, ne convenaient pas aux enfants scolarisés, ni aux adultes, dépendants de leur activité très locale de biffins.

En outre, l'impossibilité de cuisiner dans les chambres et les prix des transports publics ont rendu impraticable cette fausse solution. Les hébergements provisoires ont été rapidement rejetés et perçus comme de véritables mesures d'éloignement. Devant l'inefficacité des instances censées se charger de leur relogement, des familles ont tenté de s'organiser seules, en repérant dans Montreuil des bâtiments à l'abandon, des ateliers désaffectés. Pendant quatre jours, onze personnes d'une même famille ont occupé un local inutilisé par son propriétaire en attente de permis de démolir.

Le répit fut de courte durée. En septembre – malgré le froid, trois enfants de moins de cinq ans, un adolescent à protéger et un contrat d'électricité en bonne et due forme – l'expulsion par la police, au petit matin, fut d'une grande brutalité. Femmes et enfants jetés dehors sans leur donner le temps de prendre leurs affaires, personne solidaire frappée et téléphone brisé, toit du local aussitôt démoli : « J'ai cru que c'était la mafia, raconte Meda, j'ai eu très peur ». Des investisseurs à l'affût du bénéfice immobilier, une mairie qui ne veut plus des Roms, une police chargée de « nettoyer » la ville, ont conjugué leurs efforts pour qu'aucune chance ne soit laissée à ces personnes souhaitant juste mener une existence normale.

Après tant de jours à la rue, tandis que le vent glacial et la pluie laissaient craindre un petit mort de froid sur la place Jean-Jaurès, la préfecture a finalement trouvé un hôtel où héberger les familles roms ensemble, en oubliant une dizaine de personnes qui a disparu dans la nuit. Le ton préfectoral est ferme : le départ pour l'hôtel ou l'obligation de quitter le territoire français, immédiatement. Les familles ont laissé leurs tentes et la place de la mairie pour cet hôtel situé dans une autre commune du département. Le lendemain matin, toutes avaient quitté les lieux, sauf une, préférant retourner en Roumanie plutôt que d'être éloignées de Montreuil mais sachant qu'elles n'auront pas d'autre choix que de revenir.

Mi-février, quelques familles sont de retour et dorment dans de vieilles voitures ou sous des tentes à même la rue. Dans ces conditions, il est peu probable que les enfants retrouvent rapidement le chemin de l'école. Les « Roms de Montreuil » ont fait une part de l'histoire de la ville mais ils semblent être exclus de son avenir.

— Par Juliette Keating. Photos Gilles Walusinski. Illustrations Damien Roudeau pour La Chronique d'Amnesty International

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