Ce policier militaire de São Paulo porte une caméra-piéton.
Ce policier militaire de São Paulo porte une caméra-piéton.
@ Vincent Timbaud

Dans l’État de São Paulo, cœur économique du Brésil, la violence policière se déchaîne sur les populations noires des favelas. Depuis 2023, son gouverneur, Tarcísio de Freitas, élu sur une promesse de « tolérance zéro » envers les criminels, a instauré une politique ultrasécuritaire qui frappe surtout les quartiers populaires.

Extrait du dossier de La Chronique 475, octobre 2026

– De nos correspondants au Brésil : Raphaël Bernard (texte) et Vincent Timbaud (photos).

Alors qu’elle remonte une ruelle dans Paraisópolis (« Ville du paradis »), Maria Cristina Quirino ne peut retenir ses larmes. C’est dans cette favela de São Paulo que son fils Denys a perdu la vie, dans la nuit du 1er décembre 2019. L’adolescent de 16 ans était venu se déhancher sur les basses saturées du funk au baile da DZ7, la plus grande fête des 1 359 favelas de la mégalopole sud-américaine. Passé minuit, 31 policiers militaires (1), à la poursuite d’une moto volée, débarquent et dispersent la foule. « Ils sont arrivés à la fois d’en haut et d’en bas. J’ai entendu des coups de feu [en réalité des tirs de lanceurs de balles de défense], des explosions et des cris », nous raconte Leo da DZ7, DJ du quartier, aux platines ce soir-là. Les policiers chassent les funkeiros à coups de matraque et de grenades lacrymogènes, forçant des milliers de jeunes à déguerpir dans les petites rues de cette favela de plus de 58 000 habitants. « Ils ont encerclé tout le monde dans une ruelle », souffle le DJ. Pris en tenaille par les forces de l’ordre, chacun tente de fuir comme il peut, en panique. Des gamins tombent au sol. « Tout le monde va mourir ! », hurle un policier dans une vidéo enregistrée par un témoin. Neuf jeunes âgés de 14 à 23 ans perdent la vie, asphyxiés après avoir été piétinés. Parmi eux, Denys. Maria Cristina Quirino ne supporte pas que l’on qualifie la mort de son fils de « tragédie » : « N’utilisez plus jamais ce mot-là, nous corrige-t-elle sèchement. C’est un homicide. Mon fils a été assassiné par la police ! » Le porte-parole de la police militaire au moment des faits se défausse alors sur « les organisateurs de cet événement, qui ont autorisé sa tenue dans un lieu totalement inadapté ». Près de sept ans après ce massacre, la maman endeuillée espère que les responsables de cette traque seront condamnés. Seuls douze policiers vont être traduits devant un jury populaire à une date encore inconnue à ce jour.

Maria Cristina Quirino a perdu son fils Denys lors de l’intervention policière dans une fête de la favela de Paraisópolis. Elle milite dans l’association « Les 9 que nous avons perdus ».

@ Vincent Timbaud

Maria Cristina Quirino a perdu son fils Denys lors de l’intervention policière dans une fête de la favela de Paraisópolis. Elle milite dans l’association « Les 9 que nous avons perdus ».

Le massacre des « 9 de Paraisópolis » obligera la classe politique à réagir. En réponse aux critiques et aux accusations, le gouverneur ultralibéral de l’époque, João Doria, du parti de la social-démocratie brésilienne, réforme la police de l’État de São Paulo, forte de plus de 83 000 hommes à l’époque. Il renforce les contrôles, déploie l’usage d’armes non létales et, surtout, lance, en juillet 2020, Olho Vivo (« œil vivant »). Ce programme développe le port des caméras corporelles (aussi appelées caméras-piétons). Ces mesures se révèlent dissuasives : de 2019 à 2022, le nombre de personnes tuées par la police baisse de 62,7 % (2). Mais cette politique visant à réduire la violence sera très vite entravée par l’élection d’un gouverneur ultraconservateur à la tête de l’État : Tarcísio de Freitas, ancien ministre de Jair Bolsonaro (l’ex-président d’extrême droite du Brésil de 2019 à 2023). Il s’impose à l’élection de 2022 en raflant 55,27 % des suffrages. Aux prochaines élections générales des 4 et 25 octobre, il est candidat à sa réélection.

