Exercice et entrainement d’élèves officiers de la police militaire de São Paulo, à l’académie policière de Barro Branco.
Exercice et entrainement d’élèves officiers de la police militaire de São Paulo, à l’académie policière de Barro Branco.
@ Vincent Timbaud

Depuis 2020, des agents de la police militaire de São Paulo sont équipés de caméras corporelles. Ce dispositif n’empêche pas la hausse des morts causées par des policiers. Pourquoi ?

Extrait du dossier de La Chronique 475, octobre 2026

– De nos correspondants au Brésil : Raphaël Bernard (texte) et Vincent Timbaud (photos).

Dès son entrée en campagne en 2022, l’actuel gouverneur de São Paulo, Tarcísio de Freitas, avait fait des caméras-piétons un gadget à déboulonner : « Tout le monde dit que la létalité policière a diminué, mais […] la population est-elle plus en sécurité ? La réponse est non […]. D’une certaine manière, la présence des caméras a commencé à freiner le travail de la police », lançait-il. Il omettait de préciser que le nombre de policiers morts en opération avait chuté de 60 % depuis la généralisation des caméras corporelles en 2020. D’ailleurs, la majorité des gradés ont bien compris l’utilité de ces équipements, selon le colonel Massera, directeur de l’Éducation et de la Culture de la Police militaire. Un constat partagé « par beaucoup de collègues », relève un membre de la police militaire préférant rester anonyme.

Une fois élu, et en réponse à une série de drames liés à la police, Tarcísio de Freitas finira par rétropédaler : en septembre 2024, l’État de São Paulo commande donc 12 000 caméras-piétons pour remplacer les 10 125 anciens modèles. Depuis le début de l’année 2026, 15 000 caméras sont en circulation. Une mesure en trompe-l’œil, car les nouvelles caméras n’enregistrent plus « en continu ».

Pour filmer, elles doivent être actionnées par le Centre d’opérations de la police militaire (Copom), ou par les policiers eux-mêmes. Autant dire que celui qui décide ou non de l’enclencher est juge et partie : « Avec les anciens modèles, près de 95 % des enregistrements étaient supprimés sans être analysés, notamment à cause de leur mauvaise qualité, tempère le colonel Massera. Nous avons donc opté pour un système réduisant les coûts de stockage des images et avec des fichiers de meilleure qualité, insiste-t-il, avant d’ajouter, le policier qui n’actionne pas sa caméra alors qu’il le devrait sera fermement puni. »

Caméra « témoin »

Au premier semestre 2025, la police militaire avait engagé 310 procédures disciplinaires pour mauvais usage des caméras : des policiers affirment ainsi à tort que leurs caméras n’ont plus de batterie, en obstruent l’objectif ou détournent le champ de leur appareil pour ne pas filmer les abus de leurs collègues. Certains agents s’autorisent même à effacer les vidéos du système de stockage centralisé. Et dans les rangs de la police militaire, ce n’est pas un secret, une telle bavure ne comporte guère de risque.

En témoigne cette affaire révélée par le site d’information Metropoles : au Morro do José Menino, le 9 mars 2024, six policiers tirent sur Joselito dos Santos Vieira, sans lui laisser la moindre chance. L’homme de 47 ans, criblé de trois balles de fusil et neuf de pistolet, meurt sur le coup. Les policiers évoquent un échange de tirs, et, donc, la légitime défense. La famille du défunt proteste : Joselito ne possédait pas d’arme à feu. Il existe pourtant un témoin impartial : une caméra-piéton. Celle d’un agent présent pendant la tuerie. Une fois les images visionnées, elles pourraient servir de preuve à charge, comme à décharge. Mais huit jours après les faits, la major Adriana Leandro de Araujo modifie la date, ainsi que le nom du fichier vidéo de la caméra. Ce tour de passe-passe complique considérablement la localisation de l’enregistrement sur le serveur central. Et le lendemain, elle supprime purement et simplement la vidéo. « Il a toujours été très facile de truquer le système de caméras corporelles », nous confirme Bruno Dias, 42 ans, ancien policier, partisan d’un système de stockage de preuves inviolables. Tentation d’autant plus forte que les policiers pris sur le fait s’en tirent souvent à bon compte. Ainsi, malgré l’ouverture d’une enquête interne, la major a été maintenue à son poste, avant d’être mutée à la Direction de la technologie, de l’information et de la communication, chargée de toute l’infrastructure digitale de la corporation !

« La caméra corporelle peut aider, mais elle ne réduit pas à elle seule la létalité policière, résume un haut gradé préférant garder l’anonymat. Ce qu’il faut, c’est un rappel très clair des règles de tir auprès de la troupe. Sinon, le policier va interpréter qu’il peut tuer, et même provoquer les situations de confrontation. » Autrement dit, les mécanismes de contrôle n’ont que peu d’utilité, si les ordres encouragent à la violence.

La Chronique

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