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Des armes braquées sur eux, une clé de bras et une arrestation de plusieurs heures. Des journalistes de CNN qui réalisaient un reportage sur les violences des colons en Cisjordanie occupée ont été victimes des soldats israéliens dans une attaque très inquiétante contre la liberté de la presse. Ils ont reçu le Prix Amnesty International lors du Prix Bayeux Calvados-Normandie – qui récompensent les reporters de guerre – pour leur reportage sur CNN : « Vengeance », des soldats israéliens au service des colons en Cisjordanie. Nous avons rencontré sur place l’un des trois journalistes concernés, Cyril Theophilos.
Le Prix Bayeux Calvados-Normandie réunit un grand nombre de reporters de guerre qui couvrent, souvent au péril de leur vie, les conflits dans le monde. Ils et elles tendent leurs micros, documentent en photos ou vidéos, prêtent leurs plumes aux voix des victimes de la guerre ou d’autres atrocités. Cette année, de nombreuses récompenses ont été attribuées aux journalistes qui couvrent le territoire palestinien occupé. Notamment aux journalistes Palestiniens qui sont les seuls à pouvoir témoigner aujourd’hui du génocide à Gaza, l’enclave étant toujours interdite aux médias étrangers. Plusieurs centaines d’entre elles et eux ont perdu la vie depuis le 7 octobre 2023.
Le Prix Amnesty International récompense chaque année le meilleur reportage pour la télévision. En 2026, il a été attribué Jeremy Diamond, Cyril Theophilos, Abeer Salman pour leur reportage pour CNN : « Vengeance », des soldats israéliens au service des colons en Cisjordanie.
Pour ce reportage, les trois journalistes se sont rendus près du village de Tayasir, en Cisjordanie occupée, pour couvrir les violences qui accompagnent l’extension d’un avant-poste israélien. C’est une colonie illégale tant aux yeux du droit international que du droit israélien déployée par les colons israéliens qui veulent accaparer les terres palestiniennes. Mais cela va mal tourner pour les journalistes…
Journaliste reporter d’image (JRI), passé par l’AFP, Cyril Theophilos a été correspondant de France 2 à Jérusalem avant de travailler pour le bureau du média américain CNN dans la capitale israélienne, depuis le 8 octobre 2025. Nous l’avons rencontré sur place, à Bayeux, avant qu’il ne retourne poursuivre son travail sur le terrain.
Gaza est aujourd’hui interdite d’accès aux médias internationaux. Est-ce que le reste du territoire palestinien occupé est accessible pour les journalistes ?
La Cisjordanie occupée est un territoire ultra-militarisé, délimité par des checkpoints. Mais en tant que journaliste occidental, avec mon passeport français et ma carte de presse, je n’ai aucune crainte de passer ces checkpoints. Ce n’est pas le cas des Palestiniens qui n’ont souvent pas le droit de passer par les mêmes checkpoints que les Israéliens ou les étrangers. Ils sont quotidiennement victimes d’intimidations lors des passages. De plus, le déplacement des journalistes palestiniens est limité par leur absence d’accès à la carte de presse israélienne. Si des instances internationales comme la Foreign Press Association leur délivrent des cartes de presse internationales, elles n’ont aucune valeur aux yeux de l’Israël.
Est-ce la première fois que vous êtes agressé lors d’un reportage ?
Être bousculé ou avoir des personnes qui vous parlent mal, ça m’était déjà arrivé lors de précédents reportages. Ça peut très bien aussi survenir lors de la couverture de manifestations à Paris. J’avais déjà couvert précédemment dans un climat très tendu des violences de colons dans un village tout près d’Hébron, en présence de soldats israéliens. Mais me faire étrangler, subir une clé de bras, être projeté par terre, cela ne m’était jamais arrivé. Heureusement, j’avais encore ma caméra autour du cou pour filmer ce qu’il se passait.
Me faire étrangler, subir une clé de bras, être projeté par terre, cela ne m’était jamais arrivé.
