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Un an après le retour de Donald Trump au pouvoir, les États-Unis sont remontés dans le top 5 des pays qui exécutent le plus au monde. L’Alabama, dans le sud du pays, est l’un des États où la peine de mort est le plus appliquée. Mais en 2025, cet État conservateur a connu son premier gracié de l’histoire : Rocky Myers. Derrière cette victoire, des militant·es qui n’ont jamais lâché la lutte. TJ Riggs, jeune activiste de 22 ans, est l’un d’eux. Un combat contre la peine de mort qu’il poursuit aujourd’hui sous Trump.
Série « Ma vie sous Trump » – épisode 7/7 : Chaque mois, nous donnons la parole à celles et ceux qui, aux États-Unis, subissent l’offensive anti-droits de l’administration Trump
On est d’abord frappé par sa franche poignée de main et par son air jovial et avenant, malgré le douloureux sujet qu’il porte. Ce jeune militant de 22 ans est né et a grandi en Alabama. Un État du sud des États-Unis, marqué par son histoire esclavagiste et le mouvement des droits civiques – qui a milité pour la fin de la ségrégation raciale dans la société américaine. C’est là, à Montgomery, sa capitale, que Rosa Parks a refusé de céder sa place dans un bus en 1955 et que Martin Luther King Jr. organisait des manifestations pacifiques.
Aujourd’hui, l’Alabama se distingue car il est l’un des principaux États à appliquer l’un des châtiments les plus cruels qui soit : la peine de mort. En 2025, cinq personnes ont été exécutées dans cet État. C’est le pire bourreau du pays, derrière la Floride où 19 personnes ont été exécutées la même année.
TJ Riggs est encore étudiant en sciences politiques, au sein de l’université de Samford en Alabama, lorsqu’il va s’engager dans le combat contre la peine de mort. Tout part de l’appel d’un professeur à ses étudiants pour la reprise de l’antenne d’Amnesty International dans son université. Il va agir en tant que mentor sur TJ Riggs qui finit par prendre la présidence de l’antenne étudiante de l’ONG.
Très vite, il est impliqué sur la campagne d’Amnesty International pour la grâce de Rocky Myers. « Une fois que je me suis renseigné à fond sur la peine de mort en Alabama, j’ai voulu faire tout ce qui était en mon pouvoir pour lutter contre ce phénomène. » Alors qu’il vit dans le même État où Rocky Myers est suspendu à la peine capitale depuis près de trente ans, il devient le coordinateur local de la campagne d’Amnesty International.
Un procès expéditif sur fond de racisme
Rocky Myers est un homme noir américain en situation de handicap mental. Le 2 juin 1994, il est déclaré coupable du meurtre d’une femme qui a mortellement été blessée lors d’un cambriolage en 1991. Il est condamné à une peine à perpétuité par le jury. Mais le juge, qui détenait alors le pouvoir d’outrepasser la décision du jury, choisit de le condamner à mort.
Son procès est entaché par l’incohérence des témoignages, l’absence de preuve médicolégale relevée sur le lieu du crime et des propos racistes à l’égard de l’accusé. La sentence est prononcée au bout d’une semaine à peine, devant un jury composé de 11 personnes blanches sur 12 membres.
Il n'a pas bénéficié d'une défense adéquate. Son avocat était affilié au Ku Klux Klan. Il n'a donc jamais eu la moindre chance dès le départ.
Une mobilisation internationale pour sauver Rocky Myers
En 2021, les équipes d’Amnesty International lancent une vaste campagne pour faire sortir Rocky Myers des couloirs de la mort. Les recours devant la justice pour le faire libérer sont épuisés, ses défenseurs ont essuyé refus sur refus. Personne ne pouvait plus rien faire légalement pour le sortir du couloir de la mort, à l’exception de la Cour suprême. « Comment faire évoluer cette affaire alors qu’il n’existe aucun mécanisme juridique ni aucun cadre permettant de faire bouger les choses ? Entre 2021 et 2024, nous avons consacré nos efforts à mobiliser des soutiens. »
La campagne de mobilisation citoyenne pour sauver Rocky Myers s’internationalise. Depuis Londres, Paris, Séoul ou encore Kuala Lumpur des centaines de milliers de personnes s’organisent. La campagne collectera plus de 2,5 millions de signatures et 800 000 lettres de soutien à destination de Rocky Myers. “L’élan de soutien était fort, la mobilisation a dépassé toutes les frontières.”
