Nouveau rapport : impact du système de cartes de séjour précaires sur la santé mentale des personnes étrangères

Comme les secteurs dans lesquels ils sont le plus souvent embauchés, les travailleurs et travailleuses étrangers sont le plus souvent sous tension. Une tension psychique pouvant aller jusqu’aux pensées suicidaires, liée au processus infernal de renouvellement de séjour, à la vie sous document provisoire, et aux conditions de travail elles-mêmes. C’est ce que révèle notre nouvelle recherche publiée ce jour : « J’y pense tout le temps, j’ai cette pression constante dans la tête ».

« Tout ce à quoi je pense dans ma vie, c’est cette carte. Si je ne l’ai pas, je ne peux pas travailler, je ne peux pas manger, je ne peux plus rien faire », témoigne ainsi Hicham, ouvrier du bâtiment, en France depuis 16 ans.

« Souvent, j’ai envie de me tuer »

Les personnes interrogées dans le rapport déclarent éprouver de véritables souffrances psychiques (anxiété, insomnies, angoisses, etc.) en grande partie liées à la complexité du processus administratif, que nous avions déjà dénoncée dans notre précédent rapport (« À la merci d’un papier », en novembre 2025). A ces troubles, s’ajoutent aussi une importante fatigue physique et mentale, des crises de larmes, des douleurs au corps. La précarité administrative mène aussi à la dépression pouvant aller jusqu’à des idées suicidaires.

« Souvent, j’ai envie de me tuer, témoigne ainsi Boubacar, 22 ans, en France depuis 2018. Mais je me dis ensuite que ça ne vaut pas la peine de se tuer pour ça. »

La précarité économique – dans laquelle ces personnes sont maintenues – est également un facteur de risque très important d’une santé mentale dégradée, comme l’affirment les professionnels de santé interrogés. Enfin, le racisme dont sont victimes ces travailleuses et travailleurs – et qui sous-tend les politiques migratoires de la France – contribue également à leur mal-être. Non seulement les personnes étrangères souffrent à cause de ce système, mais elles en paient doublement le prix. Elles se voient entravées dans leur accès aux soins du fait d’un système de santé inégalitaire et sous pression pour tout le monde, et perdent soudainement le bénéfice de leur couverture santé à cause de ruptures injustes du droit au séjour.

© Camille Millerand pour Amnesty International France

« Sur le plan psychique, c’est l’instabilité qui casse les travailleurs étrangers »

« Le renouvellement de la carte, ça réveille la nuit. Un an, ça passe si vite, le stress n’arrête pas », explique Mariette, auxiliaire de vie, en France depuis 10 ans.

Le système de cartes de séjour précaires contrevient par conséquent directement au droit à la santé des travailleurs et travailleuses étrangers racisés que l’Etat devrait pourtant faire respecter et mettre en œuvre. Les médecins avec lesquels nous nous sommes entretenus alertent sur le sujet, comme en témoigne une psychiatre : « sur le plan psychique, c’est l’instabilité qui les casse. On ne peut que considérer que l’enjeu du renouvellement, a fortiori quand il n’est pas effectif, est un facteur de stress puisqu’elles restent dans l’incertitude. Et plus l’attente est longue, plus il y a une détresse psychologique. Les ruptures de droit au séjour sont catastrophiques pour ces personnes et constituent une menace existentielle. »

L’incompréhension du système, les nombreux obstacles rencontrés pour le renouvellement de la carte de séjour, le sentiment d’injustice peuvent « réactiver des traumatismes » subis pendant l’exil. « C’est parce qu’il y a une violence vécue en France que ça vient déstabiliser et réactiver le trauma », affirme un ainsi un responsable médical d’une ONG.

« Pour pallier cette violation manifeste du droit à la santé des travailleurs et travailleuses étrangers, souligne Anne Savinel Barras, nous appelons avec insistance à une réforme de ce système, en proposant en premier lieu la création d’une carte de séjour pluriannuelle unique pour les travailleurs et travailleuses, valide pendant au moins quatre ans et permettant l’exercice de tous les droits fondamentaux. »

Contexte (cf. rapport « À la merci d’un papier ») –

Le système français de cartes de séjour court viole les droits humains des travailleuses et travailleurs migrants racisés, les piégeant dans des conditions précaires, abusives et d’exploitation. Par ses politiques migratoires discriminatoires, la France fabrique et entretient la précarité des travailleurs étrangers. Des personnes et leurs familles sont susceptibles de se retrouver en situation irrégulière du jour au lendemain et de tout perdre pour un délai de traitement trop long ou une erreur informatique. Les violations des droits humains commises contre les travailleuses et travailleurs migrants racisés sont systématiques et structurelles.

La politique migratoire en France expose nettement ces travailleurs et travailleuses à des abus et à de multiples discriminations, touchant les femmes de manière disproportionnée.