Dans la province d’Aceh en Indonésie, mais aussi en Russie, en Hongrie ou au Sénégal, la religion est instrumentalisée pour cibler les personnes LGBTI+. Comment défendre leurs droits sans renforcer les ressorts de la répression ? Analyse d’Arnaud Kurze, professeur associé à l‘université d’État de Montclair, aux États-Unis.
Cette interview, recueillie par Aurélie Carton, est tirée de notre dossier « Indonésie : les personnes homosexuelles au supplice » du numéro de juin 2026 de notre magazine des droits humains La Chronique.
Comment concilier la défense des droits des LGBTI+ avec le respect de croyances dans des sociétés où la religion façonne les normes sociales et juridiques ?
Le conflit tient rarement d’un différend théologique entre une communauté religieuse et une communauté queer [ndlr : De manière large et inclusive, toute personne dont l’orientation sexuelle ou l’identité de genre ne suit pas les normes classiques]. Il s’agit le plus souvent d’une manœuvre politique où l’autorité religieuse est instrumentalisée par des acteurs politiques pour redéfinir l’appartenance nationale autour d’une vision exclusive. Prenons la loi de mars 2025 sur la « protection de l’enfance » en Hongrie, qui a abouti à l’interdiction de la Pride. Elle invoquait la civilisation chrétienne mais visait surtout à restreindre la liberté de réunion et d’expression avant les élections d’avril 2026. En Russie, au Sénégal, à Aceh, le sujet queer est construit comme une menace civilisationnelle pour que le régime se pose en gardien. Ce scénario circule à l’échelle transnationale : des groupes basés aux États-Unis ont ainsi fait pression en faveur de projets de lois anti-LGBTI+ au Ghana comme au Sénégal, et la loi hongroise a servi de modèle en Géorgie.
Il ne s’agit pas d’arbitrer entre revendications morales des personnes « homosexuelles » et celles des « croyants » mais de résister à l’appropriation politique des traditions religieuses, tout en reconnaissant leur pluralité. Des voix réformistes s’y font entendre. Des imams tunisiens ont défendu les libertés civiles après 2011 ; des catholiques se sont mobilisés en Pologne contre les restrictions à l’avortement entre 2016 et 2020 ; des érudits islamiques indonésiens ont jugé les flagellations à Aceh incompatibles avec la Constitution.
Dans ces contextes, les communautés LGBTI+ cherchent moins la confrontation que l’ouverture d’espaces d’altérité : festivals artistiques à Tunis ou à Beyrouth, réseaux de soutien clandestins en Russie, discussions sur des groupes cryptés, réseaux en diaspora pour les personnes queer russophones à Tbilissi, Istanbul, Varsovie et Berlin. Ces espaces coexistent avec la vie religieuse plutôt que de chercher à la supplanter. La conciliation naît rarement d’un accord doctrinal mais de pratiques quotidiennes : une sœur refuse de renier son frère, un pasteur procède discrètement à une bénédiction, un médecin soigne sans porter de jugement. Les acteurs extérieurs peuvent alors protéger les conditions de cette cohabitation, en garantissant d’abord la sécurité des personnes.
Quelles stratégies adopter pour soutenir les personnes LGBTI+ dans des contextes hostiles, sans accroître les risques de répression au nom de la religion ?
Il n’existe pas de formule universelle. Un plaidoyer efficace combine généralement quatre stratégies.
Premièrement, la sécurité physique et numérique. La campagne de outing forcée lancée sur une application de rencontres par une influenceuse au Maroc en 2020 a provoqué, en quelques jours, une vague de persécutions et des violences [ndlr : En avril 2020, une instagrameuse transgenre marocaine, Sofia Talouni, a incité ses fans à dénoncer les homosexuels sur les réseaux sociaux en les identifiant via les applications de rencontres]. La visibilité sans protection expose. À l’inverse, le festival du film queer Mawjoudin, à Tunis, a survécu parce qu’il a investi dans la sécurité numérique, contrôlé les participants, choisi des lieux discrets. En Russie, des bots [ndlr : Comptes ou programmes automatisés sur les réseaux sociaux, capables d’effectuer des actions sans intervention humaine directe telles que publier, liker, commente] Telegram gérés par le Réseau Lgbt et la Fondation Sphere offrent une aide juridique et psychologique anonyme. Un travail technique peu glamour mais qui sauve des vies.