Le quartier des condamnés à mort de la prison de Holman à Atmore, en Alabama où Rocky Myers a été transféré après sa condamnation.
La grâce de Rocky Myers : une victoire historique
Un mois après la réélection de Donald Trump, la nouvelle tombe comme un couperet. « En décembre 2024, nous avons appris que l’État avait demandé un mandat d’exécution [ndlr : ce qui marque le début de la procédure d’exécution] pour Rocky Myers. » L’affaire est transmise à la gouverneure, Kay Ivey, qui doit fixer la date.
La campagne pour sauver Rocky Myers prend alors un tournant et s’accélère brutalement. TJ Riggs se mobilise aux côtés d’Amnesty International et d’autres organisations. Face à l’urgence, il faut s’unir. « Le compte à rebours avait commencé. Dès que nous avions appris l’existence du mandat d’exécution, nous nous sommes démenés à Amnesty et avec les autres organisations partenaires pour mettre sur pied la “campagne de grâce pour Rocky Myers”».
Lors du premier appel qui réunit les organisations et les militants, c’est la douche froide. Les avocats annoncent que le bureau de la gouverneure leur accorde 48 heures pour présenter les documents nécessaires à une audience de grâce. « Nous savions que nous n’avions pratiquement pas de temps. La gouverneure Kay Ivey allait prendre une décision cette semaine quant à la programmation ou non d’une exécution. » La priorité est de convaincre la gouverneure. En seulement 48 heures. « Le plan consistait à ce que toute personne qui connait quelqu’un qui aurait une quelconque influence sur la gouverneure lui transmette le message : n’exécutez pas Rocky Myers. »
TJ Riggs participe à l’organisation d’une large manifestation pour remettre les 2,5 millions de signatures qui appellent la libération de Rocky Myers. La foule afflue au Capitole de l’État de l’Alabama. « C’était la plus grande manifestation de ce genre à laquelle je n’aie jamais participé. » TJ Riggs se rend devant la gouverneure aux côtés de LeAndrew Hood, le fils de Rocky Myers, privé de son père depuis plus de trente ans. “Nous avons marché tous les deux jusqu’au bureau de la procureure, vêtus de nos t-shirts en soutien à l’abolition de la peine de mort. C’était tellement fort d’être en soutien directement aux côtés de sa famille.”
Cierra Brinson/Amnesty International USA
TJ Riggs participe avec LeAndrew Hood, le fils de Rocky Myers, à un rassemblement en Alabama lors de la campagne en faveur de sa libération.
Malgré les chances minimes de réussite, c’est l’espoir et la conviction intime d’être dans un combat juste qui fait tenir TJ Rigg. « La gouverneure Ivey n’avait jamais accordé de commutation de peine et il n’y en avait pas eu dans le couloir de la mort de l’Alabama depuis 20 ans. Mais quelque chose au fond de mon cœur me disait que cette affaire était trop solide pour qu’elle le fasse exécuter. »
Après une semaine de mobilisation intense, où de multiples acteurs associatifs et citoyens se sont démenés, le verdict tombe. La gouverneure Kay Ivey accorde la grâce. Rocky Myers sort du couloir de la mort, après plus de trente années d’une interminable attente.
Pour TJ Rigg et pour tous les autres défenseurs qui ont porté ce combat depuis des années, c’est l’explosion de joie.
Ce fut l’un des jours les plus heureux de ma vie et certainement le moment dont je suis le plus fier dans toute ma carrière de militant.