 C’est à partir de la création des escadrons de la mort, à la fin des années 1960, que l’on commence à voir se répandre cette idée de la mort comme solution aux conflits urbains

Almir Felitte, avocat et chercheur

« Un bon bandit est un bandit mort »

Dès la première année de son mandat, Tarcísio de Freitas laisse les coudées franches à l’institution policière et ampute de 57 millions de reais (environ 10,6 millions d’euros) le budget dédié aux caméras. Il confie le secrétariat d’État à la sécurité publique à un ex-officier de police, Guilherme Derrite, qui considère qu’un agent n’ayant pas au moins « trois homicides » à son actif est une « honte ». Un policier mis en examen dans le massacre de Paraisópolis est, quant à lui, promu au rang de sergent. En 2024, dans une vidéo devenue virale, ce sergent se vantera en toute impunité de célébrer « la mort des bandits » avec « des cigares et des bières ». Variation toute personnelle du slogan faisant fureur parmi les rangs de l’extrême droite brésilienne : « Un bon bandit est un bandit mort. »

Dans un bar du centre de São Paulo, la télévision diffuse fréquemment des reportages sur des opérations policières dans les favelas, comme ici à Paraisópolis.

@ Vincent Timbaud

Dans un bar du centre de São Paulo, la télévision diffuse fréquemment des reportages sur des opérations policières dans les favelas, comme ici à Paraisópolis.

C’est un fait. La police peut s’appuyer sur le soutien inconditionnel de Tarcísio de Freitas. Lorsque, dans la ville côtière de Guarujá, le policier Patrick Bastos Reis est mortellement atteint par une balle le 27 juillet 2023, le gouverneur lance les opérations de représailles Escudo (« Bouclier ») et Verão (« Été »). Elles comptent parmi les plus meurtrières de l’histoire du pays : en neuf mois, elles feront 84 morts sur le littoral de São Paulo, sans pour autant enrayer l’activité du crime organisé dans la région.

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Un héritage de la dictature

La politique du gouverneur de São Paulo n’est, hélas, pas nouvelle au Brésil. Dans un pays qui connaît l’un des plus forts taux d’homicides du monde, l’idée que la violence se combatte par la violence reste un argument politique efficace. Un phénomène en grande partie hérité de la très longue dictature militaire (1964-1985). « C’est à partir de cette période, et notamment avec la création des escadrons de la mort [groupes liés au régime pratiquant des exécutions extrajudiciaires] à la fin des années 1960, que la violence explose, et que l’on commence à voir se répandre dans la société cette idée de la mort comme solution aux conflits urbains », analyse Almir Felitte (3). Selon cet avocat, la police s’est construite comme un instrument de contrôle social dans un cadre où l’exception tend à devenir permanente. Plus de quarante ans après le retour de la démocratie, cette idée n’a rien perdu de sa force. « Lors des dernières élections municipales de 2024 à São Paulo, la présence d’un membre de la ROTA [unité d’élite de la police militaire, connue pour ses interventions violentes dans les favelas] dans l’équipe de campagne constituait un atout de taille. À tel point que Bolsonaro a ordonné à son candidat de prendre comme vice-maire un ancien de la ROTA. Dès lors, le candidat soutenu par le Parti des travailleurs de Lula a intégré dans son équipe un colonel également issu de cette organisation », se désole Adilson Paes de Souza, colonel retraité de la police militaire de São Paulo, devenu une voix critique.

Le gouverneur de São Paulo, Tarcísio de Freitas (à droite), est resté proche de l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro, condamné en 2025 à 27 ans de réclusion pour tentative de coup d’État.

© Mateus Bonomi/AGIF

Le gouverneur de São Paulo, Tarcísio de Freitas (à droite), est resté proche de l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro, condamné en 2025 à 27 ans de réclusion pour tentative de coup d’État.

Ce colonel n’est pas le seul à refuser de cautionner cette brutalité débridée. Dans les rangs de la police militaire, elle ne fait pas l’unanimité : « Sur nos 64 colonels, je peux affirmer qu’au moins 40 voyaient Guilherme Derrite comme un problème », nous glisse un autre haut gradé souhaitant rester anonyme. Car, in fine, cette brutalité entrave l’efficacité du maintien de l’ordre. « Quand on donne aux policiers le droit de vie et de mort sur les citoyens en dehors de l’État de droit, c’est un pouvoir que l’agent finit inévitablement par vendre à ceux qui peuvent payer », ajoute Bruno Paes Manso, chercheur au Centre d’études de la violence de l’Université de São Paulo. En 2025, le quotidien Folha de S.Paulo révélait que le nombre de policiers arrêtés pour corruption dans cet État était le plus élevé depuis dix ans ! Additionnés aux nombreux cas de violences, ces scandales affaiblissent la confiance de la population envers la police. « Ces abus ont un effet désastreux pour nous, car ils encouragent les habitants des zones vulnérables à contester la présence des forces de l’ordre et non celle du crime organisé », conclut Emerson Massera, colonel et directeur de l’Éducation et de la Culture de la Police militaire, depuis son bureau de l’école de police de Barro Branco.