Deuxièmement, les organisations locales sont souvent plus efficaces lorsque leurs missions ne sont pas explicitement dédiées à la cause LGBTI+. Des cadres plus larges de défense des droits humains créent un espace institutionnel plus durable, comme Helem au Liban qui, initialement, œuvrait pour la santé publique. Le travail de prévention du VIH, en particulier, a longtemps servi de cheval de Troie pour des structures communautaires. C’est d’ailleurs pourquoi le Conseil national de lutte contre le sida du Sénégal craint que la loi de mars 2026 fragilise les réseaux de dépistage et de traitement.
Troisièmement, les liens avec les mouvements féministes constituent un atout stratégique majeur dans tous les cas que j’ai étudiés.
Quatrièmement, l’art et la culture produisent des formes de visibilité difficiles à confisquer : l’art urbain à Tunis et à Beyrouth ; les performances de Pussy Riot en Russie ; le roman Celui qui est digne d’être aimé écrit en exil par le Marocain Abdellah Taïa ; le cinéma queer présenté lors de festivals grand public.
Choisir entre la « discrétion » ou la « visibilité » ne relève pas de la morale. Ce sont des choix tactiques qui dépendent de l’équilibre des pouvoirs. Lorsque les régimes recherchent un ennemi, la visibilité LGBTI+ sert leur cause. Lors de phases d’ouverture politique, l’invisibilité peut conduire à louper une opportunité. Savoir lire la conjoncture s’avère donc décisif.
« Les liens avec les mouvements féministes constituent un atout »

Comment promouvoir l’égalité de genre sans être perçu comme imposant des valeurs étrangères ?
L’accusation de « valeurs étrangères » est l’arme rhétorique la plus puissante de ces régimes hostiles aux personnes LGBTI+. Elle n’est pas tout à fait cynique dans la mesure où elle s’ancre dans un héritage postcolonial réel. L’activité des ONG occidentales est perçue, par de nombreux citoyens, comme le retour d’une ancienne tutelle. La loi russe sur les « agents étrangers », son équivalent géorgien de 2024, la dénonciation par les conservateurs sénégalais d’un film dont la projection était prévue à l’ambassade des Pays-Bas s’appuient sur ce ressentiment. Les acteurs internationaux doivent partir du principe que leur vocabulaire (« droits des homosexuels », « égalité », voire « LGBTI+ » en tant qu’acronyme) porte une histoire et que, dans certains contextes, d’autres termes sont plus efficaces.
Il faut s’appuyer sur la légitimité locale, y compris religieuse. Soutenir les voix ancrées dans la théologie, qui articulent le pluralisme au sein d’une tradition (imams réformistes, réseaux catholiques de théologie de la libération, voix rabbiniques progressistes, mouvements pluralistes bouddhistes et hindous), permet de formuler des arguments que les régimes peinent à présenter comme imposés par une ancienne puissance coloniale.
L’action doit également s’ancrer dans des domaines faisant l’objet d’un consensus, tels que la santé publique mais aussi la prévention de la violence, la protection de l’enfance ou la lutte contre l’extorsion. Si l’aide internationale ayant soutenu les organisations tunisiennes et libanaises dans les années 2010 a fonctionné, c’est parce qu’elle s’est inscrite dans ces domaines, sans imposer aux gouvernements hôtes de défaite symbolique.
Une pression procédurale est souvent plus efficace qu’une dénonciation symbolique. Un exemple : la Cour de justice de l’Union européenne (UE) a condamné la Hongrie le 21 avril 2026, à cause de sa loi anti-LGBTI+ de 2021, pour violation de l’article 2 du traité de l’UE. Une première. Ce type de levier est plus efficace que les dénonciations ministérielles lors des marches des fiertés, qui ont tendance à alimenter le discours du régime lui-même.
Enfin, il faut reconnaître que la crédibilité de l’Occident s’effrite. Les États-Unis réduisent les protections et se retirent des instances chargées des droits humains. Plusieurs États de l’UE font marche arrière. La position la plus défendable est celle du partenariat plutôt que du paternalisme : donner les moyens d’agir aux acteurs locaux, écouter leur lecture de la situation politique, accepter que le calendrier de la transformation soit le leur, et non le nôtre.
Agir
En France, les associations féministes et LGBTI+ sont menacées, discriminées, effacées. Pourtant, elles mènent une mission essentielle d’accès aux soins et à l’information. Il est urgent de les protéger !