« Il y a cette vidéo incroyable qui montre le moment où les avocats ont appris que sa peine a été commuée. Ils ont appelé Rocky sur un téléphone, puis son fils sur un autre, afin qu’ils puissent se parler et se partager la nouvelle. Cette vidéo est très émouvante. »
Si Rocky Myers n’est plus condamné à mort, il reste condamné à perpétuité. Des activistes continuent aujourd’hui le combat pour que sa condamnation soit levée et qu’il sorte de prison. “Maintenant qu’il est sorti des couloirs de la mort, nous ne travaillons plus activement sur sa situation car notre combat à Amnesty est la lutte contre la peine de mort. Non pas la question de l’innocence d’un prisonnier. Mais nous continuons bien sûr à lui apporter tout notre soutien dans la mesure de nos moyens et je suis toujours personnellement la situation de très près.”
Alabama. Militer contre la peine de mort dans un État conservateur
L’Alabama a gardé des traces de son lourd passé esclavagiste. Profondément conservateur, les discours sécuritaires et la persistance du racisme imprègne la société au quotidien. « Je pense que la question de la justice raciale a joué un rôle important dans le procès de Rocky Myers. Et je pense que, malheureusement, elle continue de jouer un rôle dans les exécutions et les condamnations à mort dans le Sud des États-Unis. »
L’Alabama est aussi le premier endroit au monde à avoir procédé à une exécution par inhalation d’azote le 24 janvier 2024 envers Kenneth Eugene Smith. Une méthode qui provoque l’asphyxie de la victime et qui n’avait jamais été utilisée pour mettre à mort une personne dans le cadre judiciaire.
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Dans l’ensemble des États-Unis, l’abolitionnisme gagne pourtant du terrain ces dernières années. 52% des Américains soutiennent la peine de mort. Le soutien n’a jamais été aussi bas au sein de la population américaine. Mais les différences se creusent entre les États. En Alabama, c’est près de 70% de la population qui soutient la peine de mort.
Les élus locaux se font élire sur un programme sécuritaire fort dans cet État. La peine de mort est agitée comme une promesse de campagne pour mettre fin à la criminalité. « Les conservateurs ont tendance à se montrer très intransigeants face à la criminalité. […] Un moyen très simple de montrer que l’on est intransigeant consiste à militer sans relâche en faveur de la peine de mort et des exécutions. »
Intox : "La peine de mort fait baisser la criminalité"
FAUX. Il n’a jamais été prouvé que la peine de mort ait un effet plus dissuasif que les autres peines.
Malgré un État conservateur, TJ Riggs et les autres militants qui luttent contre la peine de mort en Alabama sont fortement mobilisés. « Nous avons une communauté d’abolitionnistes très active en Alabama, allant des groupes religieux aux mouvements de défense des droits civiques. »
L’influence religieuse protestante est incontournable sur la société en Alabama. C’est un groupe qui a été déterminant aux côtés d’Amnesty International dans la grâce historique accordée à Rocky Myers : « L’un de nos meilleurs alliés » selon TJ Rigg. « Si je devais citer un groupe en Alabama qui tient vraiment bon et qui est présent à chaque fois qu’il y a une exécution, ce sont bien les groupes religieux. »
Si TJ a reçu quelques critiques quant à son militantisme « J’ai reçu un e-mail rédigé avec une grande virulence de la part d’une personne qui disait en substance que j’avais du sang sur les mains » et qu’il a été la cible de quelques invectives au cours de manifestation, il se sent relativement épargné. Il reste animé par une foi inébranlable en son combat. « Que les gens soient d’accord avec moi ou non, je suis convaincu. Je fais ça parce que je sais que c’est ce qui est juste et que c’est la bonne chose à faire. »
La peine de mort dans l’Amérique de Trump
En novembre 2024, Trump est réélu pour un deuxième mandat à la présidence. « C’était une nouvelle très inquiétante, même si cela ne m’a pas surpris au fond. » Avec le retour de Donald Trump au pouvoir, les militant·es contre la peine de mort redoublent d’efforts. Les mois suivants son élection, TJ Riggs se concentre sur la grâce de personnes qui sont dans le couloir de la mort fédéral. Il faut faire vite avant que Trump ne revienne à la Maison Blanche. La lutte des militant·es auprès de l’administration Biden finit par payer. En décembre 2024, juste avant le changement de présidence, 37 hommes condamnés à mort par la justice fédérale reçoivent une commutation de leur peine par Joe Biden.
