Notre rapport « les architectes de l’atrocité » conclut que les autorités iraniennes se sont rendues responsables de crimes contre l’humanité durant la répression des soulèvements « Femme. Vie. Liberté ». Nous désignons par ailleurs 87 responsables iraniens qui doivent selon nous faire l’objet d’une enquête pour leur rôle dans ces atrocités et demandons l’ouverture d’enquêtes pénales à leur encontre. Ces conclusions sont le résultat d’années de travail de recherche et d’analyse de nos équipes de chercheur·ses et d’expert·es. On vous détaille ici les coulisses de cette enquête.
Notre rapport de plus de 1 000 pages s’appuie sur des informations recueillies par nos équipes à la fois sur le terrain et à distance sur des événements survenus entre le 16 septembre et le 31 décembre 2022. Il est le fruit de plusieurs années d’enquête qui ont permis d’aboutir à des conclusions majeures.
Aujourd’hui, le peuple iranien continue de subir les atrocités des autorités. Les violences commises lors des manifestations de janvier 2026 portent les mêmes schémas que les crimes commis en 2022 : usage illégal et massif d’armes à feu, déploiement coordonné des forces de sécurité, meurtres de masse, tortures et disparitions forcées…
La sortie de notre rapport dresse un constat : tant que les responsables ne seront pas poursuivis en justice et que le système se maintiendra, le peuple iranien continuera de subir les mêmes atrocités des autorités iraniennes.
Par ailleurs, alors que le peuple iranien est déjà acculé par les crimes des autorités, il est aussi en première ligne du conflit actuel au Moyen-Orient. Les attaques illégales des armées américaines et israéliennes en Iran ont déjà causé la mort de centaines de personnes civiles.
Alors que depuis quelques mois, l’attention médiatique se détourne progressivement des massacres de janvier 2026, nous appelons à ce que l’ensemble des crimes internationaux commis contre le peuple iranien fasse l’objet d’enquêtes et que les responsables soient poursuivis en justice.
Comment avons-nous obtenu l’information ?
Dans le cadre de cette enquête, Amnesty International a mené une documentation détaillée des crimes contre l’humanité commis dans les provinces du Kurdistan, de Kermanshah et de l’Azerbaïdjan occidental en Iran.
Pour cela, nous avons interrogé 270 personnes. Parmi eux figuraient notamment des manifestants, d’anciens détenus, des proches des personnes tuées ou détenues, des témoins oculaires, des avocats, des défenseurs des droits humains, des journalistes et des travailleurs médicaux.
Nous avons par ailleurs reçu les témoignages de 19 autres personnes, dont des manifestants blessés, des survivants de viol et des proches des victimes, provenant d’avocats et de défenseurs des droits humains basés à l’étranger qui ont obtenu leur consentement pour partager ces témoignages avec Amnesty International.
Par ailleurs, nous avons complété ces entretiens par un examen approfondi et une analyse de preuves audiovisuelles. Au total, plus de 2 000 vidéos enregistrées entre le 16 septembre et le 31 décembre 2022 ont été analysées. Nous avons notamment sélectionné et vérifié 456 vidéos pour une analyse détaillée et approfondie.
Enfin, nous avons rassemblé et examiné un vaste corpus de reportages et de déclarations des responsables des médias d’État, ainsi que des documents officiels divulgués, des ordonnances de poursuite, des verdicts judiciaires et des dossiers médico-légaux.
289
témoignages récoltés
+ 2 000
vidéos analysées
456
vidéos vérifiées
Comment avons-nous vérifié les informations ?
Les équipes de notre Laboratoire de preuve contribuent à analyser les preuves digitales en ayant notamment recours à différents moyens technologiques comme la télédétection et corroborent ces données avec des témoignages et des documents officiels, en vue de prouver des violations du droit international.
Les informations recueillies ont ensuite été rigoureusement croisées, permettant non seulement de confirmer les témoignages recueillis, mais aussi d’écarter les données non fiables. Seules les informations qui ont pu être validées par plusieurs sources distinctes ont été utilisées.
