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Des soldats égyptiens debouts sur leur véhicule surveullent la foule. 20011 © Pauline Beugnies

Des soldats égyptiens debouts sur leur véhicule surveullent la foule. 20011 © Pauline Beugnies

Des soldats égyptiens debouts sur leur véhicule surveullent la foule. 20011 © Pauline Beugnies

Liberté d'expression
reportage

L’armée remet au pas la société civile en Egypte

En 2011, l’armée réussit à apparaître comme favorable à la Révolution. Mais pour la plupart des politologues, les militaires ont simplement sacrifié Hosni Moubarak afin de maintenir leur prééminence.

« L’armée et le peuple ne font qu’un ! ». Un slogan que des milliers d’Égyptiens ont scandé avec ferveur lors de l’annonce de la démission d’Hosni Moubarak, le 11 février 2011 : persuadés que les militaires s’étaient rangés derrière les manifestants de la place Tahrir, choisissant le camp de la Révolution contre celui de la présidence. Le 30 juin 2013, lors des immenses manifestations exigeant le départ de Mohamed Morsi, le président islamiste élu un an auparavant, la foule répétait aussi ce slogan à l’envi, comme pour réclamer l’intervention de l’armée. Elle sera exaucée quelques jours plus tard, quand le chef d’état-major Abdel Fattah al-Sissi destitue Mohamed Morsi, ouvrant de fait une nouvelle période de transition dirigée par les militaires. Depuis, une chape de plomb s’est abattue sur les islamistes, puis sur toutes les voix dissidentes. La répression féroce est « au plus haut niveau depuis trente ans », selon le rapport d’Amnesty International publié en février 2015.

En réalité, depuis 2011, l’institution militaire égyptienne a tenté de protéger au mieux ses intérêts.

« Il n’y a pas un plan précis pour reprendre le pouvoir, mais une stratégie, une pensée de fond, qui s’accommode du contexte sans pour autant modifier son objectif principal. Face au soulèvement populaire de janvier 2011, l’armée a décidé de sacrifier Moubarak pour préserver le régime. Il n’y avait donc aucune volonté de changement ».

Adel Souleimane, général à la retraite à la tête d’un centre d’études stratégiques.

Intérêts économiques multiples

L’armée en Égypte est la colonne vertébrale du régime depuis la révolution des « officiers libres » de 1952, sous la conduite du colonel Gamal Abdel Nasser. Garante de la souveraineté du pays, elle se considère aussi comme dépositaire de la légitimité populaire. Dans les années 1950, via les nationalisations, elle acquiert un empire économique, devient propriétaire de milliers d’hectares de terres. Les militaires maintiennent l’opacité sur leurs entreprises dont les comptes sont souvent classés « secret défense ».

Au moins un quart de l’économie du pays serait actuellement sous son contrôle, affirmait l’historienne Zeinab Abul Magd en décembre 2011.

Les intérêts économiques de l’armée englobent une panoplie d’activités diversifiées et rentables, allant de la vente et l’achat dans l’immobilier (…) à la gestion de stations-service, de l’élevage de bétail aux produits alimentaires, en passant par la fabrication de sets de table en plastique »

Zeinab Abul Magd, chercheuse à l’université d’Oberlin, aux États-Unis.

Forte de 450 000 hommes, cette armée est par ailleurs la plus importante du monde arabe.

Les gradés ne voyaient donc pas d’un bon œil la tentative d’Hosni Moubarak d’imposer son fils Gamal pour lui succéder, non seulement parce qu’il n’était pas issu de leurs rangs, comme les autres présidents égyptiens depuis 1952, mais aussi parce que les hommes d’affaires gravitant autour de lui représentaient de véritables concurrents.

La Révolution a ainsi fourni à l’armée un moyen d’éliminer ses rivaux. Ce qui n’a pas empêché les militaires de participer aux arrestations et tortures pendant les premiers jours du soulèvement, comme l’ont révélé les extraits d’un rapport présidentiel en avril 2013.

