Dans l’est de la République démocratique du Congo, les violences sexuelles sont utilisées comme une arme de guerre. Depuis plus de 20 ans, Justine Masika Bihamba lutte aux côtés des survivantes. Elle témoigne de l’ampleur des violences, de l’impunité persistante et de la résilience des femmes congolaises. Elle raconte le combat d’une vie, pour réparer l’irréparable.
Avertissement : cet article évoque des violences physiques et psychologiques.
27 janvier 2025. Goma vient de tomber aux mains des groupes armés du M23. Chantal est dans la rue. Sur sa route, elle croise deux combattants du M23 en uniforme. Les hommes s’emparent d’elle et lui lancent en kinyarwanda : « Si tu ne veux pas, on te tue ».
Trainée sur un chantier, Chantal tombe à terre, paralysée par la peur. Les deux combattants hésitent : l’un veut la tuer, l’autre la violer. « Je me disais : Je vais mourir. Ils ont soulevé ma robe. Et ensuite ils m’ont [violée]. » Lorsque Chantal reprend connaissance, il est environ 20 heures. Elle est blessée, incapable de se relever, profondément traumatisée.
Comme elle, des milliers de femmes et d’enfants sont survivants de violences sexuelles en République démocratique du Congo. Son histoire compte parmi les 14 témoignages que nous avons recueillis pour notre rapport « Ils nous ont dit qu’on allait mourir ». Un fragment de vies brisées, qui laisse entrevoir l’ampleur des violences dans le pays ces dernières années.
Depuis 30 ans, la République démocratique du Congo est plongée dans un conflit qui n’en finit pas. Les populations civiles paient le prix fort. Les Nations unies se disent alarmées par l’ampleur des violences sexuelles en RDC. Dans la seule province du Nord-Kivu en 2023, plus de 50 000 cas de violences basées sur le genre ont été signalés. Et leur nombre est passé à 56 000 en 2024.
Cette réalité, Justine Masika Bihamba y est confrontée au quotidien. Dans son pays, le corps des femmes est devenu un champ de bataille. Le viol, une arme de guerre. Depuis plus de 20 ans, elle lutte pour venir en aide aux victimes. Avec son organisation “la Synergie des femmes”, elle a accompagné plus de 20 000 survivantes de violences sexuelles. Pour elle, sa voix est sa seule arme. Une arme pour dénoncer les violences, l’injustice et l’impunité des responsables. Une arme pour apaiser, conseiller et redonner espoir aux survivantes.
© Collection privée
Portrait de Justine Masika Bihamba
Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager pour les droits des femmes et contre les violences sexuelles en RDC ?
Dans les années 2000, après mes études, j’ai travaillé dans une organisation de promotion des droits des femmes. J’ai passé beaucoup de temps auprès de femmes paysannes et j’ai compris que les violences qu’elles subissaient étaient un problème profondément ancré dans nos communautés.
Forts traumatismes, problèmes de santé, rejet de leur communauté… Ces femmes avaient besoin d’une prise en charge spécifique. Cela m’a menée à créer l’organisation Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles. Une plateforme composée de 35 organisations en majorité féminine destinée à venir en aide à nos sœurs abusées sexuellement.
Beaucoup de spécialistes parlent des violences sexuelles en RDC comme endémiques…
Depuis 30 ans, l’Est de la République démocratique du Congo est en guerre. Je vis dans une région où presque tout le monde prend les armes : il existe plus de 150 groupes armés. Les femmes sont les premières victimes de ces conflits : leur corps est devenu un véritable champ de bataille.
Parfois, dans notre centre, nous pouvons accueillir une cinquantaine de femmes victimes de violences en une seule journée. Le Dr Denis Mugwege, prix Nobel de la paix 2018, quant à lui, parle « d’une femme violée toutes les quatre minutes ».
Vous parlez de « stratégie de destruction ». Pourquoi ?
Le viol est une pratique atroce. Lorsqu’un bébé de 10 mois est violé, lorsqu’une vieille maman de 80 ans est violée, lorsqu’on introduit des objets pointus dans les organes génitaux d’une femme : ce n’est pas pour le plaisir sexuel, c’est pour détruire.
Dans nos communautés, la femme est considérée comme une force : elle est mère, gardienne des coutumes et s’occupe de la famille. Derrière cette pratique, il existe donc une véritable stratégie pour détruire les femmes mais également assujettir la communauté dans son ensemble.
Les croyances ont également un poids considérable : beaucoup pensent qu’en couchant avec une femme vierge, ils peuvent guérir de maladies comme le VIH/Sida. Cela explique notamment les nombreux viols commis sur des mineurs.
La transmission du VIH/Sida au sein des communautés est une conséquence dramatique de ces violences sexuelles dans le pays. Comment parvenez-vous à répondre à cet enjeu ?
Avant la prise de Goma, nous avions un programme spécifiquement mis en place pour répondre à cette problématique. Mais aujourd’hui, la crise humanitaire est telle qu’une grande partie de la population atteinte du VIH n’a plus accès aux antirétroviraux.
