Au nord-ouest de l’île de Sumatra, Aceh est la seule province indonésienne à appliquer la charia. L’homosexualité y est criminalisée, passible de coups de canne ou de prison. La Chronique a rencontré deux victimes, battues sur la place publique en 2025 pour leur orientation sexuelle.
Par nos envoyés spéciaux à Aceh (île de Sumatra), Indonésie : Paul Boyer (texte) et Pierre Terraz (photos).
Le 26 août 2025, la vie d’un jeune homme bascule. Qori Husni, 20 ans, reçoit 76 coups de canne, un châtiment corporel infligé uniquement parce qu’il est homosexuel. La scène se déroule sur la place Taman Sari au cœur de la capitale provinciale Banda Aceh. Ici, loin des plages touristiques, une interprétation rigoriste de la charia, la loi islamique, s’applique. Dans cette province de 5 millions d’habitants, un lourd silence entoure les violences contre celles et ceux considérés comme « différents ». Peu osent prendre leur défense.
Nous retrouvons Qori Husni deux mois après la journée la plus traumatisante de sa vie. L’entretien a lieu sur le parvis en carrelage blanc de la place Taman Sari, exactement là où il a été frappé. Il se revoit monter sur l’estrade, revêtu de la tunique blanche des parias. Il entend encore les ricanements du public venu assister au supplice. Il se souvient de sa honte, de son sentiment de culpabilité. Son bourreau – une femme comme le veut la coutume – est encagoulé, masqué et habillé d’une tunique marron. Dans sa main, une canne en bois de 1 mètre. Dès les premiers coups, Qori ferme les yeux. Un sifflement sec, le claquement de la canne sur son dos, encore et encore, 76 fois. Il veut disparaître. Ses vertèbres craquent, son visage se crispe, ses jambes cèdent. Les hématomes mettront neuf jours à s’estomper : une humiliation supplémentaire gravée sur son corps. Son supplice sera diffusé largement. Des caméras de chaînes progouvernementales filment chaque flagellation, comme une cérémonie parfaitement orchestrée. Dans la province d’Aceh, l’homosexualité est criminalisée depuis plus de vingt ans.
À six mois d’intervalle en 2025, Qori Husni et Apis Iwawan ont subi le même châtiment, filmé et diffusé largement
Insultes, gifles, coups de canne
Pour comprendre comment Qori s’est retrouvé face à un bourreau, il faut revenir au 16 avril 2025. À quatre heures du matin, il rejoint son petit ami. Comme ils ne peuvent se voir à leur domicile, les deux garçons se donnent rendez-vous via HeeSay, une application LGBTI+, dans des toilettes d’un parc municipal. Ils sont en plein rapport sexuel quand deux silhouettes surgissent : la police des mœurs. Les agentes les arrêtent, puis les conduisent dans un commissariat de Banda Aceh. Commence alors pour Qori une longue descente aux enfers. Au poste de police, les coups pleuvent sans relâche. Quand cessent les gifles, les insultes prennent le relais. Qori mime la scène en repliant ses bras autour de la tête : « Je me protégeais pour éviter un traumatisme crânien. Ils se sont défoulés l’un après l’autre, en me lançant des coups de pied et de poing dans la figure. Ils m’ont obligé à marcher à quatre pattes, comme un chien. » L’interrogatoire vire à la séance de torture. Les policiers ne cherchent pas à entendre sa version, ils veulent le briser : « Pourquoi tu nous fais honte ? Pourquoi tu aimes les hommes ? Tu vas déménager loin d’ici, cet endroit n’est pas pour toi. Tu n’es pas normal, répète-le ! »
Qori passe un mois dans ce commissariat, soumis à des interrogatoires expéditifs. Au trentième jour, il est transféré à la prison Class IIB de Banda Aceh : les prisonniers sont jusqu’à dix dans une cellule de moins de 10 mètres carrés, et les visites sont interdites aux familles. Il y attend trois mois son procès. Le 11 août 2025, privé de l’assistance d’un avocat, il est condamné à 76 coups de canne pour homosexualité. Depuis, il se réveille chaque nuit avec les mêmes images en tête : les coups, l’humiliation. Pour sa « santé mentale », explique Qori, il a quitté Banda Aceh et il est parti étudier à Medan, dans le nord de la province voisine de Sumatra.
Il est revenu à Aceh pour nous livrer son témoignage. Lorsque nous le rencontrons, le jeune homme marche dans les rues, la peur au ventre. « Je suis traumatisé, je n’ai pas fait l’amour depuis mon affaire, et je suis tétanisé dès que je vois un policier. Le monde doit savoir comment Aceh traite les homosexuels. Pour eux, nous sommes des monstres. » Après ses études de conseil aux entreprises, Qori rêve de partir loin : la Thaïlande, le Japon…
Dans la province d’Aceh, des dizaines d’hommes ont subi le sort de Qori Husni. Ici, aimer ou désirer une personne du même sexe, c’est vivre en état d’alerte. Quand ce n’est pas la police des mœurs qui surprend les couples homosexuels, ce sont les habitants qui les signalent. Un climat de peur et de suspicion s’est installé : une ligne dédiée permet de dénoncer son voisin. Et pour que la machine policière s’enclenche, il suffit parfois d’un soupçon. C’est ce qui est arrivé à Apis Iwawan, 22 ans, le 11 novembre 2024.