Qu’avons-nous analysé dans cette enquête ?
Nous avons enquêté sur les circonstances de centaines de meurtres liés aux manifestations. Pour cela, l’organisation a rassemblé et analysé un vaste corpus de preuves sur 377 manifestants et passants, dont 56 enfants, qui ont perdu la vie lors de l’insurrection.
Par ailleurs, nous avons mené une analyse approfondie des mandats, de la structure de commandement et de l’organisation des organes de sécurité afin d’identifier 87 membres des autorités dont nous estimons qu’ils doivent faire l’objet d’enquêtes pour leur rôle dans ces crimes contre l’humanité et contre lesquels nous appelons la communauté internationale à mener des enquêtes pénales.
Comment est défini le « crime contre l’humanité » en droit international ?
En vertu du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI), certains actes interdits, notamment le meurtre, l’emprisonnement, la disparition forcée, la torture et le viol ou toute autre forme de violence sexuelle, sont qualifiés de crimes contre l’humanité lorsqu’ils sont « commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile ».
Une attaque correspond à la commission répétée de plusieurs actes criminels, réalisée dans le cadre d’une politique menée par un État ou une organisation.
Nous considérons que le meurtre illégal de centaines de victimes, les blessures de milliers de personnes, les arrestations massives et arbitraires, les disparitions forcées et la torture, y compris le viol et la violence sexuelle, constituent une « conduite » au sens de l’article 7 du Statut de Rome (une conduite impliquant de multiples actes). Cela constitue une « attaque » au sens de crimes contre l’humanité.
Sur quels fondements peut-on engager la responsabilité d’une personne pour sa participation à des crimes contre l’humanité ?
La responsabilité hiérarchique
Amnesty International a déterminé la responsabilité de 62 commandants des forces de sécurité au titre de la responsabilité hiérarchique.
Ce régime de responsabilité est codifié par l’article 28 du traité de Rome de la Cour pénale internationale. En droit international, la responsabilité pénale du supérieur hiérarchique suppose qu’il existe des preuves de :
- Un contrôle effectif de la hiérarchie sur ses subordonnés
- Une connaissance du supérieur hiérarchique des actes criminels
- Une absence de mesure de prévention ou de sanction des actes criminels
La responsabilité pour complicité
Amnesty international a déterminé la responsabilité de 25 officiels du ministère de l’Intérieur au titre de la responsabilité pour complicité.
Ce régime de responsabilité est codifié à l’article 25 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. En droit international, la responsabilité pour complicité suppose qu’il existe des preuves de :
- Avoir aidé, encouragé ou soutenu les crimes, et que cette aide ait joué un rôle significatif dans leur réalisation.
- Savoir que ses actes contribuaient à la commission du crime, ou être conscient qu’ils risquaient fortement d’y contribuer.
- Avoir apporté cette aide dans le but de faciliter la commission de crimes ou en sachant qu’elle contribuerait à leur réalisation
Nous avons retenu ce mode de responsabilité des officiels du Ministère sous ce régime car nous considérons qu’il permettait de couvrir leur rôle essentiel de coordination et la facilitation des crimes.
Avons-nous communiqué les conclusions de notre enquête aux autorités iraniennes ?
Oui, Amnesty International a écrit, le 4 août 2026, au Guide suprême, Mojtaba Khamenei, détaillant ses conclusions et recommandations et sollicitant des commentaires. Nous avons également écrit au commandant général de la FARAJA, Ahmadreza Radan, au commandant général du CGRI, Ahmad Vahidi et au ministre de l’Intérieur, Eskandar Momeni, en leur demandant d’informer les 87 responsables désignés pour enquêtes pénales et de transmettre toute réponse qu’ils souhaiteraient fournir dans l’exercice de leur droit de réponse. Aucune réponse n’avait été reçue au moment de la publication.
Justice pour les victimes en Iran !
Pour écraser les soulèvements « Femme, Vie, Liberté » en 2022, les autorités iraniennes ont commis des crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes méthodes qui servent à réprimer l’opposition. La communauté internationale ne peut plus fermer les yeux.
