© Reportage photo de Camille Millerand pour Amnesty International

Les travailleurs et travailleuses étrangers ont des droits, la France a le devoir de les respecter.

Portugal, Espagne, Italie… : de plus en plus d’Etats européens décident, par pragmatisme, de régulariser les situations impossibles vécues par les étrangers travaillant sur leur territoire. La France se distingue en les maintenant dans un système qui les plonge dans la précarité et l’insécurité administrative permanente. Il est plus que temps que la France arrête de s’acharner et de stigmatiser celles et ceux celles et ceux qui participent à sa vie sociale et au développement économique de notre pays, et ce parfois depuis des décennies.

Avec les lois et politiques restrictives adoptées ces dernières années, et particulièrement la loi « Asile et immigration » de début 2024 et la circulaire prise par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau en mai 2025, la situation est devenue absurde pour ces hommes et ces femmes qui se retrouvent enfermés dans un labyrinthe administratif et sont à la merci de n’importe quel retard ou bug administratif.

Titres de séjour d’un, voire deux ans, conditions de ressources aberrantes, coût exorbitant des démarches (timbres, frais de dossier, etc.), qu’il faut renouveler chaque année pour beaucoup : cette situation peut les faire plonger dans l’irrégularité du jour au lendemain. Elle les maintient dans une situation de précarité extrême, et surtout de dépendance vis-à-vis de leurs employeurs, dont certains abusent malheureusement en ne respectant pas le droit du travail (dépassements d’horaires, harcèlement, équipements de sécurité insuffisants, etc.). 

Des démarches administratives du reste de plus en plus dématérialisées, sans réel contact humain possible, avec une récurrence élevée de bugs informatiques, ce qui a incité plusieurs ONG à déposer un recours auprès du Conseil d’Etat contre l’Administration numérique des étrangers en France (ANEF, le système de demande en ligne de titre de séjour), auquel Amnesty International France s’est joint.

Ces dysfonctionnements et retards ont également des répercussions dans le domaine économique, avec un impact concret sur l’emploi dans des secteurs en tension. C’est d’ailleurs cette situation qui a incité l’actuel ministre de l’Intérieur à prendre certaines mesures pour accélérer les procédures. Il propose notamment d’augmenter de 500 le nombre de vacataires dédiés à l’examen des dossiers pour accélérer les procédures.

Si ces mesures peuvent réduire des retards de délais liés à l’administration, cela va dans le bon sens, néanmoins le gouvernement ne s’attaque pas au système qui nécessite une simplification que ce soit pour les travailleurs, mais aussi pour les employeurs qui souhaiteraient par exemple pérenniser l’embauche de de leurs employés et ne le peuvent pas. Le paradigme hostile aux travailleurs étrangers qui s’est développé ces dernières décennies doit changer. Certains projets de loi déposés récemment au Parlement, nous permettent d’espérer une évolution dans les mentalités. 

Les députées Fatiha Keloua Hachi et ColetteCapdevielle ont ainsi fait adopter le 11 décembre 2025 une proposition de loi sur le renouvellement automatique des titres de séjour longue durée à l’Assemblée nationale. Ce texte doit être examinée au Sénat dans un délai que nous ne connaissons pas encore. Et le 14 avril 2026, une nouvelle proposition de loi a été déposée devant le Sénat par la sénatrice Corinne Narassiguin. Elle porte certaines des recommandations présentes dans notre rapport « A la merci d’un papier », à savoir :

  • Que la démarche administrative de demande d’autorisation de travail dont dépendent certains titres pour le travail soit enfin aux mains des personnes concernées et non, pas de leurs employeurs afin de casser le levier d’exploitation qu’elle représente,
  • L’abrogation du titre de séjour temporaire pour le travail le plus précaire
  • L’augmentation de la durée des cartes de séjour temporaire « salarié » et « vie privée et familiale » à deux ans au lieu d’un an actuellement,
  • L’abrogation de la disposition conditionnant la délivrance d’une carte de séjour de plus longue durée (pluriannuelle) à un niveau de maîtrise de la langue française renforcé par la loi asile et immigration.

Ces deux propositions de loi sont nécessaires, même si elles ne seront probablement pas adoptées intégralement avant longtemps. Elles montrent que les positions évoluent, et qu’en dépit de discours hostiles aux personnes étrangères, des positions plus sensées et réalistes semblent refaire leur apparition. Les travailleurs et travailleuses étrangers sont là et selon toutes les prévisions des économistes, l’Union européenne devrait en avoir encore davantage besoin à l’avenir. Ils ont des droits, qui doivent être défendus. Les candidats déjà déclarés ou qui le seront, à la présidentielle de 2027 doivent choisir entre s’enfermer dans une attitude démagogique ou choisir une voie plus réaliste et respectueuse des droits.

A Liévin, dans l’ancien bassin minier, terre historique d’immigration ouvrière, le nouveau maire Rassemblement National a décidé de supprimer les cérémonies du 1er mai, avant de se raviser partiellement devant les réactions des habitants. Ceci n’est pas une simple anecdote, cela montre combien les anti-droits, accèdent au pouvoir en s’attaquant aux droits des étrangers, avant de s’en prendre au final aux droits de toutes et de tous, de toutes celles et ceux qui travaillent. Le 1er mai doit rester un symbole fort de lutte pour les droits de tous les travailleurs et travailleuses, quelle que soit leur situation administrative. 

Anne Savinel-Barras