Notre équipe a ensuite été arrêtée et retenu pendant trois à quatre heures. Les soldats israéliens ont pris nos passeports, on n’avait pas le droit de se déplacer. Nous étions quatre ce jour-là, Jeremy, le correspondant, Amir notre productrice, et Mike l’agent de sécurité qui nous accompagnaient compte tenu du niveau de risque anticipé dans cet avant-poste illégal.
Ces violences des soldats israéliens sont-elles inédites ?
Le risque principal pour les journalistes en Cisjordanie occupée vient principalement de la violence des colons. Ils étaient auparavant armés de pierres, de cailloux, de battes. Aujourd’hui, ils sont armés par le gouvernement israélien dans une politique très assumée : armer les colons pour les “protéger” des Palestiniens.
J’ai été plusieurs fois témoin d’agressions de colons envers la population palestinienne, au cours desquelles les soldats intervennaient pour arrêter les Palestiniens. On ne demande quasiment jamais aucun compte aux colons. Il y a quelques jours, j’étais à Qusra en Cisjordanie, je filmais l’arrivée des colons alors que des Palestiniens récoltaient leurs olives. Les colons ont appelé l’armée et les soldats ont débarqué. Ce sont les Palestiniens qui ont été contrôlés par les soldats et à qui on a demandé d’évacuer. Alors qu’ils sont dans leurs villages, sur leurs terres.
En tant que journaliste, lorsqu’on vient filmer les violences des colons, on se retrouve sur un terrain où règne la loi du plus fort. Les soldats israéliens ne sont pas censés s’en prendre aux journalistes mais il arrive qu’il y ait des soldats qui agissent de manière individuelle et qui agressent les journalistes. L’agression que nous avons vécue est totalement inacceptable, injustifiable et nuit à la liberté de la presse.
Au cours de notre arrestation, nous avons interrogé les soldats qui nous ont clairement dit qu’ils agissaient pour la population juive, parce que la terre leur appartient et qu’ils comptent récupérer petit à petit ces terres qui sont les leurs.
Observes-tu une évolution des violences depuis que tu couvres la situation en Cisjordanie ?
Pendant la guerre contre l’Iran, l’armée israélienne était occupée au front. On a alors vu une véritable explosion de violences en Cisjordanie. Les colons se sont complètement déchaînés sur les Palestiniens. L’absence de justice était quasi totale : il n’y a aucune condamnation des auteurs de ces crimes. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, minimise complètement cette violence. Il parle d’une “poignée de délinquants” alors qu’on a des images de centaines de colons, armés par l’Etat d’Israël, qui font des descentes dans les villes et villages palestiniens. Ces groupes de colons se sentent ainsi complètement libres de leurs actions, sans avoir à rendre des comptes.
À lire aussi : Nettoyage ethnique en Cisjordanie : comment Israël organise l’annexion avec l’aide des colons
Qu’est-ce que cela signifie pour vous de recevoir deux Prix Bayeux aujourd’hui ?
C’est extraordinaire. On était tellement fiers d’être parmi les 52 reportages sélectionnés cette année, si forts et si puissants. Je suis très honoré que l’équipe ait remporté ce Prix TV remis par Amnesty International. J’ai reçu ensuite le Prix Image qui récompense mon travail. Cela m’a permis de discuter avec des JRI qui ont fait partie du jury du Prix Bayeux. Celles et ceux qui sont venu·es me féliciter, ce sont les noms de personnes que j’ai admirées et dont je me suis inspiré dans le travail. Je ne réalise toujours pas aujourd’hui en regardant ces deux statuettes. Je suis très heureux.
LES LAURÉATS 2026
Le Prix Amnesty International a récompensé également deux autres reportages télévision (format court) :
2ème Prix : Yogita LIMAYE, Sanjay GANGULY, Imogen ANDERSON, pour BBC NEWS en Afghanistan.
3ème Prix : Nick PATON WALSH, Mark PHILLIPS, Natalie WRIGHT, Daria TARASOVA, Victoria BUTENKO, Kosta GAK, Shane BE, pour CNN en Ukraine.