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Au Brésil, comme ailleurs, cette violence policière frappe différemment les riches, les Blancs, les pauvres ou les Noirs. Et depuis l’élection du gouverneur Tarcísio de Freitas, la police se déchaîne sur les plus précaires. En mai 2025, une étude de la Fondation Getulio Vargas révélait que 62 % des victimes de contrôles policiers violents au cours des six dernières années dans l’État de São Paulo étaient noires, alors que les populations afro-descendantes ne représentent que 41,8 % de la population. Cette discrimination s’explique notamment par le traitement réservé aux favelas, quartiers considérés comme des réduits du crime organisé, où les habitants sont en majorité noirs de peau. « Si vous effectuez un contrôle en centre-ville en braquant votre arme sur une personne, il y a des milliers de gens autour, prêts à filmer la scène avec leur téléphone », reconnaît un policier sous couvert d’anonymat, membre d’une unité patrouillant dans une grande favela de l’est de São Paulo. Mais là où je travaille, c’est tout le contraire. Si vous tentez d’interpeller quelqu’un sans même sortir votre arme, la personne vous regardera droit dans les yeux et se moquera de vous. » Ce jeune agent est par ailleurs bien conscient des abus de sa corporation. « C’est un fait, certains usent du pouvoir que leur confère l’uniforme pour agir à leur guise. Malheureusement, ça arrive, j’ai déjà entendu des collègues s’en vanter. »

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Dès l’arrivée au pouvoir de Tarcísio de Freitas, en 2022, le nombre de personnes tuées par la police a flambé. En deux ans, il a augmenté de 153,5 %, alors que le nombre total d’homicides chutait de 13,5 %. À ces chiffres alarmants, il faut ajouter la clémence des autorités envers les policiers auteurs de crimes. La mort du petit Ryan da Silva en novembre 2024 en est une tragique illustration. Lors d’une descente de police au Morro São Bento, une favela de la ville de Santos, cet enfant de 4 ans, qui jouait dans la rue, est fauché par la balle d’un policier. Mais le parquet de São Paulo classe l’enquête sans suite, l’accusation ayant conclu à la « légitime défense » de l’agent incriminé. Une décision loin d’être un cas isolé, au vu de la profonde culture de l’impunité en vigueur.

Selon l’institut Sou da Paz [Je suis pour la paix, en français], une ONG qui œuvre pour réduire la violence au Brésil, le nombre de conseils de discipline organisés par la police militaire a chuté de 48 % de 2023 à 2024. Plusieurs sources policières nous décrivent une corporation largement acquise à la violence. « Il existe une sous-culture policière qui dicte le véritable fonctionnement de l’institution. Ainsi, même si vous étudiez les droits humains en salle de cours, l’instructeur vous apprendra plus tard, dans un cadre informel, à les oublier. Voici comment on tue, voici ce qu’il faut faire pour simuler la légalité, éviter un rapport médico-légal compromettant, modifier la scène de crime », déplore le colonel retraité Adilson Paes de Souza. « Cette sous-culture existe indéniablement. Et c’est un obstacle pour nous. La défense de la vie est notre priorité », rappelle le colonel Massera. Mais tout laisse à penser qu’à ce jour ces officiers prêchent dans le désert. Au premier semestre 2026, le secrétariat à la Sécurité de l’État de São Paulo recensait 339 personnes tuées par la police, soit seulement 10 décès de moins qu’au premier semestre 2025. « Les années d’élections, les interventions policières dans les bailes funk sont encore plus fréquentes. Souvent, les candidats accompagnent les policiers pour s’afficher à leurs côtés sur les réseaux sociaux », observe Muttley, un DJ du baile d’Helipa, un des plus connus de la ville. À quelques mois des élections générales d’octobre, le musicien a déjà abandonné l’idée d’organiser des fêtes en plein air. La peur a gagné.

1– Au Brésil, la police militaire, gérée par les États, est responsable du maintien de l’ordre, et la police fédérale est comparable au FBI américain.
2– Selon les chiffres du Forum brésilien de sécurité publique (FBSP).
3– Auteur d’A Historia Da Policia No Brasil Estado De Exceçao Permanente? [Histoire de la police au Brésil : un état d’exception permanent ?], éd. Autonomia Literaria, 2023, non traduit en français.

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