Ce matin-là, dans sa petite chambre près de l’imposante mosquée de Baiturrahman, à Banda Aceh, l’étudiant en droit regarde un film avec son petit ami, feuillette une bande dessinée et échange quelques baisers. Depuis des semaines, il sent que les voisins l’observent. Quand la police surgit, il panique, ouvre la porte, balbutie, puis avoue. Les agents le jettent dans un pick-up. En pleurs, il se retrouve allongé sous leurs bottes crottées. Il est tiré jusqu’au commissariat, insulté par les policiers qui lui crachent dessus.
« Les policiers demandaient 100 coups. Je pense qu’il ne refera pas d’actes homosexuels. J’ai réduit la peine à 76 coups »
L’exil intérieur
Il nous raconte cet épisode, mâchoires serrées : « Ils m’ont dit que je méritais la castration, comme un animal… Je suis un humain ! » Avant d’être envoyé en prison, Apis est placé cinquante jours dans une cellule délabrée. Les policiers le passent sept fois à tabac. Le 27 février 2025, il est jugé à huis clos en douze minutes. Il reste muet, en état de choc. Verdict : 82 coups de canne, tout comme son compagnon. Le lendemain, sa peine est exécutée sur l’esplanade de Taman, là même où Qori sera battu, six mois plus tard.
Apis conserve en mémoire la silhouette de la femme bourreau. Elle a été informée du nombre de coups à porter quelques secondes avant le châtiment. Au vingtième coup, elle accorde au condamné une courte pause : un verre d’eau, un pansement sur le sang qui coule. Mais le supplice ne s’arrête pas à la violence physique. C’est l’après qui l’anéantit. En quelques heures, son cercle d’amis disparaît, l’épicier refuse de servir la famille, les professeurs ignorent ses e-mails. Sur les réseaux sociaux, une vidéo de la flagellation déclenche un déluge de commentaires haineux : « Les femmes de Banda Aceh sont très belles, pourquoi tu choisis les garçons ? », « J’espère qu’il a eu mal, et que son cas servira d’exemple. »
Cette nuit-là, sa famille décide de fuir pour éviter l’opprobre. À l’aube, ses parents ainsi que ses quatre frères et sœurs embarquent avec lui pour Simeulue, leur île familiale, à 700 km d’Aceh. Depuis, sa vie s’est figée. Apis s’est séparé de son petit ami, vit dans l’angoisse d’une nouvelle arrestation. « J’ai essayé d’aimer des filles, mais je n’y arrive pas. Je ne suis pas prêt à une relation, mais quand je reverrai un homme, je serai heureux », confesse-t-il timidement.
@ Pierre Terraz
Apis Iwawan, 22 ans, a reçu 76 coups de canne pour « homosexualité ». Réfugié dans une autre province de l’île, il continue ses études en droit.
La « chance » des condamnés
Au tribunal islamique de la charia de Banda Aceh, le vice-président, Amir Khalis, détaille les peines encourues. Selon lui, les personnes condamnées pour « crimes homosexuels » ont de la chance : elles peuvent choisir entre 100 coups de canne ou dix mois de prison. Il compare même la flagellation à « une petite correction », en mimant le mouvement. Au moment où il nous parle, deux cellules sont déjà prêtes à accueillir de nouveaux prévenus, avant un procès… expéditif.
Après de longues négociations, le juge qui a condamné Qori et Apis accepte de nous parler : il s’appelle Rokhmadi Hum. Il refuse de s’exprimer sur le cas d’Apis, en balayant son nom d’un revers de main. En revanche, il insiste sur la « clémence » accordée à Qori, qui s’est montré « coopératif » durant sa détention : « Les policiers demandaient 100 coups. Je l’ai senti sincère dans ses excuses. Je pense qu’il ne refera pas d’actes homosexuels. J’ai réduit la peine à 76 coups. »
Fier de cette indulgence, il conclut : « La loi islamique réduit drastiquement le nombre d’actes homosexuels. Il y a très peu de récidives. On obtient ces résultats par la peur. C’est essentiel. Si quelqu’un recommence, la punition sera plus lourde. » À Aceh, l’amour devient un crime. Et la peur remplace le droit.
Aceh, une exception indonésienne
Islamisée dès le XIIIe siècle, Aceh demeure un cas unique dans l’archipel indonésien. Seule province d’Indonésie à appliquer la charia (loi islamique), Aceh bénéficie d’un statut d’autonomie spéciale accordé en 2001 par le gouvernement central qui lui donne le droit de gérer certains aspects politiques, économiques et religieux. Ces prérogatives sont renforcées par les accords de paix de 2005 conclus avec la guérilla du Mouvement pour un Aceh libre (GAM), qui mettent fin à trente ans de guerre en échange d’une plus large autonomie.
Un code pénal islamique :
Après cette date, l’application rigoureuse de la charia est amplifiée. Un Code pénal spécifique, le Qanun Jinayat, entre en vigueur en 2015 et codifie ces règles (obligation faite aux femmes de porter le hijab, interdiction des jeux d’argent ou de consommer de l’alcool, prohibition de l’adultère ou des relations sexuelles hors mariage…). Il fait d’Aceh la seule province du pays qui criminalise certains comportements privés, notamment les relations consenties entre personnes de même sexe.
