Renouveler sa carte de séjour relève du parcours du combattant pour des milliers de personnes étrangères qui travaillent pourtant de façon régulière en France. Pour les femmes, l’accès à un titre de séjour stable est encore plus complexe et se heurte à une série d’obstacles qui les empêchent d’accéder à toute forme de stabilité. Quels mécanismes en place les fragilisent ? Quels sont ces obstacles qui les surexposent à la précarité ? Et quelles solutions adopter ? Décryptage.

30 ans en France. Et pourtant, Madou, femme de ménage, doit renouveler son titre de séjour chaque année : « À chaque renouvellement, je demande une carte de résident mais on ne me donne qu’une carte d’un ou deux ans » raconte-t-elle. Malgré son emploi et ses trente années de vie en France, Madou reste enfermée dans une situation de précarité à cause d’un renouvellement sans fin, coûteux et source d’angoisse. 

La situation de Madou illustre celle de milliers de femmes étrangères prises dans un système dysfonctionnel orchestré par la France. C’est ce que nous avons mis en lumière dans notre rapport « À la merci d’un papier », qui révélait comment le système français empêche l’accès à un titre de séjour stable : lois toujours plus restrictives, difficultés à obtenir un rendez-vous à la préfecture, cartes de séjour expirées avant d’être délivrées… Et les premières pénalisées par ces dysfonctionnements sont les femmes.

Sans titre stable, elles sont surexposées au travail précaire

Les femmes immigrées sont particulièrement présentes dans les emplois les plus précaires : 34 % travaillent à temps partiel. Elles occupent beaucoup des postes de caissières, aides à domiciles, agentes d’entretien… Parmi elles, nombreuses sont celles qui ont un titre de séjour court, à renouveler tous les ans, qui les contraint d’accepter des contrats précaires les maintenant dans un cycle sans fin de précarité. Et c’est cette précarité administrative qui génère leur précarité sociale et économique. Une situation d’instabilité d’autant plus marquée chez les mères célibataires, où la moindre rupture administrative peut faire plonger leur famille dans une situation d’extrême précarité.

Sans stabilité administrative, beaucoup de femmes ne peuvent pas négocier leurs conditions de travail, ni prétendre à de meilleurs contrats, ni sécuriser un revenu suffisant pour vivre dignement.

Quand mon récépissé a expiré, je ne m’en sortais pas. Je n’avais pas de quoi habiller ma fille, pas de quoi la nourrir. On dépendait des dons aux associations. J’avais peur d’être expulsée de mon appartement, parce que je ne pouvais pas payer le loyer. 

Nadia, en France depuis 25 ans

Sans titre stable, elles sont exploitées au travail

L’absence de titre de séjour stable rend les femmes particulièrement vulnérables aux abus de leurs employeurs. Car en effet, leur titre de séjour dépend aussi des démarches administratives effectuées par leur employeur. Par crainte de perdre leur emploi et avec lui, leur droit au séjour, elles sont donc contraintes de poursuivre leur travail malgré des conditions indignes entre harcèlement, missions dégradantes, horaires excessifs… Cette dépendance à leur employeur crée des situations où il leur est impossible de dénoncer les abus ou de refuser des tâches. Un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir.

 On fait le ménage, le boulot est difficile, on est comme des esclaves. On n’est rien.

Annie, en France depuis 27 ans

Image de la citation
Pour des missions où la maison était vraiment insalubre, mes collègues françaises pouvaient refuser, mais nous non. On savait qu’on n’avait pas le choix. On me parlait comme si j’étais une bonniche. Quand tu disais que tu ne voulais pas faire telle mission, ils s’en foutaient. Ils savent que tu es dans le besoin.

Nadia, en France depuis 25 ans

À cela s’ajoute une exposition accrue aux violences sexistes et sexuelles, que beaucoup n’osent pas signaler par crainte de représailles ou d’un non renouvellement de leur titre. Exploitées, harcelées, parfois agressées au travail, elle se taisent par peur de perdre leur papier. 

On ne m’envoyait pas m’occuper de personnes âgées, on m’envoyait être la bonne à tout faire. Parfois [les clients] me parlaient mal. Une fois, un homme m’a demandé des “services”, j’ai dit que je n’étais pas là pour ça.

Nadia, en France depuis 25 ans

Sans titre stable, elles sont à la merci d’un labyrinthe administratif

La plupart des femmes que nous avons rencontré vivent et travaillent en France depuis une dizaine d’année. Des femmes qui ont donc passé l’essentiel de leur vie active en France mais qui chaque année – au mieux tous les deux ans – doivent faire face au labyrinthe administratif imposé par le système des cartes de séjour en France. Des démarches semées d’embûches : rendez-vous impossible à la préfecture, démarches en lignes défaillantes, augmentation du coût de chaque renouvellement, durcissement du test de niveau de français… 

 On me refuse ma carte de résidente, on me dit que je ne gagne pas assez, que mon français n’est pas assez bon et que je dois passer un diplôme. Je le parle bien, mais à l’écrit c’est plus compliqué. Je démarre mes journées à 5h du matin, le soir je dois m’occuper de mon mari malade. Je me demande comment je vais trouver le temps de passer ce diplôme qu’on me demande. 

Madou, en France depuis 30 ans

Certaines passent des mois dans l’incertitude à tenter d’obtenir un simple rendez-vous. Une attente faite d’angoisse de perdre leur travail, par ricochet leur logement voire tous leurs moyens de subsistance. Ce labyrinthe administratif, entretenu par l’État, maintient les femmes dans une instabilité permanente. 

Image de la citation
J’ai fait la demande de renouvellement de ma carte. Pendant un an et demi, tous les jours j’ai relancé la préfecture, en ligne, par téléphone. Je m’y suis présentée je ne sais combien de fois, ils me connaissent tous là-bas maintenant. Mais sans convocation, on ne m’a jamais laissée rentrer.

Nadia, en France depuis 25 ans

Ces dysfonctionnements orchestrés par l’État plongent les femmes dans une plus grande précarité : perte de titre, donc perte de travail, perte de salaires, perte d’allocations pour les enfants, perte de logement et bascule, du jour au lendemain, dans l’irrégularité.

Témoignages de vies à la merci d’un papier

Sur les 27 personnes qui ont témoigné dans notre rapport « À la merci d’un papier », certaines nous ont accordé un peu plus de temps et ont accepté d’ouvrir leur porte à un photographe, Camille Millerand, qui les a suivies dans leur quotidien. Parmi elles : les témoignages de Nadia, en France depuis 25 ans et de Célia, en France depuis 9 ans. Leur témoignage ci-dessous.

Nos solutions 

Pour que ces femmes, et plus largement tous les travailleurs étrangers, puissent sortir d’un cycle sans fin de précarité, une réforme en profondeur du système des carte de séjour est indispensable et surtout, possible. Comme solution, Amnesty International propose en priorité de créer un titre de travail unique pour le travail d’une durée minimale de quatre ans. Un titre plus long, qui offrirait enfin de la stabilité et protégerait contre les abus et les discriminations que subissent aujourd’hui de nombreuses personnes étrangères travaillant en France. Stabiliser le droit au séjour faciliterait la vie des personnes concernées, et simplifierait aussi le travail des préfectures et des employeurs.

© Photographies Camille Millerand pour Amnesty International

« Sans ce papier, je perds tout » : exigez des titres de séjour stables pour les travailleur·se·s étranger·e·s en France !

Jusqu'au 31.12.2026

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