« Ce n’est qu’en janvier, lorsque Trump a pris ses fonctions, que beaucoup d’entre nous ont vraiment pris conscience de ce que cela signifierait pour la peine de mort et pour la défense des droits humains. » TJ Riggs parle d’une ère « Trump II » qui se distinguerait du mandat précédent par son aspect davantage organisé et coordonné. « Ce qui fait vraiment peur chez Trump II, c’est qu’ils ont fait preuve d’une bien meilleure coordination et qu’ils sont arrivés avec un plan très précis, le « Projet 2025 ». »
Qu’est-ce que le Projet 2025 ?
Le Projet 2025 est un ensemble de mesures politiques liberticides et autoritaires proposées par le think tank ultraconservateur The Heritage Foundation qui sert de feuille de route pour le nouveau mandat de Donald Trump.
Dès le jour de son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump signe un décret nommé « Restoring the Death Penalty and Protecting Public Safety » (Rétablir la peine de mort et protéger la sécurité publique). Il encourage le ministère de la Justice à requérir davantage à la peine de mort et incite les États à exécuter davantage. Les effets de la politique de Donald Trump ne tardent pas à prendre leurs effets. 2025 est une année record pour les exécutions aux États-Unis. Le pays a exécuté 47 personnes et se place en cinquième position des pires Etats à exécuter au monde derrière la Chine, l’Iran, l’Arabie Saoudite et le Yémen.
Le président américain ne veut pas seulement accélérer le recours à la peine de mort. Il souhaite aussi étendre les méthodes d’exécutions au niveau fédéral, au-delà de la seule injection létale. Il a fait la promesse de réintroduire le peloton d’exécution, l’électrocution et l’inhalation de gaz mortel, une méthode testée en Alabama.
Trump offre une grande légitimité aux États qui pratiquent la peine de mort.
Vers une nouvelle abolition de la peine capitale aux États-Unis ?
Pendant quelques années seulement, la peine de mort a été anticonstitutionnelle aux États-Unis. Malgré le moratoire national de 1972, la peine de mort est finalement réautorisée par la Cour suprême dès 1976. Cette courte période d’abolition peut-elle donner de l’espoir aux militant·es d’aujourd’hui ?
Pour TJ Riggs, les espoirs sont minces. « Je pense que les États-Unis ont longtemps cherché à se présenter comme une sorte de défenseur mondial des droits humains et de la liberté. Mais je pense qu’en réalité, cela n’a jamais vraiment été le cas au sein même des États-Unis. […] Si nous avons été à l’avant-garde de tant de révolutions en faveur de la justice sociale, nous avons également été le théâtre de certaines des pires atrocités en matière de droits humains de l’histoire, de l’esclavage aux lois Jim Crow en passant par l’incarcération de masse. »
Et le combat est loin d’être gagné dans le contexte conservateur actuel. La principale difficulté est la position de l’actuelle Cour suprême, dont la composition est marquée par les nominations hyper conservatrices de Donald Trump.
Mais le jeune militant croit davantage à une bataille qui se jouerait au niveau local. Aujourd’hui, 23 États sur les 50 qui composent les États-Unis ont aboli la peine de mort dans leur législation. « Petit à petit, de plus en plus d’États inscrivent dans leur législation qu’il n’y aura plus jamais d’exécution sur leur territoire. Moins il y a d’États qui pratiquent la peine de mort, plus nous pouvons nous concentrer sur ceux qui la pratique encore. »
Si le combat est loin d’être gagné, TJ Riggs reste optimiste quant à l’avenir. « Je pense qu’il est possible d’y assister de mon vivant. Mais les États-Unis vont devoir connaître des changements politiques assez importants avant que cela n’arrive. »
Le militant TJ Riggs était à Paris, en juin 2026, pour assister au neuvième Congrès mondial sur la peine de mort. Un événement qui réunit les abolitionnistes du monde entier qui œuvrent à la fin de la peine capitale. Il était présent en tant que représentant de la lutte d’Amnesty International contre la peine de mort aux États-Unis.
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