Ces exactions n’étaient que les premières d’une longue liste. Après le départ de Moubarak, le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui assure la transition réprime une contestation multiforme. En mars 2011, 17 jeunes femmes arrêtées par les militaires sur la place Tahrir subissent des « tests de virginité ».

En octobre, des blindés foncent dans la foule des manifestants coptes dans le quartier de Maspero, au Caire, tuant 28 d’entre eux. En décembre, les soldats chargent les manifestants devant le siège du gouvernement, faisant 17 victimes. Et entre janvier et septembre 2011, plus de 12 000 civils sont traduits devant des tribunaux militaires.

Accord tacite entre Frères et militaires

Lorsque, en janvier 2012, les Frères musulmans remportent les élections législatives, le CSFA pense trouver un allié politique à même de rétablir le calme dans le pays. « Le législatif pour les Frères, l’exécutif pour les militaires. C’était l’accord tacite », affirme Hassan Nafaa, un chercheur en sciences politiques interrogé par Le Monde il y a un an. Mais les Frères musulmans rompent ce contrat en présentant un candidat à la présidentielle de juin 2012.

Une fois élu, le nouveau président islamiste, Mohamed Morsi, congédie plusieurs membres du CSFA, et nomme un nouveau chef d’état-major, Abdel Fattah al-Sissi, décrit comme proche des islamistes.

« Ça a été l’erreur des Frères, de penser que l’armée était hétérogène et qu’un courant pouvait leur être favorable ».

Adel Souleimane, pour qui l’armée n’est « loyale qu’à elle-même ».

Le rapport de force s’inverse rapidement : en novembre 2012, Mohamed Morsi déclenche de nouvelles manifestations lorsqu’il s’arroge les pleins pouvoirs via une déclaration constitutionnelle. Les partis libéraux et les révolutionnaires lui tournent le dos, tandis que la situation économique se dégrade et que les pénuries d’essence et de gaz s’aggravent.

Au printemps, la colère est à son comble, le mouvement Tamarrod (« rébellion ») n’a aucun mal à mobiliser des millions de personnes pour les manifestations du 30 juin. C’est donc soutenue par une majorité d’Égyptiens que l’armée destitue le président Morsi le 3 juillet, invoquant la nécessité d’éviter une guerre civile.

Il reste pourtant des Égyptiens qui n’approuvent pas le coup d’État : au Caire, les partisans de Mohamed Morsi campent sur les places de Rabaa al Adawiya et al Nahda. Après des négociations infructueuses avec les Frères musulmans pour démanteler ces sit-in, l’armée et la police attaquent les campements le 14 août 2013, faisant plus de 1 000 morts en une journée. Soit le plus grand massacre de civils dans l’histoire contemporaine de l’Égypte, qu’un rapport d’enquête publié en août 2014, Human Rights Watch qualifie de « crime contre l’humanité ».

C’est l’acte de naissance de ce « nouveau » régime, qui fait ensuite taire les médias trop critiques, interdit les manifestations spontanées, déclare les Frères musulmans « organisation terroriste », pourchasse ses membres et en condamne des centaines – dont Mohamed Morsi – à la peine de mort.

Les leaders du soulèvement de 2011 ne sont pas épargnés : Ahmed Maher et Mohamed Adel du mouvement du 6 Avril, et le militant Ahmed Douma, sont en prison pour avoir manifesté sans autorisation. Un récent rapport de la FIDH dénonce également une hausse notable des agressions sexuelles et des viols depuis la prise de pouvoir de l’armée en juillet 2013.

Le pouvoir militaire se trouve néanmoins confronté à un problème majeur : il mène une véritable guerre depuis deux ans contre les groupes djihadistes armés du Sinaï, et les attaques terroristes ciblant en général les policiers et les soldats sont de plus en plus fréquentes au Caire, à Alexandrie, dans le delta du Nil. Preuve que la répression tous azimuts n’est pas la formule magique pour le retour à la stabilité.

— Nina Hubinet pour La Chronique d'Amnesty International

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