Les financements américains via l’USAID ont été coupés. Cette aide était centrale pour répondre aux défis en matière de santé et d’assainissement, surtout pour la province du Nord : elle représentait 60% des financements.
L’arrêt des aides a grandement impacté le programme et la fourniture d’antirétroviraux. Plus globalement, tout le système de santé est impacté. Beaucoup de centres de santé ont fermé si bien que les victimes ne peuvent plus bénéficier de prise en charge, d’accompagnement et de soins.
Vous parlez de « double fardeau » pour les victimes de violences sexuelles : celui de la violence qu’elles ont subie et celui de la stigmatisation…
En République démocratique du Congo, le viol reste une honte. C’est pourquoi, nous sensibilisons pour que la honte change de camp. Nous voulons que les communautés soutiennent les victimes et les aident à surmonter les horreurs qu’elles ont vécues. Nous proposons aussi des activités de dépistages, pour éviter la transmission de maladies sexuellement transmissibles. Lorsque le viol est suivi d’une grossesse, il nous arrive aussi de prendre en charge la maternité et la scolarité des enfants rejetés par leurs familles. L’année dernière, l’un d’eux a obtenu son bac ! Cela me rend très fière : on les surnomme les « enfants de la Synergie ».
Comment accompagnez-vous les survivantes dans la reconstruction ? Quelles stratégies mettez-vous en place pour assurer leur réinsertion au sein des communautés ?
Nous accompagnons les mères vers une activité génératrice de revenus pour qu’elles gagnent en autonomie et subviennent à leurs besoins ainsi qu’à ceux de l’enfant. Nous effectuons également des médiations familiales pour assurer un retour des survivantes au sein de leur foyer. Nous intervenons aussi pour régler des conflits plus largement au sein de la communauté. Enfin, il nous arrive d’accompagner les victimes lors de procès, notamment via une aide financière.
© Collection privée
Justine Masika Bihamba intervenant auprès de femmes victimes de violences sexuelles
La question de la lutte contre l’impunité est centrale en RDC, car les auteurs des atrocités sont rarement tenus de rendre des comptes. Malgré tout, avez-vous observé des avancées ces dernières années ?
En RDC, les responsables sont loin d’être systématiquement punis pour leurs crimes. La justice prend beaucoup de temps. Elle peut-être trop onéreuse pour les victimes, sans garanti d’obtenir justice. Pour beaucoup, c’est une perte de temps.
Nous avons cependant obtenu des avancées. Les tribunaux de paix permettent désormais la condamnation de personnalités haut gradée dans l’armée. Certaines organisations fournissent aujourd’hui un soutien financier aux victimes qui souhaitent obtenir justice.
Nous avons besoin d’une justice communautaire, qui implique les femmes. Car elles ont un rôle immense à jouer dans la pacification de la région. Nous y travaillons notamment avec mon organisation.
L’ancien chef de guerre congolais Roger Lumbala a été condamné à 30 ans de réclusion criminelle en France pour complicité de crimes contre l’humanité. Il est notamment responsable de violences sexuelles. Est-ce un signe d’espoir pour vous ?
C’est un signal positif. Après toutes ces années, ce chef de guerre est jugé ! Mais il serait préférable qu’il soit jugé en RDC, là où les crimes ont été commis. Ce procès a été très peu médiatisé au niveau local. Il y a donc un gros travail à faire pour que nos communautés soient informées. Par ailleurs, cela me questionne : pourquoi lui seul ? Pourquoi les autres chefs rebelles ne sont pas arrêtés ? Eux aussi, sont responsables de crimes de guerre !
Vous dénoncez aussi le silence de la communauté internationale face à la situation dans le pays…
La guerre en RDC est la plus meurtrière depuis la deuxième guerre mondiale. Notre pays regorge de ressources naturelles rares telles que le lithium ou le cobalt, essentiel pour la construction de batterie électriques par exemple. C’est en grande partie à cause de ces minerais stratégiques que les populations souffrent. La RDC est extrêmement fertile pour les cultures de cacao, de café, de pomme de terre, de haricots, de maïs. Si nous parvenions à la paix, nous serions dans un paradis.
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Ce combat vous expose… qu’est-ce qui vous donne la force de continuer ? Qu’attendez-vous d’organisations comme Amnesty International aujourd’hui ?
Aujourd’hui, je suis fière. Des femmes complètement détruites retrouvent, grâce à nous, la force de vivre et de lutter. Certaines d’entre elles décident même de travailler à nos côtés pour venir en aide à d’autres victimes.
Ma voix est ma seule arme. Mon arme pour dénoncer : dénoncer la corruption, dénoncer l’injustice, dénoncer les violences et dénoncer l’impunité. Amnesty International a un rôle essentiel à jouer pour diffuser notre parole partout à travers le monde et nous aider à faire entendre la voix des défenseurs des droits qui sont opprimés sur le terrain.
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